Algérie : déjà dans l’après-système

Makhlouf Mehenni, TSA, 29 Mars 2019

Une certaine appréhension entourait ce sixième vendredi de contestation. L’irruption dans le débat de la grande muette, avec la proposition du chef d’état-major de recourir à l’application de l’article 102, avait laissé une marge au doute quant à la poursuite de la mobilisation avec la même ampleur que les semaines précédentes, étant donné que la démission ou la destitution du président contesté pouvait être perçue au moins comme une demi-victoire.

Beaucoup d’internautes avaient répondu ces trois derniers jours que c’était là un non-événement et le peuple l’a confirmé ce vendredi 29 mars en sortant par millions dans la rue pour signifier à Ahmed Gaïd-Salah que sa proposition arrive un peu trop tard pour contenter.

Les Algériens ont franchi bien des étapes dans leurs revendications depuis le 22 février pour en arriver à exiger le départ de tout le système. À Alger, il y avait au moins autant de marcheurs sinon plus que vendredi passé.

Le mouvement gagne en ampleur

Au centre-ville, les mêmes images impressionnantes avec toutes les artères principales noires de monde, des jeunes et des femmes faisant la fête, brandissant et scandant des slogans rivalisant de génie.

Les autres villes du pays ont vécu la même ambiance, cette fois partagée pendant toute la journée et en direct non pas sur les réseaux sociaux ou les chaînes de télé privées, mais par la télévision nationale qui, le 22 février, n’avait même pas fait état de marches ou de contestation dans ses journaux télévisés. Incontestablement, le mouvement gagne en ampleur et en organisation et fait désormais l’unanimité. Surtout, il a fait bouger les lignes.

Chaque vendredi, les manifestants ajustent et adaptent leurs mots d’ordre en fonction des événements politiques de la semaine. Cette fois, c’est donc sans surprise que la proposition du chef de l’armée s’est retrouvée en bonne place sur les pancartes et banderoles.

Une réponse limpide

La réponse est limpide : vous voulez appliquer l’article 102 de la Constitution, mettez plutôt en œuvre l’article 7 qui dispose que le peuple est source de toute légitimité.

Plus clairement, les manifestants ont signifié que le déclenchement de la procédure d’empêchement est dépassé et son application avec le dispositif législatif actuel, les hommes du pouvoir – à commencer par Abdelkader Bensalah – et surtout les institutions en place ne garantit pas un changement tel que le veulent les Algériens.

Les décideurs doivent se mordre les doigts de ne pas avoir destitué le président dès les premières manifestations. Juridiquement, une telle mesure relevait de la formalité à cause de l’état de santé de Bouteflika et, politiquement, elle serait passée pour une révolution et aurait donné lieu à des défilés de joie. Aujourd’hui elle est mise dans la case du non-événement.

À force de tergiverser et de manœuvrer, le pouvoir, croyant gagner du temps, en a beaucoup perdu. Chaque semaine qui passe avec son lot de marches imposantes aux quatre coins du pays rétrécit davantage sa marge de manœuvre.

L’après-système

Aujourd’hui, les Algériens ne sont pas seulement dans l’après-Bouteflika, ils se projettent dans l’après-système. Ce qu’ils réclament désormais, c’est l’acte de capitulation de ce système et une feuille de route claire qui soit une garantie pour le changement et non une énième manœuvre du régime. Car à entendre ceux qui sont sortis ce vendredi encore par millions, c’est ainsi qu’est perçue la proposition de sacrifier Bouteflika et de confier les clés de la transition aux hommes du système, avec Abdelkader Bensalah à la présidence, Noureddine Bedoui au gouvernement et Tayeb Belaïz au Conseil constitutionnel.

La rue a adapté ses slogans aux propositions du pouvoir, à celui-ci de faire de même et de mettre son discours en adéquation avec l’aspiration du peuple.

L’armée, qui a fait un premier pas timide la semaine passée, doit maintenant pleinement assumer ses responsabilités. Elle est aujourd’hui le seul arbitre qui peut siffler de la partie en faveur du peuple qui a gagné sur tous les plans : le pacifisme de son mouvement, la justesse de ses revendications, son droit de réclamer une Algérie meilleure…

Les Algériens n’y verraient aucun inconvénient, pour peu que les chefs de l’armée comprennent que ce serait une imposture de retirer le pouvoir à Bouteflika et ses frères pour le garder. Il est temps de le remettre au peuple, peu importe la formule…

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