Le FSM après le FSM

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Pierre Beaudet

Depuis quelques temps, des appels se multiplient pour relancer le processus inauguré en 2001 dans la ville de Porto Alegre en 2001. Et pour cause. Avant et encore plus avec la pandémie, la mondialisation néolibérale prend un tournant dangereux avec le renforcement des dispositifs autoritaires et des violations de droits. C’est frappant au Brésil, en Inde et aux Philippines, en Algérie et au Liban, voire aux États-Unis. Sans aller jusqu’au chaos, les oligarchies politiques et économiques un peu partout élaborent ce que Naomi Klein a appelé la « stratégie de choc ». Les ondes de choc se répandent partout, y compris dans les luttes pour la justice sociale et écologique, pour la démocratie et pour les droits. La déstabilisation est palpable bien que des éléments de résistance surgissent ici et là. Dans ce contexte, l’idée de rétablir des outils de solidarité et de coopération entre les peuples en lutte s’avère nécessaire. Plusieurs propositions sur la table qu’il convient de discuter plus en profondeur.

L’essor du Forum social mondial

Pendant plusieurs années après son avènement, le Forum social mondial (FSM) a été un de ces outils, sous la forme d’un espace de discussions très large permettant à un grand éventail de mouvements de se connaître et de fraterniser. Le choix avait été pris délibérément pour ne pas faire du FSM un lieu prescriptif, à l’encontre des Internationales passées. Cela créait la possibilité d’un immense remue-méninges (brainstorming) et aussi la possibilité, dans les marges du FSM,  de développer des liens concrets. C’est ce qui est arrivé avec la création ou le renforcement de grands réseaux comme Via Campesina et la Marche mondiale des femmes et sur divers thèmes (économie sociale et solidaire, luttes autochtones, etc.). Certes, il y avait des aspects négatifs dans cette ouverture dont la prolifération et la duplication de sessions marginalement utiles (on ne refusait rien), l’absence de messages clairs (on était perçus comme  un « anti Davos », mais pas tellement sur la base d’une perspective de transformation clairement élaborée, la trop grande présence d’ONG (semi)professionnelles) et la trop faible participation des mouvements sociaux, la domination de l’Europe et de l’Amérique latine, etc. Malgré tout cela, dans l’effervescence de la « vague rose » en Amérique latine et de l’essor de l’altermondialisme dans certaines parties du monde, le FSM a été « globalement positif », selon l’expression consacrée. C’était la force de certains mouvements et initiatives qui entraînait le reste, le « moment » également (l’alignement de divers facteurs internes et externes). Quand ce « moment » n’existait pas, le Forum devenait davantage ritualisé, une rencontre internationale de plus ou malgré tout, comme on l’a constaté plus tard, il se produisait des débats intéressants.

La descente

Au fil des années cependant, le FSM s’est effiloché. L’épuisement de la « vague rose » au tournant des années 2010 a affaibli le leadership informel des Brésiliens. Le « printemps arabe » a pour un temps (court) repris l’élan de l’imagination, de même que les avancées des mouvements populaires en Espagne, en Grèce, au Québec et ailleurs, mais ces impulsions n’avaient pas la même profondeur que ce qui avait été manifeste au début du FSM. Un facteur a aggravé ce déclin qui se traduisait par l’épuisement relatif de la « formule » des FSM qui devenait de plus en ritualisée, avec des problèmes de fonctionnement et de financement qui n’ont pas été discutés en profondeur. Sur le plan organisationnel, il n’y avait pas de consensus sur la « gestion » de l’évènement, sous prétexte de donner libre cours à l’« auto-organisation » (ce qui avantageait les groupes mieux organisés), ni pour fixer des balises, au-delà du narratif plutôt vague de la « charte des principes »[1]. On n’a pas pu s’entendre sur le rôle et la composition du Conseil international, une instance par défaut, auto proclamée, qui en réalité a limité ses décisions sur les dates et les lieux du FSM, sans discussion en profondeur. Le « secrétariat » du FSM fonctionnait sans mandat clair, dans un flou opérationnel et financier.

Changer mais comment ?

Aujourd’hui, la situation est confuse. La pandémie et les difficultés de transport et de communication sont apparues comme les causes de ce déclin, mais en réalité, les problèmes avaient commencé avant. Malgré cela, des discussions récentes informelles ou formelles (le conseil international a encore des séances où la participation reste assez importante) ont lieu pour établir d’orientations claires.

