Diego Giachetti

Extrait de l’article paru dans Contretemps, mai 2008, « 1968, un monde rn véoltes »

Les luttes étudiantes et ouvrières de la période 1968-1969 amorcèrent une crise politique, sociale et culturelle pendant laquelle deux protagonistes nouveaux apparurent : la nouvelle subjectivité ouvrière et la gauche extraparlementaire. Les luttes ouvrières modifièrent à l’avantage des travailleurs les rapports de force dans les usines. Des thèmes tels que l’organisation de la production, les rythmes et les temps, l’ambiance de travail – qui auparavant étaient objet de décisions assumées unilatéralement par la direction de l’entreprise – furent subordonnés à la négociation de délégués ouvriers élus par les assemblées. Pendant ces années un « pouvoir ouvrier » dans l’usine prit de l’importance, un « contrôle sur la production » impliquant un changement de la présence des syndicats sur les lieux de travail, de leur enracinement qui en Italie était assez limité. À travers l’introduction des conseils d’usine et des délégués, acceptés par les syndicats en remplacement des vieilles commissions internes, les travailleurs trouvèrent une réponse à la question de leur représentation qui dans d’autres pays, à la syndicalisation plus ancienne et diffuse, avait déjà été satisfaite. En Italie la vague de luttes de l’automne chaud s’arrêta, provisoirement, avec la signature de contrats de travail qui marquaient un tournant dans les rapports de force en laissant ouverts des espaces pour les luttes et conflits à l’usine, comme cela arriva de fait dans les mois et les années suivantes. En Italie, les capacités insuffisantes d’initiative du gouvernement à proposer et à mener à terme des réformes adaptées laissa des espaces ouverts aux syndicats qui devinrent des sujets aptes à proposer des changements, interlocuteurs directs du gouvernement ; ils donnèrent vie à ce phénomène qui fut appelé pansindacalismo  (« pansyndicalisme »).

Malgré les efforts d’une partie du Parti communiste (PCI), d’essayer en 1968 de récupérer le mouvement étudiant en proposant un front anticapitaliste – en évitant ainsi les risques de revendications considérées par ce parti comme des dérives gauchistes – il ne réussit pas à éviter la formation, pendant la vague de luttes de la période 1968-1969, d’une minoritaire mais dynamique participation politique aux formations extraparlementaires. Le PCI offrit même sa contribution à la naissance d’une de ces formations lorsque, en 1969, il expulsa les gens qui se regroupaient autour de la revue Il Manifesto, dont prit le nom l’organisation politique qui a pu compter sur 6 000-7 000 adhérents, tandis qu’Avanguardia Operaia (AO), née en 1968, comptait entre 13000 et 18 000 militants. Lotta Continua, qui prenait son nom du journal homonyme publié à partir de novembre 1969, en avait 13-14 000 et le Partito d’Unità Proletaria (PdUP), qui surgit après la dissolution du PSIUP, 14 000-15 000.

Il s’agissait, au moins au départ, de groupes véritables ; souvent ils prenaient le nom de leur organe de presse, sans cartes ni inscrits. Le cas le plus significatif de ces formations politiques, composées surtout de jeunes voire très jeunes, était représenté par Lotta Continua, organisation apparue « dans le vivant de la lutte », comme on disait alors. Une organisation originale, qui convoqua son premier congrès seulement en 1975, six ans après son existence, pour se dissoudre au moment de son second congrès, l’année suivante. Toutes ces organisations furent immédiatement confrontées à l’épreuve du « faire de la politique » dans un contexte qui prit des aspects troubles et obscurs, surtout à partir du massacre de Piazza Fontana à Milan le 12 décembre1969, lorsqu’une bombe explosa dans une banque provoquant 17 morts et une centaine de blessés. C’était le début de la saison des massacres néofascistes et des complots, des groupes de droite et des secteurs des services secrets d’État.

La première moitié des années 1970 fut dominée par le « terrorisme noir ». Du massacre de la Piazza Fontana jusqu’en 1974 se déroulèrent d’autres attaques de matrice fasciste, deux dans cette même année pour un total de 20 morts.  De 1969 à 1974, on compta 92 morts pour des faits politiques, dont 63 à cause de violences et d’actes terroristes de droite, 10 morts dans des heurts avec les forces de l’ordre, 8 dans d’autres circonstances et 9 attribuables à des actions de groupes de gauche. 1 706 attentats, dont 71 % sont attribuables à l’extrême droite et 5,5 % à l’extrême gauche. Sur 2 359 actes de violence recensés, 2 304 étaient attribuables à des organisations néofascistes et 152 à des organisations de gauche.

