Libre-échange versus protectionnisme : un faux-vrai débat

Ronald Cameron et Pierre Beaudet

Plusieurs gouvernements un peu partout dans le monde s’insurgent contre le tournant protectionniste des États-Unis. Il est évident que les turbulences que pourrait entraîner cette évolution en inquiètent plusieurs. Un facteur aggravant est également le style erratique et brutal du président Trump.

Une polarisation mal engagée

On a donc une foire d’empoigne à multiples niveaux, qui va sans doute influencer le prochain sommet du G7. Les libre-échangistes sont généralement présentés comme porteurs d’une « modernité » indépassable, d’une économie « ouverte ». Ils seraient également garants de la démocratie libérale et de la paix. À l’opposé, les « protectionnistes » sont dépeints comme des « populistes », un terme très négatif associé à la fermeture des frontières, à l’intolérance face aux migrants et aux réfugiés, bref, à une droite qui rappelle les Nazis d’avant la Deuxième Guerre mondiale. Toutefois, ce débat est insatisfaisant et exclue d’emblée toute proposition qui ne serait pas strictement « libre-échangiste » ou « protectionniste ».

Quelques angles morts

Pendant longtemps, la Grande-Bretagne qui était la grande puissance de l’époque était libre-échangiste, parce qu’elle voulait pénétrer des économies plus faibles et incapables de soutenir la concurrence de l’industrie britannique. Après 1945, les États-Unis devenus LA puissance comptaient sur leur domination économique et technologique pour imposer leurs priorités et ce faisant, s’opposaient généralement à des politiques visant à protéger les économies nationales. Ce fut particulièrement évident en Amérique latine, où Washingtons s‘opposait fortement à toute tentative pour « latino-américaniser » les capacités productives locales. Pour les grands théoriciens de la dépendance, tels l’argentin Raul Prebish, c’était justement le protectionnisme qui avait permis l’industrialisation et la diversification de l’économie des États-Unis. Les pays qui voulaient sortir de la dépendance, n’avaient d’autre choix que de suivre une évolution semblable. Plus tard, les succès de pays asiatiques comme la Chine et la Corée ont été la conséquence de politiques menées par des États nationaux forts, soucieux de négocier leur insertion dans le marché capitaliste mondial sur leurs propres bases. Ce savant dosage d’investissements dirigés par des États stratèges a permis effectivement de créer la puissance commerciale et industrielle de ces pays.

Libre-échange et néolibéralisme

Au tournant des années 1980, les États-Unis et les institutions internationales qu’ils dominent (comme le FMI et la Banque mondiale) ont imposé de nouvelles politiques pour consolider leur domination. L’objectif était via la financiarisation de contrôler les flux commerciaux et réimposer une division du travail au profit des pays riches. On le sait maintenant, ces politiques (dites d’« ajustement structurel ») ont eu des effets catastrophiques sur le « sud global ». Étranglés financièrement, plusieurs pays ont dû sabrer dans leurs dépenses sociales et cesser leurs tentatives de diversifier leurs économies. L’aggravation des inégalités a atteint des niveaux sans précédent, érigeant les fondations de la situation que l’on connaît aujourd’hui entre le 1 % et le 99 %.

Parallèlement, les politiques de dérégulation permettaient aux entreprises de plus facilement déménager leurs capitaux, d’alléger les contraintes établies par le New Deal (aux États-Unis) et la social-démocratie (en Europe) régulant le marché du travail et l’environnement. Ces délocalisations ont durement frappé les couches populaires dans les pays capitalistes centraux. Les gouvernements devaient pratiquer la gestion du « déficit zéro », ce qui voulait dire en pratique de couper dans les dépenses publiques tout en réduisant les impôts pour les privilégiés. Cette « libéralisation » était présentée alors comme la seule voie de la modernité pour créer selon l’expression de Thomas Friedman du New York Times, « un seul monde ».

La fin de la phase « heureuse »

Mais les progrès du néolibéralisme et du libre-échange se sont rapidement heurtés à de grands écueils. D’abord, l’Amérique latine s’est révoltée, au point de refuser le traité de libre-échange (ZLÉA) promu par Washington et Ottawa. Dans plusieurs autres régions, des mouvements populaires se sont investis non seulement pour résister aux politiques dominantes, mais pour mettre de l’avant une autre mondialisation, une « alter mondialisation ». Parallèlement, des pays dits « émergents » (dont la Chine) ont résisté aux tentatives des grandes institutions américaines de prendre le contrôle de leurs systèmes financiers. Enfin, après les avancées initiales des politiques néolibérales, la financiarisation a déclenché des crises en cascades jusqu’à l’explosion mondiale de 2008. Si on ajoute à cela l’échec flagrant des tentatives des États-Unis de procéder à la « réingénierie » du monde (à partir de la « guerre sans fin » de 2003), on a abouti à de sérieuses impasses dont les conséquences sont le virage protectionniste en cours. En réalité, Trump veut moins la fin du libre-échange que sa réorganisation selon les besoins des États-Unis. En tout cas pour le moment, ce rêve semble difficile à réaliser, contre l’opposition de l’Europe, de la Chine, et d’une partie importante des élites économiques, sans compter la résistance qui se développe un peu partout, y compris aux États-Unis mêmes.

À la recherche d’une troisième voie

Pour éviter les crises qui se profilent actuellement, de sérieuses régulations doivent être rétablies, par exemple, pour mettre fin à l’économie-casino orchestrée à partir de Wall Street, au détriment des politiques keynésiennes d’antan. Il n’est pas vrai que des pays n’ont pas besoin de protéger certains segments de leurs appareils productifs s’ils veulent moderniser et diversifier leurs économies, comme la Chine et la Corée l’ont fait antérieurement. Des énormes investissements, solvables à long terme, doivent être consentis pour mettre à niveau les infrastructures, répondre correctement aux besoins des populations (santé, éducation, logement), ce qui exige la gestion de dettes en dehors des critères de rentabilité immédiate réclamés par les grandes banques privées. Par ailleurs, on doit chercher à établir une certaine complémentarité, donc à « ouvrir » les échanges, mais sans favoriser les « gros » et affaiblir les « petits ». Les pays du tiers-monde, par exemple, ne se développeront jamais tant qu’ils resteront coincés dans la production de ressources naturelles et agricoles.

S’il y a eu un « âge d’or » du capitalisme, ce fut avant l’imposition des politiques néolibérales, avec les mesures de redistribution de la richesse au Nord, et la décolonisation au Sud. Il y a eu alors des politiques populaires (qui n’étaient pas « populistes »), et des mesures de protection et de décentralisation pour permettre un équilibre plus durable. Des millions d’enfants sont sortis des ateliers de misère pour aller l’école. Presque partout sauf aux États-Unis, la protection sociale et médicale a été mise en place sortant des millions de gens de la grande pauvreté.

Aujourd’hui cependant, la situation est plus compliquée. Il ne sera probablement pas possible de « simplement » remettre à l’ordre du jour ces idées de Keynes pour sauver le capitalisme. La crise environnementale qui ne peut plus être niée, exige une autre approche au développement économiques, en dehors d’une simple logique d’accumulation. Par ailleurs, des populations ont perdu confiance, avec raison, envers des gouvernances fermées, qui disent une chose et font leur contraire. Que cette aspiration soit en partie captée par des démagogues à saveur populiste et raciste n’est pas surprenant, et il faudra donc que les forces progressistes sachent se tenir debout. « Tout doit changer », affirme Naomi Klein et plusieurs milliers d’autres qui cherchent à définir le chemin d’une nouvelle grande transition.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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