Raphaël Canet, co-coordonnateur du Collectif FSM2016 et membre du Conseil international du FSM.

 

Depuis son apparition en 2001, le Forum social mondial (FSM) ne cesse de surprendre et de susciter des questionnements. Quelle est sa nature ? Quel est son rôle ? Comment le FSM peut-il contribuer à la lutte politique globale pour la transformation sociale ? L’ampleur des débats qu’il engendre n’a d’égal que les défis qu’ils se propose de confronter : en finir avec la mondialisation néolibérale et les multiples formes d’exploitation de l’humain et de la nature.

La tâche est immense et impose de conjuguer humilité et ténacité, car la lutte est globale, collective, historique et diversifiée. La route est longue et l’altermondialisme s’inscrit dans la continuité des luttes contre l’esclavage, la libération des femmes, les droits des travailleurs, le respect de l’environnement… Comme dans la fable du colibri, nous devons continuer à faire notre part, en fonction de nos ressources et de nos habiletés, pour entretenir nos rêves et poursuivre le mouvement.

Le FSM est apparu il y a près de 20 ans comme un rempart contre la pensée unique néolibérale portée par les élites économiques et politiques. Il s’est présenté dès l’origine comme une innovation sociale et politique postulant que pour construire «l’autre monde possible», il fallait, d’une part, renforcer les réseaux d’acteurs de la société civile du local au global et, d’autre part, renouveler nos pratiques organisationnelles autour des principes d’horizontalité, d’autogestion et de diversité.

Le monde a profondément changé depuis 20 ans et les crises répétées du capitalisme financiarisé ont conduit à la radicalisation des élites néolibérales qui cherchent désormais dans le néoconservatisme xénophobe un exutoire à l’impasse sociale et écologique de leur mode de développement. Dans un tel contexte le processus du FSM conserve sa pertinence et le récent forum de Salvador ouvre des perspectives fécondes pour le renouvellement de la dynamique altermondialiste.

Bref bilan du FSM 2018

Le 13ème Forum social mondial s’est tenu à Salvador de Bahia, au Brésil, du 13 au 17 mars 2018 avec pour slogan «Résister, c’est créer! Résister, c’est transformer!». Selon un premier bilan établi par le Collectif bahianais en charge de l’organisation, l’évènement a rassemblé 80 000 personnes issues de 120 pays. 1200 bénévoles ont assuré la bonne réalisation de l’évènement. Le Territoire social mondial s’étalait dans toute la ville, avec une forte concentration d’activités à l’Université fédérale de Bahia (UFBA), dans le quartier d’Ondina. Un campement de la jeunesse a accueilli plus de 2000 personnes, de même qu’un campement autochtone (600 personnes).

La programmation du FSM 2018 comprenait près de 2100 activités réparties en 19 axes thématiques, dont les trois plus populaires ont été ceux portant sur les questions de discrimination raciale, de droits humains, et du lien entre justice sociale et environnementale. Le FSM a débuté le 13 mars avec une grande marche d’ouverture dans les rues de Salvador, qui a rassemblé autour de 25 000 personnes. Plusieurs assemblées de convergence ont été réalisées les derniers jours du Forum, notamment l’Assemblée mondiale des femmes, l’Assemblée des peuples, mouvements et territoires en résistance, ainsi qu’une Agora des futurs qui a permis de rendre visibles plus d’une soixantaine d’initiatives d’actions présentées et discutées durant le FSM 2018.

Un FSM brésilien

Pour certains, ce FSM était essentiellement brésilien. En effet, la participation fut très locale, à 90% brésilienne. A titre de comparaison, le FSM 2016 de Montréal avait rassemblé 60% de participants nord-Américains (États-Unis/Canada). A titre anecdotique, le programme de l’évènement fut publié, en format électronique le jour de l’ouverture du forum, uniquement en portugais.

Le contexte social et politique a aussi beaucoup teinté l’ambiance de ce forum. Notamment suite à l’assassinat le 14 mars à Rio de Janeiro de la conseillère municipale Marielle Franco, jeune féministe afrodescendante issue des favelas, membre du parti socialiste (PSOL) et surtout présidente de la commission d’enquête sur les massacres perpétrés par les autorités dans les quartiers populaires. Ce drame a suscité une profonde indignation et donné lieu à des manifestations spontanées à Rio ainsi qu’à Salvador et sur le site du FSM. Ce nouvel épisode dans l’escalade de la violence et de la répression d’État, rappelons que la ville de Rio est actuellement sous un régime d’exception d’occupation militaire, inquiète très profondément les militantEs et défenseurs de droits dans la région.

