RENÉ BACKMANN, Médiapart, 12 avril 2018

Pour punir le régime de Bachar al-Assad d’avoir une fois encore utilisé des gaz de combat contre son peuple, Washington et Paris s’apprêtent à lancer une frappe de représailles contre Damas. Nécessaire mais à haut risque, l’opération pourrait aggraver la déstabilisation de la région, voire déboucher sur une confrontation entre les États-Unis et la Russie.

 

Un an après avoir ordonné le lancement de 59 missiles de croisière Tomahawk contre la base aérienne syrienne de Al-Shayrat, d’où avaient décollé les avions de combat chargés de bombarder au sarin la localité de Khan Cheikhoun, Donald Trump est sur le point de lancer une deuxième frappe punitive contre la Syrie. Il pourrait même s’agir, cette fois, d’une opération internationale à laquelle se joindraient la France et le Royaume-Uni, avec une contribution possible du Qatar et de l’Arabie saoudite.

L’attaque syrienne contre la Ghouta orientale, aux portes de Damas, qui appelle aux yeux de Washington et de ses alliés cette riposte militaire, n’est pas de la même nature que celle lancée contre Khan Cheikhoun, qui avait fait près de 80 morts et où l’usage du sarin avait été évident et massif. À Douma, la ville de la Ghouta visée le 7 avril, c’est un mélange de chlore et d’un « agent neurotoxique puissant » non encore clairement identifié qui a fait une cinquantaine de morts et, selon l’Organisation mondiale de la santé, près de 500 blessés montrant des symptômes d’attaque chimique.

Mais pour Washington comme pour Paris, qui ont fait de l’usage des armes chimiques par Bachar al-Assad une « ligne rouge » dont le franchissement doit donner lieu à une « réponse forte », il ne saurait être question de laisser cette attaque syrienne sans réplique spectaculaire. L’objectif affiché étant, au nom de la lutte contre la prolifération chimique, de dissuader le régime syrien de recourir de nouveau à ce qu’il lui reste de son arsenal illégal de gaz de combat, pour obtenir, sur le terrain, des avancées tactiques plus rapides que celles permises par les armes conventionnelles.

Pour Donald Trump, qui reste guidé par l’obsession de dénoncer le désastre que furent à ses yeux les deux mandats de Barack Obama, il s’agit aussi de montrer que les États-Unis ont désormais à leur tête un président qui n’a pas peur d’assumer ses responsabilités. Allusion limpide à l’été 2013 où, après une attaque au sarin – déjà contre la Ghouta – qui violait la « ligne rouge » définie notamment par Washington, Londres et Paris, François Hollande avait dû renoncer à frapper plusieurs cibles syriennes, faute de l’appui des États-Unis et du Royaume-Uni, alors que Paris avait déjà planifié une opération de représailles très dissuasive et que les Rafale et les Mirage de l’armée de l’air étaient prêts à décoller.

La frappe contre la base d’Al-Shayrat, il y a un an, avait permis à Trump de démontrer une apparence de résolution.

Mais il s’agissait alors d’une opération de représailles largement symbolique, visant une cible unique, et dont les dégâts, surtout compte tenu des moyens employés, avaient été très limités. La présence militaire russe en Syrie, le déploiement de conseillers russes auprès de nombre d’unités syriennes expliquaient en partie le choix prudent du Pentagone. Comme prévu, l’opération américaine avait donné lieu à une réaction courroucée, mais largement formelle, de Moscou. Et le caractère dissuasif de la frappe s’était révélé nul, comme on peut le constater aujourd’hui.

L’opération que les Occidentaux, États-Unis et France en tête, menacent de lancer dans les heures ou les jours qui viennent, s’annonce plus difficile à faire accepter à Moscou qui, dès mercredi 11 avril, a mis en garde contre tout acte pouvant « déstabiliser la région ». Et suggéré que les missiles américains visent « les terroristes et non le gouvernement légitime syrien ». La veille, l’ambassadeur russe au Liban avait en outre prévenu que les missiles américains tirés contre la Syrie seraient abattus et que les sites de lancement seraient frappés.

Même si la taille du corps expéditionnaire russe a été réduite depuis novembre 2017, on compte encore en Syrie aujourd’hui près de 3 000 soldats, un millier d’hommes des forces spéciales, plusieurs bataillons de la police militaire issus des républiques musulmanes du Caucase, et plusieurs dizaines d’avions et d’hélicoptères de combat.

Ce contingent russe, présent depuis 2015, qui a permis au régime de Bachar al-Assad de reprendre le contrôle d’une situation militaire très compromise, dispose depuis un accord conclu en janvier 2017 d’une « base permanente » sur l’aéroport de Hmeimim et d’une « base navale permanente » en Méditerranée dans le port de Tartous. Ces bases et d’autres installations stratégiques syriennes sont désormais défendues par le dernier cri de l’industrie militaire russe : des batteries de missiles sol-air S-300 et S-400 et des batteries mobiles de détection et de défense antiaérienne Pantsir et Tor M1. Arsenal que les états-majors doivent évidemment prendre en compte dans la planification de leurs opérations.