Le but des massacres était de provoquer une réaction d’ordre et conservatrice au « désordre » suscité par les luttes ouvrières et étudiantes. La réaction de droite ne tarda pas à se manifester par une hausse de la répression contre la gauche extraparlementaire et par un accroissement des votes pour le MSI jusqu’à la constitution, après les élections de 1972, d’un gouvernement de centre-droit. La réaction conservatrice était un danger réel, d’ailleurs l’Italie était la seule démocratie du sud de l’Europe occidentale, entourée par la Grèce des colonels, l’Espagne franquiste et le Portugal de Salazar. Dans cette situation fut redécouverte et reprise par les mouvements et groupes extraparlementaires la thématique de la Résistance et de l’antifascisme. Naquit l’antifascisme militant, entendu comme pratique de lutte, et pas seulement comme célébration de la libération, contre un État et un patronat qui se situait encore, par beaucoup d’aspects, en continuité avec les appareils de pouvoir du régime fasciste. Sans doute ce nouvel antifascisme reconnaissait et pratiquait explicitement le recours à des formes de violence défensive, tels que la protection des cortèges et des espaces publics avec services d’ordre et heurts avec les fascistes. Toutefois, tout n’était pas réductible à la violence, « c’est-à-dire qu’à aucun moment on n’eut l’illusion de résoudre avec la violence le problème politique » 8. En ce sens, malgré l’apparence de dérives multiples, existaient des profondes différences entre la pratique de l’antifascisme militant et celle du terrorisme rouge. Certes, les Brigades Rouges notamment, soignèrent beaucoup l’appel à la Résistance, mais de fait, comme a admis un des dirigeants de l’organisation, Mario Moretti, leurs choix marquèrent une rupture substantielle vis-à-vis de la conception traditionnelle de l’emploi de la violence qui reconnaissait « que la violence même armée pouvait être nécessaire, mais en la subordonnant à la stratégie de masse ; c’était une conception défensive qui considérait la violence comme une nécessité incommode », tandis que les Brigades Rouges, d’un certain point de vue, déployèrent une « violence offensive, [… ] non plus la défense des garnisons politiques tels que les cortèges, les piquets ou autre, mais la conquête d’autres espaces. On attaquait avec les armes l’ennemi où il se trouvait, on ne se limitait pas à défendre avec les armes le terrain de la lutte de masse ».

Dans ces circonstances la gauche extraparlementaire dû réorienter sa tactique et sa stratégie, en commençant à raisonner sur des temps révolutionnaires beaucoup plus longs par rapport à ceux désirés, en apprenant à tisser des alliances politiques et à saisir les opportunités issues des luttes. 1973 fut une année qui ouvrit une nouvelle période. La crise pétrolière fut l’alerte de la vague de récession qui atteignit les économies capitalistes en 1974, mettant fin à « l’âge de l’or » du développement économique. Entre temps il avait eu une effervescence de mouvements sociaux avec des prises de parole et de participation : des femmes, dans la magistrature, la psychiatrie, des soldats, des détenus, jusqu’aux étudiants des lycées. Ces mouvements appuyaient le mouvement ouvrier, actif et renouvelé dans sa composition, organisé dans le réseau des conseils d’usine.

Le putsch chilien du 11 septembre 1973 fut l’occasion pour le PCI, par la voix de son secrétaire Enrico Berlinguer, de lancer le « compromis historique », un appel à l’unité de tous les partis antifascistes pour gouverner le pays. Il s’agissait, au fond, de la proposition d’unité des partis antifascistes qui avaient caractérisé la ligne communiste dans les Comités de Libération Nationale pendant la seconde Guerre Mondiale, qui entraîna la participation communiste aux gouvernements de la reconstruction jusqu’en 1947. La nouvelle gauche, bien que divisée, essaya de contrer la stratégie communiste en travaillant pour l’unité de la gauche contre les forces fascistes et la DC, accusée d’être un parti de régime. La victoire électorale du référendum sur le divorce, convoqué par la DC qui voulait abroger la loi qui le permettait, fut une surprise et signala la maturité de la société italienne par rapport aux droits civils. Politiquement ce vote fut interprété comme une grande poussée vers le renouvellement et le changement. Mais tandis que la nouvelle gauche (qui publiait trois journaux quotidiens : Il Manifesto, Lotta Continua et Il quotidiano dei lavoratori) posait au centre du changement le sujet social représenté par les mouvements et la lutte ouvrière, qui aurait dû constituer la base d’un possible gouvernement de gauche, le PCI avait en tête une stratégie visant à amener les mouvements au gouvernement et les partis dans les institutions. La transformation fut perçue comme une opération tactique du parti visant à instaurer des alliances dans le monde politique pour constituer un gouvernement de grande coalition allant des communistes et socialistes aux catholiques et libéraux.