De plus, le contexte préélectoral profondément incertain, avec la poursuite judiciaire contre Lula, ancien président et actuel favori de l’élection présidentielle prévue cet automne, vient renforcer les craintes à l’égard de l’avenir de la démocratie dans le pays. Lula était d’ailleurs présent à Salvador, en compagnie de plusieurEs représentantEs politiques, dont l’ancien président déchu du Honduras, Manuel Zelaya, afin de prononcer un discours, le soir du 15 mars au stade de Pituaçu devant 8 000 à 10 000 personnes, dressant un bilan très positif pour le Brésil et l’Amérique latine des années de gouvernement du Parti des Travailleurs, et dénonçant le spectre des coups d’États.

Un processus en marche

Même si la participation étrangère n’était proportionnellement pas si imposante, plusieurs délégations internationales étaient bien présentes, notamment les FrançaisEs, les MarocainEs, les Suisses, les AllemandEs… et les QuébécoisEs ! Soulignons au passage que, rassemblés en différents collectifs, les QuébécoisEs formaient l’une des délégations étrangères les plus nombreuses au FSM 2018. Peut-être pouvons-y voir aussi un effet du FSM 2016. Cela dit, ces milliers d’altermondialistes du monde entier présentEs au FSM de Salvador ont pu profité de l’évènement pour faire avancer leurs causes communes, leurs projets et le travail en réseau. Cela témoigne de l’utilité et de la vitalité du processus des FSM et des liens qui peuvent être créés entre les organisations et les participantEs d’un évènement à l’autre.

Prenons par exemple deux propositions issues du FSM de Montréal qui se sont matérialisées à Salvador dans des projets concrets. Le premier est la proposition de tenir en avril 2019 en Catalogne un Forum social mondial thématique sur la question des économies alternatives. Cette initiative est portée par le réseau des acteurs de l’économie sociale et solidaire (RIPESS) et a reçu l’appui de la municipalité de Barcelone. Le second projet, présenté par ATTAC-Espagne entend animer une campagne mondiale de lutte contre les paradis fiscaux, en choisissant la date du 13 avril comme un moment symbolique de mobilisation sur cette question.

D’autres initiatives intéressantes ont émergées du Forum de Salvador, notamment autour de l’importance de développer de nouveaux paradigmes afin de construire des alternatives systémiques à la crise globale du système dominant. L’objectif est d’articuler les perspectives anti-capitaliste, anti-extractiviste, anti-productiviste, anti-patriarcale, anti-anthropocentrique… tout en évitant de hiérarchiser et de prioriser les luttes, et en insistant sur les innovations et les pratiques concrètes. Tel était l’objectif de l’assemblée de convergence des initiatives pour une transition sociale et écologique qui s’est tenue le 16 mars et qui visait à rassembler les acteurs de la transition qui portent des initiatives concrètes afin de leur permettre de se rencontrer, d’échanger et de s’organiser collectivement pour assurer un suivi sur les expérimentations en cours. Car le défi actuel pour la construction d’alternatives systémiques n’est pas le manque de solutions, mais plutôt leur mise en synergie. Dans cette perspective, un Réseau international des initiatives pour une transition sociale et écologique est en émergence.

Finalement, au-delà des grandes articulations mondiales, le processus du FSM donne aussi l’opportunité aux groupes locaux de s’organiser et d’avancer dans la promotion de leurs actions. Ce fut notamment le cas à Salvador des communautés Quilombos, ces descendants d’esclaves africains qui se sont organisés en communautés dans de nombreuses régions du Brésil, et qui peuvent encore être désignés sous différentes appellations (Mocambos, Cimarrones, Palenques, Maroons). Le FSM de Salvador fut une occasion pour ces différentes communautés de se rassembler et d’avancer ensemble dans la prise de conscience du fait que malgré les différents noms qu’on pouvait leur donner, ils partageaient la même réalité, la même lutte pour la reconnaissance et finalement formaient un même peuple «originaire» au Brésil.