Dans un premier temps, Washington et Paris, sans nier leur volonté de manifester une « réaction ferme » contre la Syrie, ont tenté d’obtenir du Conseil de sécurité une résolution prévoyant un nouveau « mécanisme d’enquête indépendant des Nations unies sur le recours aux armes chimiques en Syrie ». Le texte a obtenu 12 voix sur 15, donc trois de plus que nécessaire (9) pour être adopté. Mais Moscou a mis son veto. Deux autres projets de résolution présentés par la Russie ont été écartés par Washington, Paris et leurs alliés au Conseil de sécurité parce qu’ils prévoyaient un dispositif d’enquête sur l’usage des armes chimiques mais sans en identifier les utilisateurs.

Tout a été fait, en d’autres termes, pour que Moscou montre à ses alliés que la Russie défend fermement ses positions et pour que les Occidentaux démontrent à la communauté internationale qu’ils ont tenté de recourir à la diplomatie avant d’employer la force. Mais tandis qu’Emmanuel Macron précisait que d’éventuelles frappes s’attaqueraient « aux capacités chimiques détenues par le régime » et non « aux alliés de ce dernier » et déclarait ne souhaiter « aucune escalade », Donald Trump, qui venait d’annuler sa visite au Pérou, mettait en garde, dans un tweet, la Russie « alliée à un animal qui tue avec du gaz » contre les missiles « beaux, nouveaux et intelligents » que Washington était sur le point de lancer.

Rodomontade technologique qui ne peut cependant dissimuler la situation stratégique difficile dans laquelle se trouve en réalité le président américain. Personne n’a oublié en effet, en particulier au Proche-Orient, que quelques jours seulement avant sa décision de frapper le régime de Damas, il avait annoncé son intention de retirer de la région les 2 000 hommes des forces spéciales chargés de lutter contre ce qu’il reste de l’organisation État islamique. Entre le projet de retrait et la volonté de frapper un protégé de Poutine, comment les alliés, mais aussi les ennemis des États-Unis, pourraient-ils entrevoir une stratégie claire ? Et comment Paris, qui a tenu, depuis le début des échanges diplomatiques, à établir clairement les responsabilités syrienne et russe dans ce crime, pourrait-il insérer ses choix politiques et opérationnels dans une approche de la situation aussi incertaine ?

Pour le New York Times, Trump aurait le choix en Syrie entre trois options, toutes mauvaises. La première est la « frappe punitive limitée », du type de celle lancée il y a un an contre la base de Al-Shayat. Elle est peu douloureuse pour le régime et ne peut changer le cours de la guerre ou entraîner les États-Unis dans un développement imprévisible. Les dégâts qu’elle provoque peuvent rapidement être réparés par le régime, avec l’aide de ses alliés russes et iraniens.

La deuxième est de rendre la guerre plus difficile pour Bachar al-Assad en armant, comme l’avait tenté Obama, des rebelles bien choisis. Le problème de cette option, dans la période actuelle, c’est qu’elle peut aisément être contrée par l’Iran et la Russie, sous la forme d’envoi de renforts ou de livraisons d’armes plus abondantes ou plus puissantes.

La troisième consiste à lancer une attaque face à laquelle l’Iran et la Russie sont impuissants, par exemple en choisissant des cibles qui menacent l’existence même du gouvernement syrien. Le premier risque qu’elle présente est de provoquer l’effondrement du pouvoir, c’est-à-dire de plonger des millions de Syriens dans un chaos pire que celui qu’ils connaissent. Le second risque est une confrontation directe avec la Russie, avec toutes les conséquences qu’une telle crise pourrait provoquer dans la région et jusqu’en Europe. « Il n’y a pas de victoire possible pour Trump, constate un diplomate arabe, mais le risque, très réel, d’ajouter du chaos au chaos, d’aggraver encore l’instabilité régionale et de provoquer une escalade militaire. »

 L’Iran aura à portée de missile la totalité du territoire israélien

Car même s’ils ne sont pas visibles en première ligne dans le face-à-face États-Unis/Russie que Trump, comme Poutine, sont en train de mettre en scène et de dramatiser, les autres acteurs régionaux – Iran, Israël, Arabie saoudite, Turquie – contribuent largement à la tension qui transforme le Proche-Orient en poudrière. Et l’attitude de chacun sera probablement affectée par une offensive militaire américaine et occidentale en Syrie.

Après avoir largement participé, aux côtés de la Russie, au rétablissement militaire de Bachar al-Assad, l’Iran entend aujourd’hui être payé de ses efforts et de ceux de ses milices en installant en Syrie une multitude de bases militaires qui incarnent sa volonté de contrôler un arc chiite des confins de l’Afghanistan aux rives de la Méditerranée, vial’Irak, la Syrie et le Liban. Sa présence, ou celle de ses milices, dans le sud-ouest de la Syrie, lui permet en outre de disposer de positions à portée de mortier d’Israël. C’est-à-dire de tenir à portée de missile la totalité du territoire israélien.