Les élections politiques du 20 juin 1976 représentèrent le tournant de la politique communiste et de la nouvelle gauche : grand succès de PCI (34 % des voix), baisse des socialistes, bonne tenue de la Démocratie chrétienne, éphémère et non satisfaisant résultat de la liste de Démocratie Prolétarienne, soutenue cette fois même par Lotta Continua. Il n’y avait pas la possibilité d’une majorité gouvernementale de gauche, et le PCI n’allait de toute façon pas dans cette direction. On constitua un gouvernement de solidarité nationale avec l’abstention des communistes, qui entrèrent dans la majorité gouvernementale l’année suivante. La politique communiste se caractérisa dès le début par un sens de l’État, de la légalité et du respect du système. À la crise économique ils répondirent en demandant des sacrifices aux travailleurs ; avec ces sacrifices ils se montraient comme la « classe dirigeante nationale », permettant la reprise du système productif, de l’accumulation et des taux de profit.

Les sacrifices consistaient à renoncer aux augmentations salariales, à augmenter la productivité du travail et à adopter un modèle de vie plus sobre, moins « consumériste », baptisé « l’austérité ». C’est seulement après cette première phase, que l’on pouvait envisager la seconde : celle des réformes qui pouvaient arriver, selon le secrétaire Enrico Berlinguer, à l’introduction de quelques « éléments de socialisme ». À cette phase, inutile de le rappeler, on n’arriva jamais. Cette tâche accomplie, le PCI aux élections de 1979 subit une perte de 4 % des voix et fut forcé de revenir à l’opposition.

Le recul

La déception des résultats électoraux du 20 juin 1976 se mua en crise pour les formations de la nouvelle gauche. Lotta Continua cessa pratiquement d’exister en tant qu’organisation en octobre 1976. Beaucoup de militants et sympathisants des formations de la nouvelle gauche abandonnèrent l’engagement politique direct, d’autres crurent trouver leur salut en se plongeant dans le mouvement des jeunes et étudiant de 1977, dans lequel l’autonomie ouvrière, en expansion et croissance après la crise des principaux groupes extraparlementaires, joua un rôle important. Face au nouveau mouvement de protestation, la politique du PCI fut sévère et très dure. La plupart des participants furent jugés comme des provocateurs fascistes, des voyous, des marginaux, à combattre à tout prix. Contrairement à 68, aucun dialogue ne fut possible avec un parti qui se sentait force de gouvernement et non plus d’opposition. Même le syndicat, la CGIL en particulier, prit position en faveur de la politique communiste, et fut impliqué dans l’opposition au mouvement. Le point culminant fut l’expulsion du secrétaire Luciano Lama par les étudiants de l’université de Rome, venu pour un meeting, le 16 février 1977.

Dans la seconde moitié des années 1970, le terrorisme rouge prit de l’importance. Auparavant les groupes ultra minoritaires qui pratiquaient la clandestinité et la lutte armée pouvaient être rapprochés de l’expérience des GAP (qui reprenait dans le sigle celle des Groupes d’Action Patriotique de la Résistance). En 1972, après la mort d’un de ses fondateurs, l’éditeur Giangiacomo Feltrinelli, les GAP fusionnèrent en partie dans les Brigades Rouges et ensuite dans le NAP (Noyaux Armés Prolétariens), apparus au milieu des années 1970. Sous-estimés ou hâtivement caractérisés par les forces de la gauche traditionnelle et nouvelle comme provocateurs fascistes, agent de la CIA ou issue d’un complot tramé par la classe dominante, leur stratégie changea lorsqu’ils passèrent des actions politiques démonstratives à la pratique des séquestrations, des meurtres ou de la blessure de ceux qu’ils estimaient être les adversaires à frapper. De 1974 à 1980 on compta 293 morts et 171 blessés pour des raisons politiques. Parmi eux, 104 morts et 106 blessés étaient attribuables au terrorisme de gauche. 1 787 attentats étaient attribuables à des organisations de gauche contre 1281 attribuées à la droite. À côté des Brigades Rouges, groupe rigide clandestin, structuré par cellules et colonnes, on trouve à partir des années 1976 une myriade d’autres sigles, qui pratiquaient une sorte de lutte armée spontanée, consistant dans l’organisation d’attentats contre des personnes ou des choses. Parmi ces groupes, le plus significatif fut Prima Linea, dont les membres pratiquèrent une double activité dans les mouvements et dans les groupes armés.