  • Quelques anciens fondateurs du Forum voudraient reprendre la formule en la rendant plus explicitement prescriptive, essentiellement en appui aux formations politiques qui ont été à la tête de la « vague rose ». Il s’agit de faire du Forum un lieu où on appuiera les formations de centre-gauche et populistes au Brésil, en Bolivie, au Venezuela et ailleurs[2]. Ce qui va avec cette posture est l’idée de constituer une sorte de grand « front populaire » mondial conte l’extrême-droite (maintenant au pouvoir dans plusieurs pays). Le Forum alors deviendrait une sorte de nouvelle « Internationale » liée aux partis ou gouvernements en question, représentant la voix de la « gauche », sans nécessairement définir ce qu’est cette « gauche ». Cependant, cette proposition est quelque peu déphasée avec les mouvements sociaux en montée, sans compter avec les nouvelles générations militantes. Elle est associée à des projets qui se sont en grande partie auto-diminués (ce qui a permis à la droite de faire un come-back) et qui n’ont pas la capacité de sortir des schémas traditionnels[3].
  • Il y a quelques propositions « alternatives » mises de l’avant par des leaders politiques (de centre-gauche) et des intellectuels de renom, sous le label de l’« Internationale progressiste ». Pour le moment, cette initiative semble davantage « publicitaire » que réelle. Si cela prend forme, on aurait sous une autre forme l’Internationale socialiste, qui est probablement nécessaire dans le contexte de la polarisation réactionnaire qui se produit un peu partout.
  • Finalement, il y a un courant « réformateur » ou « refondateur » qui part du principe que le FSM s’il peut rester pertinent doit repartir sur de nouvelles bases. En gros, il faut reconstruire le tissu internationaliste et altermondialiste en phase avec le temps, sur la base d’un bilan critique de la période antérieure, en reprenant et en approfondissant les thèmes porteurs du renouvellement de la pensée et de l’action critique (tels l’écosocialisme, le féminisme, etc.). Ce travail peut (et doit) se faire d’une manière décentralisée, loin de grands « évènements » dont la portée est réduite et qui généralement ne sont pas en mesure de faire face aux défis actuels). Sur la base des processus tels les forums nationaux, régionaux, thématiques, appuyés sur un réel maillage entre les mouvements sociaux et les intellectuels critiques permettant une réflexion rigoureuse, systémique, on voit se développer des expériences allant dans ce sens, soit sous l’égide de réseaux spécifiques, ou d’initiatives nationales, ou encore de projets transnationaux. Tout ce travail énorme et dispersé peut briser le cercle vicieux de l’inertie organisationnelle et de la paralysie politique, d’être plus proches des nouveaux mouvements et des nouvelles générations, tout en restant alertes et réalistes compte tenu des contraintes actuelles. Récemment, on a vu des initiatives qui sont allées dans ce sens, notamment à Barcelone (Forum social mondial sur les économies transformatrices), Montréal (La grande transition), Hong Kong (Global University for Sustainability), etc.

Pour ne pas conclure

Il va sans dire que nous sommes davantage engagés dans la  voie  de la réforme pour refonder les liens internationaux nécessaires au renouvellement du projet de la « Grande transition » post-capitaliste ». Cela ne veut pas nécessairement dire, cependant, que cette voie est unique ni exclusive. Il se peut fort bien que le grand « Front populaire » mondial promu par Émir Sader, Boaventura Sousa Santos et d’autres soit nécessaire pour rappeler l’importance de mettre en échec le projet de droite qui se présente sous la forme d’un néofascisme très menaçant. Également, l’ « Internationale progressiste » impliquant des anciens ministres de Lula avec le maire de Londres en passant par Naomi Klein peut porter à l’échelle médiatique un message critique. Ce que cela suggère est qu’il y a peut-être moyen de penser une certaine complémentarité entre les initiatives, à condition de ne pas nuire les uns aux autres[4], en respectant nos « distances » à la fois politiquement et organisationnellement. Agir dans ce sens démontrerait que la « Grande transition » non seulement souhaitée mais nécessaire, pourrait se faire dans une convergence large, apte à établir une masse critique et un rapport de forces au bénéfice des forces de changement.

[1] La Charte était un document très général. Par exemple, on disait que le FSM était l’affaire de la « société civile », ce qui excluait, par définition, les partis politiques. En réalité, les partis progressistes étaient massivement présents, si ce n’est que par leurs cadres et dirigeants qui apparaissaient sous le label des mouvements sociaux auxquels ils étaient associés.

[2] Le cas du Venezuela est le plus difficile compte tenu de la grave dérive antidémocratique en cours sous l’égide du malheureux successeur de Chavez, Nicolás Maduro.

[3] Le bilan de la « vague rose » est encore en processus. Les travaux d’Elizabeth Perera, Franck Gaudichaud, Pablo Solon, Edgardo Lander, Christophe Aguiton, Gustave Massiah et de plusieurs autres sont des références pour approfondir la discussion.

[4] Un piège à éviter est de se « cannibaliser » en essayant de monopoliser les ressources (financières et humaines) et en engageant une guéguerre » langagière autant nuisible qu’infantile.