Cette stratégie, comme l’obsession anti-iranienne de Benjamin Netanyahou, que tous les stratèges israéliens ne partagent pas, a lancé les deux pays dans une course de collision redoutable : l’Iran cherche à renforcer sa présence militaire en Syrie et Israël est prêt à tout, ou presque, pour l’en empêcher. Dernière manifestation spectaculaire de cette hostilité : le raid de l’aviation israélienne, lundi dernier, contre la base aérienne T4 près de Homs, qui abrite un centre de contrôle des drones iraniens et où sont stationnés, outre des Gardiens de la Révolution iraniens, des avions de combat russes et syriens et leurs équipages.

Ce n’était pas, loin s’en faut, la première incursion militaire israélienne dans l’espace aérien syrien. Une centaine d’opérations du même type ont eu lieu ces dernières années avec le feu vert, ou au moins orange, des militaires russes qui contrôlent le ciel syrien. La majorité avait pour cible des dépôts d’armes ou des convois de matériel militaire iranien à destination du Hezbollah libanais. Le pragmatisme des militaires russes et les bonnes relations affichées entre Benjamin Netanyahou et Vladimir Poutine expliquaient cette relative bonne volonté de Moscou.

Mais le dernier raid israélien en Syrie, comme les menaces de frappes occidentales contre le régime de Damas, sont peut-être en train de bousculer ces arrangements, ajoutant à l’incertitude régionale. Première capitale à attribuer l’attaque de la base T4 à Israël, Moscou a exprimé sa « préoccupation » après cet événement avant de publier un communiqué critiquant « l’usage indiscriminé de la force contre des civils » par l’armée israélienne à Gaza. Conjugaison de signes que les experts israéliens ont considérés comme inquiétants, car ils pourraient mettre en péril la « coordination militaire » avec la Russie en Syrie, que les dirigeants israéliens jugent vitale. Non seulement pour frapper l’Iran quand ils l’estiment nécessaire, mais aussi pour poursuivre les survols d’avions ou de drones d’observation qui renseignent l’armée sur les développements de la présence militaire iranienne.

Une autre raison pour laquelle Israël souhaite préserver de bonnes relations avec Moscou est l’appartenance de la Russie au « quartette » diplomatique du Moyen-Orient (avec les États-Unis, l’Union européenne et l’ONU), que le gouvernement entend ménager dans la perspective du nouveau plan de paix américano-saoudien pour la Palestine. Même si les relations entre Moscou et Téhéran, en Syrie, sont loin d’être au beau fixe, au point que certaines garnisons iraniennes ont été déplacées et que la Russie a même menacé d’interrompre les livraisons d’armes iraniennes à Damas, les dirigeants russes considèrent avec une certaine méfiance la nouvelle alliance américano-israélo-saoudienne en train de se mettre en place.

Ils le savent, cette alliance, qui pourrait être concrétisée par une contribution éventuelle de l’Arabie à une frappe contre la Syrie, est essentiellement cimentée par une hostilité commune à l’Iran. Hostilité fondée sur la concurrence entre sunnites et chiites, sur la vieille rivalité entre Riyad et Téhéran pour la domination de la région, et sur la haine que vouent Trump, Netanyahou ou le jeune prince saoudien Mohamed ben Salmane au régime des mollahs. Régime avec lequel Obama et ses partenaires des « 5 +1 » (États-Unis, Royaume-Uni, France, Chine, Russie, Allemagne) ont commis l’immense erreur, à leurs yeux, de conclure l’accord sur l’arrêt du programme nucléaire iranien.

Lorsqu’on ajoute à ce tableau le rôle très trouble de la Turquie, membre de l’Otan, hostile au régime de Bachar al-Assad, mais qui va jusqu’à collaborer avec la Russie et l’Iran, protecteurs du régime de Damas, pour s’opposer aux milices kurdes et liquider tout embryon d’une hypothétique région kurde, on mesure l’ampleur des ébranlements qui pourraient secouer demain cette région déjà très instable. On mesure aussi à quel point le calibrage d’une éventuelle frappe internationale sera décisif, non seulement pour sa capacité de dissuasion, mais aussi pour son impact sur un pays ravagé et un peuple dans la détresse.

Faut-il, au regard de tous ces risques enchevêtrés, laisser impuni l’usage de l’arme chimique par un tyran ? Certainement pas, même si tant d’autres crimes contre l’humanité ou violations du droit international le demeurent. Faut-il, une fois encore, se contenter d’une frappe largement symbolique qui ne changera rien au destin de cette interminable guerre ? Peut-être pas. La tragédie, dans ces heures décisives, est que l’essentiel de la décision appartienne à un homme aussi dénué de sagesse et de raison que Donald Trump.

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