Des prises de position

Ce FSM fut aussi l’occasion pour plusieurs groupes et coalitions d’exprimer des revendications bien précises. Parmi elles, notons la déclaration finale de l’Assemblée mondiale des femmes du 16 mars qui comportait 11 points prioritaires pour les mouvements de femmes : la reconnaissance du travail productif et reproductif des femmes ; la fin des féminicides, trans-féminicides et de toutes les formes de violences à l’égard des femmes ; le droit des femmes sur leur propre corps, sentiments et pensées ; le droit à l’émancipation et à la participation au pouvoir politique ; la fin de l’utilisation du corps des femmes comme arme de guerre ; l’accès à une éducation universelle et transformatrice ; la fin du racisme, de la xénophobie et de la persécution des personnes noires, indigènes, migrantes et pauvres ; la reconnaissance de l’identité de genre auto-construite ; le démantèlement des structures patriarcales dans les médias conduisant à la marchandisation et l’hypersexualisation des femmes ; la promotion de la justice climatique ; et finalement la lutte contre le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme.

Par ailleurs, les organisations présentes à la réunion du Conseil international qui s’est tenue à la fin du FSM, ont unanimement appuyé une déclaration dénonçant l’assassinat de Marielle Franco, et plus largement toutes les formes de violences à l’égard des militantEs des droits des populations marginalisées et discriminées au Brésil et dans le monde.

Le Conseil International

Le FSM de Salvador a été suivi d’une réunion de son Conseil international (CI), les 17 et 18 mars, qui fut l’occasion de faire un débat sur le futur du FSM, le rôle du Conseil international et le processus plus large des forums sociaux.

Le comité organisateur bahianais a très clairement reproché au CI de ne pas s’être suffisamment impliqué pour aider à la bonne réalisation de l’évènement, que ce soit en terme de mobilisation internationale, de communication et de financement. C’est une critique importante qui fut aussi exprimée lors des forums précédents, notamment à l’occasion des FSM de Tunis (2015) et de Montréal (2016). En somme, le CI et son secrétariat peinent à assumer leur principale fonction qui est de faciliter le processus du FSM en appuyant concrètement les comités locaux d’organisation de chaque évènement mondial.

Le CI se réduit souvent à une arène politique où se confrontent différentes visions idéologiques du FSM et des stratégies du changement social, déconnectées des luttes locales et des besoins concrets à la fois des mouvements émergents et des créateurs d’espaces de convergence entre ces dynamiques nouvelles. Cette lutte idéologique se manifeste de manière récurrente autour de trois enjeux : la forme du moment final du forum, la formulation de grandes déclarations politiques et la réforme de la Charte de principes du FSM rédigé en 2001. Or, plutôt que d’essentialiser le CI et de le concevoir comme l’incarnation d’une nouvelle internationale des mouvements en lutte, il serait beaucoup plus pertinent de poser la question de la responsabilité des organisations membres du CI face au processus des forums sociaux.

Les réunions du CI, surtout lorsqu’elles sont organisées à l’occasion des FSM, sont en effet une opportunité pour rassembler toutes sortes de groupes et de collectifs engagés dans l’organisation de forums thématiques, régionaux, ou autres évènements et campagnes qui permettent de rassembler à travers le monde une grande diversités d’artisans de ces alternatives systémiques en construction. Comment les organisations membres du CI peuvent-elles appuyer et renforcer ces processus en cours ? Comment les membres du CI qui ont l’expérience d’avoir déjà organisé des FSM, peuvent-ils partager leurs connaissances pour faciliter les évènements à venir ?  Il semblerait donc que ce soit plus du côté de l’appui organisationnel aux processus en cours, ainsi que du transfert des expériences acquises lors des évènements antérieurs, que le rôle du CI pourrait se renouveler et retrouver de sa pertinence.

Partager les visions pour renouveler les pratiques

Les pistes ouvertes par les débats au sein du CI n’en demeurent cependant pas moins pertinentes et nous permettent d’envisager l’avenir de la mouvance altermondialiste et du processus des FSM à l’aune de trois enseignements.

Tout d’abord, il convient d’éviter le mirage de l’uniformité. Le FSM s’est construit contre la pensée hégémonique, le one size fit all prôné par les institutions de Bretton Woods, qui doit être imposé par la force (ajustements structurels ou politiques d’austérité) parce qu’il est complètement déconnecté des réalités locales. Le FSM ne doit pas répéter cette erreur en tentant, au nom de l’urgence, de l’efficacité stratégique ou de l’opportunisme politique, de réduire la diversité des propositions alternatives et imposer un plan d’action commun, une hiérarchisation des priorités consignée dans une déclaration finale rédigée par quelques-unEs et imposée à touTEs. Cela entraverait l’énergie créatrice dont nous avons besoin pour inventer les mondes de demain.

