Mali : corruption et prédation

FABIEN OFFNER, Médiapart, 19 octobre 2017

 

 

Le gouvernement canadien s’apprête à déployer des hélicoptères et 200 militaires au Mali dans le cadre d’une Mission des États-Unis (MINUSMA) qui compte 12 000 soldats sur le terrain. Cette mission fait suite à plusieurs interventions militaires de la France depuis le début de la décennie. Par ailleurs, les investissements canadiens au Mali sont importants, plus d’un milliard de dollars (2014), notamment de la multinationale IAMGOLD, basée à Toronto.

 

C’est une petite bombe lancée chaque année au Mali, dont l’explosion fait généralement peu de dégâts. Créé en 2003 à partir de l’institution canadienne du même nom, le Bureau du vérificateur général (BVG) tend à Bamako le miroir de la frange la plus corrompue de ses élites et de son administration, dans un rapport ciblant un certain nombre d’institutions, de services et d’opérations de l’État.

Seuls ou presque à mettre le pied dans le plat de ce que les bailleurs étrangers nomment pudiquement la « mauvaise gouvernance », les « incorruptibles » du BVG travaillent en terrain miné et sont exposés aux rancœurs des « vérifiés ». L’ancien vérificateur général, Sidi Sosso Diarra, en avait fait les frais en 2009 et avait été confronté à une vraisemblable tentative de déstabilisation.

Le rapport 2017, présenté à la presse mercredi 18 octobre à Bamako, est lui aussi l’aboutissement d’une longue bataille avec le système. Amadou Ousmane Touré et son équipe ont été freinés dans leur travail par « de pressantes sollicitations de prorogation de délais de réponse » et des « difficultés de mise à disposition » des documents demandés.

Les « manœuvres visant à retarder, voire empêcher la clôture de certaines missions »n’ont pas empêché le BVG de retrouver la trace d’irrégularités financières pour plus de 105 millions d’euros, dont près de 50 millions d’euros au titre de la fraude et le reste au titre de la mauvaise gestion. C’est le double de la participation annoncée de l’Union européenne au financement de la force militaire du G5 Sahel. Seuls les comptes de vingt-trois structures ont été inspectés, laissant supposer des détournements bien plus importants dans l’ensemble du financement public.

« Des efforts importants ont été déployés, mais ils restent à consolider et à renforcer, tant la délinquance économique et financière est devenue préoccupante », écrit le vérificateur général avec la retenue imposée par sa fonction. « Gestion peu orthodoxe » des importations des produits pétroliers, « nombreuses irrégularités » dans la délivrance des titres miniers, « défaillance » de la société de gestion aéroportuaire, « dépenses exorbitantes » pour abriter les services de l’État et loger de hautes personnalités, « violation » des textes en vigueur dans la supervision et le suivi des élections… Amadou Ousmane Touré rivalise de synonymes et d’euphémismes pour traduire la véritable curée dont l’État malien continue d’être victime, et cela dans les pires heures du Mali indépendant. Le sentiment d’injustice est pourtant largement à l’origine de la multiplication des groupes armés et des violences dans le nord et le centre du Mali depuis 2012.

Les touristes ont déserté le pays, les potiers, tanneurs et autres orfèvres sont désœuvrés mais les villages artisanaux continent de susciter un juteux business. Les appels d’offres de ceux de Ségou, Tombouctou et Mopti ont ainsi été réalisés dans des conditions hautement suspectes. La direction des finances et du matériel du ministère de l’artisanat a par exemple accepté une offre dans laquelle deux des personnes impliquées n’étaient autres que des fonctionnaires du même ministère. L’appel d’offres relatif à la troisième phase de construction du village artisanal de Ségou était tout aussi peu concurrentiel puisque les trois sociétés en concurrence représentaient une seule et même personne. Le dossier d’appel d’offres de ce marché, censé être ouvert, n’avait par ailleurs fait l’objet d’aucune publicité.

