L’Amérique latine en 2020 (4) : le Brésil et la contre-révolution

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FABIO LUIS BARBOSA DOS SANTOS, extrait d’un texte paru LES CAHIERS DE L’ANTIDOTE, numéro 7, décembre 2020, Éditions Syllepse

En septembre 2020 plus de mille brésiliens sont décédés chaque jour des suites du Covid-19 alors que depuis avril le pays n’avait pas même de ministre de la santé. C’est pourtant à ce moment que la popularité du président atteignit son plus haut niveau. Le Brésil semblait avoir retrouvé un fonctionnement normal, basé sur 130 000 cadavres. Comment l’expliquer ?

Parmi ceux d’en bas, deux constats s’imposent. D’une part ils ne rendent pas le président responsable des milliers de morts. D’autre part, sa popularité a été gonflée par l’ « aide d’urgence » de 600 R$ (environs 100 euros) mensuels mise en place au début de la pandémie et dont la durée a été prolongée.

Pendant ce temps-là à Brasília, le président s’est acheté l’amour d’un ensemble de partis habitués à soutenir n’importe quel gouvernement en échange de nominations et de fonds publics et qui constitue le plus important groupe parlementaire au sein du congrès. Il est important de se rappeler que depuis 2019 Bolsonaro n’est plus affilié à aucun d’entre eux et que ce sont probablement les 3 000 militaires qu’il a fait entrer au gouvernement qui lui tiennent lieu de parti.

Le paradoxe était notable. Si dans le passé le PT tentait de vendre la conciliation de classe sous la direction d’un « Lulinha Paix et Amour », le rêve de consommation bourgeois semble finalement se réaliser à travers la figure de Bolsonaro « Paix (avec les médias et la Cour suprême) et Amour » (avec le centre). Si le militaire acceptait de laisser l’idéologie de côté, comme l’avait fait le PT en son temps, il pourrait en échange obtenir sa réélection. Se pourrait-il que la bourgeoisie soit prête à se contenter d’un « Bolsonaro sans bolsonarisme » ?

Le paradoxe va plus loin. Pour compenser sa perte de popularité au sein de la bourgeoisie, Bolsonaro a suivi le chemin tracé par Lula en renforçant ses liens avec ceux d’en bas et en se résignant au réalisme politique afin d’obtenir la stabilité que le capital désire tant. Le président qui a plongé le pays dans la pandémie tout en visant une « contre-révolution » se convertirait-il à une espèce de « contre-lulisme » ?

Un certain nombre d’obstacles se dressent pourtant sur cette route. Le plus important étant son respect intransigeant de la rigueur budgétaire. Il est nécessaire de clarifier le fait que ni le Chicago boy qui dirige l’économie, ni les marchés financiers ne s’opposent à un revenu minimal universel tant que celui-ci ne remet pas en cause le plafond de dépenses publiques établi à l’époque de Temer. La quadrature du cercle est atteinte par ce gouvernement en conciliant le fondamentalisme néolibéral et le revenu minimal universel. En effet le gouvernement ne peut pas encore se passer de Paulo Guedes qui joue toujours son rôle de garant auprès des marchés financiers et du grand capital.

Il est clair que certains secteurs de la bourgeoisie sont mal à l’aise avec la dynamique incontrôlable et imprévisible que prend le pays. Reste que cette opposition se limite à des nuances de bolsonarisme sans Bolsonaro. En plus de son tempérament indocile, de la tentation autoritaire et de ses valeurs réactionnaires, ce que Guedes avait décrit comme le défi de « dompter la bête », le président et ses fils accumulent les scandales de corruption. Cependant, l’impact de ces révélations dépend du climat politique en général et de l’humeur du congrès en particulier. Ce même congrès que Bolsonaro disait vouloir fermer.

Et cette humeur tend à se dégrader. Si le lulisme avait été porté par le boom des matières premières, Bolsonaro doit faire face à la pandémie. Entre le premier et le deuxième trimestre 2020, le PIB brésilien a chuté de 9,7 % et la consommation des ménages de 13,5 %. En octobre, le chômage s’élevait à 14,4 % sans tenir compte de ceux qui avaient renoncé à chercher un emploi et l’inflation galopait. La pandémie nous a déjà coûté 160 000 vies et 9 millions d’emplois. On ne peut même pas parler de « deuxième vague » dans un pays ou la peste n’a jamais été sous contrôle : fin octobre, un brésilien mourrait du Covid toutes les trois minutes.

Dans ce contexte on voit émerger des signes d’usure du pouvoir. Lors des élections municipales de novembre, les quatre cinquièmes des candidats soutenus par Bolsonaro ne furent pas élus. Le soutien de Lula ne fut pas bien vu non plus. Entre le discrédit des uns et des autres, le grand vainqueur fut le « centre » bien que dans plusieurs capitales la gauche soit arrivée au second tour. On peut citer en particulier le leader du mouvement des sans-toits Guilherme Boulos qui représente le PSOL à São Paulo.

Les tensions risquent de s’aggraver avec la fin de l’« aide d’urgence » prévue en décembre. La disparition de ce revenu minimal risque de laisser beaucoup de monde sur le carreau, ce qui aura des conséquences imprévisibles sur la paix sociale et la violence urbaine. Il nous reste encore à attendre les réponses qui émergeront d’une société en souffrance et d’une économie en récession aggravée par la pandémie.