Venezuela : la guerre du pétrole

 

Jean-Baptiste Mouttet, Médiapart, 1 février 2019

Et si c’était le coup de grâce ? En privant le gouvernement en exercice des revenus du pétrole aux États-Unis, Washington asphyxie économiquement Nicolás Maduro et donne plus de pouvoir à son adversaire Juan Guaidó. Le président vénézuélien dispose de peu de marge de manoeuvre pour sortir de la crise.

L’opposition est peut-être en train de remporter une manche cruciale du bras de fer engagé le 23 janvier avec la « révolution bolivarienne », quand Juan Guaidó s’est proclamé président de transition. Le gouvernement vénézuélien de Nicolás Maduro se retrouve désormais dépourvu de revenus cruciaux et ne peut plus bénéficier de la vente de pétrole aux États-Unis.

« Si le Venezuela veut continuer à nous vendre du pétrole, cela sera possible tant que les revenus iront sur des comptes bloqués. Sinon nous ne l’achèterons pas. Tout achat de pétrole vénézuélien par des entités américaines devra être réglé sur des comptes bloqués », a indiqué Steve Mnuchin, secrétaire au Trésor des États-Unis.

Selon Washington, les sanctions bloquent 7 milliards de dollars d’actifs de l’entreprise pétrolière publique vénézuélienne PDVSA, et privent le gouvernement vénézuélien de plus de 11 milliards de recettes d’exportation cette année. « Ce sont les plus grandes sanctions économiques imaginables possibles », nous assure Elsa Cardozo, spécialiste vénézuélienne des relations internationales.

Pour elle, ces mesures ont été prises pour dénouer rapidement la situation : « C’est un moment extrêmement critique et pas soutenable sur le long terme sans une aggravation des pénuries, du chaos et de la violence. »

L’économie vénézuélienne dépend du pétrole, dont il possède les plus grandes réserves au monde, et les États-Unis sont un client majeur. Les barils d’or noir sont majoritairement vendus à la Chine, mais cet échange permet seulement de payer la dette. « Vingt pour cent du pétrole qui se produit » va aux États-Unis, estime Arnoldo Pirela, économiste spécialiste du pays, alors qu’il est toujours plus difficile d’obtenir des chiffres vérifiés.

Mais les États-Unis ont l’avantage de payer immédiatement. Un luxe en ces temps de crise, avec une inflation non contrôlée qui atteint des chiffres extravagants (le FMI prévoit une hausse des prix de 10 000 000 % en 2019).

Les sanctions interviennent alors que PDVSA est en déliquescence. Entre autres par manque d’investissements, la production s’effondre depuis un an et demi. La production pouvait dépasser les 3 millions de barils par jour à la fin des années 1990 ou sous Hugo Chávez. Elle dépasse difficilement le million et demi en décembre 2018.

Une pièce maîtresse de PDVSA est sa filiale Citgo et ses trois raffineries situées sur le sol nord-américain. Avec sa capacité de traiter 749 000 barils de pétrole cru quotidiennement, il est le bien le plus important du Venezuela à l’étranger.

Or parallèlement aux déclarations de Washington, le président par intérim Juan Guaidó assurait par un communiqué diffusé sur les réseaux sociaux avoir « débuté la prise de contrôle progressive et ordonnée des actifs de notre République à l’étranger, pour empêcher qu’au moment de sa sortie […] l’usurpateur et sa bande ne cherchent à « gratter les fonds de tiroir » » .

Il a « ordonné le transfert des comptes de la République […] aux autorités légitimes » et déclaré « débuter le processus de nomination des directions de PDVSA et Citgo […]. Nous prenons cette décision pour garantir que Citgo demeure aux Vénézuéliens » . Juan Guaidó semble donc s’être muni d’une nouvelle arme pour lutter contre son adversaire : un budget.

La réponse de Nicolás Maduro, qui peut tout de même encore compter sur l’extraction de minerais, et en particulier sur l’or de l’Arc minier de l’Orénoque, ne s’est pas fait attendre. « Ce sera vous, monsieur le président Donald Trump, le responsable de cette politique de changement de régime au Venezuela. Et le sang qui peut se répandre au Venezuela, ce sera du sang sur vos mains », a t-il lancé à la télévision nationale après les annonces de Washington.

Il a aussi qualifié les mesures d’« illégales, unilatérales, immorales et criminelles » et menacé de réponses « fermes », sans préciser lesquelles. Le président socialiste paraît acculé. Peu de solutions s’offrent à lui : « Maduro peut couper les envois de pétrole aux États-Unis et le mettre sur le marché. La Chine, la Russie, l’Inde et quelques autres pays pourraient acheter ce pétrole, mais cela prendra du temps. Il est probable que le gouvernement conservera ce pétrole en attendant de savoir comment et où le raffiner. »

Cette baisse importante de revenus menace les salaires des fonctionnaires et des militaires. Les forces armées dirigent l’entreprise pétrolière PDVSA, présidée par le général Manuel Quevedo. Selon Elsa Cardozo, ce nouveau paradigme peut pousser certains d’entre eux « à reconsidérer la loi d’amnistie » proposée par l’Assemblée nationale, où l’opposition est majoritaire mais dont l’Assemblée nationale constituante s’est arrogé les pouvoirs.

Cette loi d’amnistie stipule que les fonctionnaires et militaires ne seront pas poursuivis par la justice en cas de changement de gouvernement. Lundi, John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, a de nouveau demandé à l’armée vénézuélienne d’accepter la transition.

Le point presse de John Bolton à la Maison Blanche a laissé entendre que le conflit politique au Venezuela entre les deux présidents pouvait encore franchir une étape. Le conseiller a ainsi réaffirmé « que toutes les options [étaie]nt sur la table ». Les journalistes sur place ont pu lire sur son bloc-notes, écrit à l’encre noire : « 5 000 soldats en Colombie ». Un responsable américain, sollicité par l’AFP, a indiqué ne pas disposer d’informations accréditant ce chiffre.

D’après la radio colombienne Caracol Radio, le commandant de la composante terrestre de l’Armée Sud des États-Unis, chargé de « sécuriser la coopération entre les pays alliés et développer des stratégies dans la région », Mark Stammer, devrait arriver à Bogotá.

La Russie, le pays qui semble le plus déterminé à défendre Nicolás Maduro, paraît à première vue lui apporter son appui. Selon l’agence Reuters des paramilitaires du groupe Wagner soutiendraient la défense personnelle du président vénézuélien. L’hypothèse d’une aide accrue de la Chine ou de la Russie au Venezuela de Nicolás Maduro ne convainc pas cependant l’économiste vénézuélien Manuel Sutherland : « Depuis quelques années, les réponses de la Russie et de la Chine ont été plus diplomatiques qu’actives. Ces deux pays ne se sont pas manifestés publiquement pour prêter plus d’argent. Ils ont réduit les aides, les prêts… Ils sont un peu fatigués de financer le gouvernement. »

Ce mardi, le ministre des finances russe, Sergei Storchak, a d’ailleurs rappelé que le Venezuela devait payer sa dette. « Il n’y a pas de changement dans l’accord », a t-il déclaré.

Le bras de fer entre Nicolás Maduro et Juan Guaidó se joue désormais sur la scène internationale. Les États-Unis, qui jouent un rôle moteur sur l’ensemble des pays soutenant le « président de transition », pèsent aujourd’hui plus que les soutiens fragiles du « président en exercice » .

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