Tout devint plus difficile et compliqué pour les mouvements qui, comme celui de 77, coincés entre le terrorisme de gauche, la répression policière et l’opposition frontale du PCI, furent amenés dans une position défensive et ensuite battus. Contre les histoires fourre-tout, aujourd’hui dominantes lorsque l’on parle des années 1970, il faut réaffirmer qu’il existait une différence profonde entre le mouvement et la plupart des groupes ou partis de la nouvelle gauche d’un côté, et ceux qui, de l’autre, choisirent la route de la clandestinité et de la lutte armée. Les mouvements et la nouvelle gauche continuèrent à penser que pour changer la société italienne il fallait agir en profondeur à l’intérieur de la société civile même, en cherchant à constituer un mouvement de masse pour changer les consciences. Les terroristes, au contraire, choisirent la clandestinité et l’action violente, en se posant hors de la réalité et en s’isolant.

Ils restèrent incapables de mesurer les probables effets de leurs actions, d’en évaluer le tragique bilan : non seulement ils tuèrent de sang-froid, mais ils contribuèrent grandement à la destruction du mouvement qui voulait modifier la société italienne. Dans ce sens, le kidnapping du président de la Démocratie Chrétienne, Aldo Moro, œuvre des Brigades Rouges, le 16 mars 1978 et son meurtre le 9 mai, représenta la fin d’une période de lutte et de participation collective qui durait au moins depuis une décennie : il marqua le renforcement de l’unité des partis de gouvernement d’unité nationale, l’adoption de mesures répressives contre les mouvements de protestation, la condamnation de chaque position contrastant avec celle officielle du gouvernement et de l’État. Il représenta aussi le chant du cygne du terrorisme de gauche qui peu d’années plus tard fut vaincue militairement et politiquement, pas seulement par les mesures répressives, mais plutôt par une loi, dite des repentis, qui établissait des importantes réductions de peine pour ceux qui, capturés, avaient collaboré avec la police, en indiquant des noms, lieux et sièges. Opportunité dont ils profitèrent beaucoup, en devenant des ex-terroristes repentis et en contribuant, de cette manière à la défaite, même morale et idéologique, de ces formations.

L’autre évènement qui marqua la fin des années 1970 fut la bataille à la Fiat de 1980. Pour battre la résistance ouvrière et les conseils d’usine, comme la pression patronale et gouvernementale ne suffisait pas, la direction des syndicats confédéraux et une bonne partie de la direction communiste durent intervenir. Ils le firent à leur manière, en disant que l’accord obtenu, après 35 jours de lutte, était une « victoire ». Bien que trois décennies depuis les années 1970 et quarante ans après 68 se soient écoulées, on manque encore de réflexions historiques capables d’insérer ces évènements dans une histoire plus générale de l’Italie. Ainsi, si souvent 68 est encore présenté comme un bref météore passé en peu de mois, la décennie 1970 devient la période des « années de plomb » et passe dans la mémoire commune comme le temps du terrorisme et de la lutte armée. Au-delà de cette image réductrice, mais désormais ancrée, on doit constater que cette décennie semble ne pas appartenir à l’histoire d’Italie. Il apparaît plutôt comme une parenthèse dans laquelle prend forme un « pays manqué ». À la lumière du présent, beaucoup des conquêtes obtenues à l’époque dans le domaine des droits civils et du travail, semblent appartenir à notre avenir, et non pas au passé : l’échelle mobile des salaires, le contrôle exercé par les travailleurs sur les lieux de travail, les contrats de travail à durée indéterminée, la forte lutte contre le chômage, le sous-emploi, l’obtention d’un système de retraite et d’une mutuelle dignes, l’abaissement de l’âge de départ à la retraite, la valorisation d’un syndicalisme de base et participatif à travers les conseils, etc.

 

 

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