Mêmes soupçons de détournement et de concussions dans l’importation des produits pétroliers, comptant chaque année pour près du quart des recettes douanières. De 2012 à 2014, le volume total de supercarburant signalé par l’antenne des douanes maliennes à Dakar (Sénégal) et celui enregistré pour la même période au bureau frontalier de Diboly a connu un écart de 60 %. Le Bureau des produits pétroliers dépendant de la Direction générale des douanes n’a pourtant pas jugé utile de mener l’enquête. 365 citernes de 50 000 litres chacune ont ainsi disparu dans la nature. Les groupes armés maliens remplissent-ils le réservoir de leurs pick-up avec du carburant fraudé par les douanes ? Rien n’est impossible, le « manque de suivi peut favoriser de nombreuses importations frauduleuses difficiles, voire impossibles, à détecter », écrit le BVG.

En 2012 et 2013, les Maliens ont participé aux élections législatives et présidentielle dans un contexte de crises successives, marqué par la rébellion du MNLA, l’invasion des groupes djihadistes, le règne aussi court du capitaine Sanogo et l’intervention militaire française. Malgré un pays à genoux, certains représentants de l’État ont, semble-t-il, profité de ces exercices démocratiques pour s’enrichir. Le chapitre consacré aux dépenses électorales recense pour 1 275 000 euros de fraude et mauvaise gestion, sans compter celles que le BVG n’a pas pu constater dans six des huit régions du pays pour cause d’insécurité. Un chiffre à rapporter tout de même aux plus de 67 millions d’euros de budget total consacrés à ces élections. Les 4 500 euros que s’est octroyés le président de la Cour constitutionnelle pour un rapport payé avant même d’avoir été pensé sont plus symboliques qu’anecdotiques. En revanche, les gouverneurs, préfets et sous-préfets des régions de Ségou et Sikasso n’ont pas pu expliquer la disparition de 700 000 euros.

Épargnées par le conflit, les régions de Kayes et de Sikasso concentrent l’une des principales richesses du pays, l’or, dont le Mali est le troisième producteur et qui a rapporté plus de 300 millions d’euros à l’État en 2011.

Selon le rapport du BVG, une partie de l’or du Mali, exploité notamment par des sociétés sud-africaines et canadiennes, s’évapore purement et simplement. Propriété d’Iamgold, Anglogold et de l’État malien, « la Semos-SA a réalisé une vente d’or totale de 1603,23 milliards de FCFA, de 2005 à 2014, dont le montant, en devises, a été directement versé sur son compte offshore sur lequel 517,21 milliards de FCFA, soit 32%, n’ont pas transité par le Mali, à travers la BCEAO, comme l’exige sa convention d’établissement », lit-on dans le rapport. Idem à la mine de Kalana exploitée par Avnel Gold Ltd (80 %) et l’État malien (20%). Contrairement à l’exigence légale, une partie des recettes a été directement versée sur un compte étranger sans transiter par le Mali. Le directeur de la société n’a par ailleurs pas comptabilisé la vente de cinq lingots d’or. Le reste du passage en revue des quatre mines inspectées donne à voir un véritable « Far West » où les sociétés minières font peu ou prou ce que bon leur semble en faisant par ailleurs fi des normes environnementales.

Comble de l’ironie, le BVG s’est penché pour ce rapport sur un fonds gouvernemental précisément mis en place pour améliorer et moderniser la gestion des finances publiques. Il y a notamment trouvé des travaux doublement payés, du matériel informatique non conforme au cahier des charges et donc non opérationnel, ainsi que des achats fantômes. Coût de la modernisation : 340 000 euros.

Le Mali a adopté en 2014 une loi portant prévention et répression de l’enrichissement illicite, dont l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite est le principal outil. Nommés en juin 2017, ses membres ont sommé des milliers de fonctionnaires de leur faire parvenir leur déclaration de biens avant le 30 novembre.

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