Ensuite, nous ne pouvons pas attendre la solution miracle. Tout comme LE sauveur providentiel, LA solution miracle n’existe pas. Ainsi, plutôt que d’imposer une solution de masse, il importe de créer les conditions d’articulation des masses de solutions qui émergent de l’interactions entre les participantEs durant les forums. La transition sociale et écologique repose avant tout sur une révolution culturelle qui passe par la prise de conscience que chacunE dans son quotidien est une partie de la solution, et qu’il importe collectivement de soulever des questions sur les grandes orientations politiques (et notamment de faire le bilan des politiques menées par les gouvernements progressistes qui ont dominé l’Amérique latine ces quinze dernières années) plutôt que d’apporter des réponses toutes faites.

Enfin, il importe de reconnaitre nos contradictions. À l’inverse du Forum économique mondial qui, depuis près de 50 ans, se complait dans ses certitudes du haut des alpes suisses, le FSM a parcouru les villes de 4 continents (Porto Alegre, Mumbai, Bamako, Caracas, Karachi, Nairobi, Belém, Dakar, Tunis, Montréal et Salvador) pour permettre la rencontre des peuples et constater l’immense diversité des cultures politiques, des projets, des stratégies et des initiatives transformatrices. Cette diversité culturelle doit être vue comme une richesse, un immense réservoir d’innovations sociales, tout comme l’est la biodiversité à l’égard du vivant, plutôt que comme une entrave à l’unification des luttes. Il importe de reconnaitre nos contradictions plutôt que de s’épuiser à chercher à les dépasser. C’est en s’émancipant des conflits d’égo, des luttes de pouvoir et des intérêts larvés, mais aussi en acceptant  que nous n’avons pas toujours raison et que plusieurs petites têtes ensemble valent mieux qu’une grosse tête seule, que nous bâtirons un monde de solidarité.

Et après ?

Après le rendez-vous réussi de Salvador, le processus des FSM se poursuit. Plusieurs Forums sociaux mondiaux thématiques sont en préparation, notamment le FSM des migrations (Mexico, novembre 2018), le FSM sur l’extractivisme (Afrique du sud, automne 2018), le FSM sur les économies alternatives (Barcelone, avril 2019), le FSM sur la santé et la sécurité sociale (Bogota, juin 2019). Ajoutons à cela les forums régionaux, comme le Forum social panamazonien (Colombie, octobre 2019), les actions thématiques, comme la mobilisation contre le G20 (Buenos Aires, décembre 2018) et la Journée mondiale de l’habitat (2 octobre 2018). Finalement, pour compléter cet agenda des mobilisations, citons la Caravane des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest (novembre 2018) ainsi que la Marche mondiale de la paix, portée par la campagne Jai Jagat («la victoire du monde») en Inde et qui prévoit organiser une marche de plus de 10 000 kms entre New Delhi et Genève, entre octobre 2019 et septembre 2020, pour promouvoir un nouveau modèle de développement.

Tous ces projets rendent compte du dynamisme du processus de transformation en cours et cible les besoins exprimés par les groupes en terme d’appui à la mobilisation, à la communication, ainsi qu’à l’articulation des initiatives. Le travail de construction des alternatives au système dominant se poursuit à travers le processus des FSM, et les collectifs et organisations impliquées, notamment au sein du CI, peuvent appuyer cette dynamique.

Dans un contexte global d’adversité grandissante où les élites banalisent sans cesse l’usage de la violence et de la répression pour préserver leur modèle en plein effondrement, la mouvance altermondialiste semble évoluer vers une nouvelle phase de son développement. Après l’opposition, puis la proposition, elle chemine désormais vers l’expérimentation, qui lui permet de concrètement passer du dire au faire. Il est aujourd’hui primordial de s’émanciper des luttes idéologiques afin de passer, comme le dit Patrick Viveret, des projets d’espérance aux projets d’expérience. C’est ainsi que nous pourrons dépasser la révolte désespérée et construire la résistance créatrice avec toutes les personnes de bonne volonté.

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