Algérie : la transition contrôlée par l’armée

René Backmann, Médiapart, 15 mars 2019

Le cinquième mandat de Bouteflika n’aura pas lieu, comme le demandaient les manifestants, mais les militaires conservent le contrôle du processus de réformes annoncé lundi par le pouvoir.

« Tout changer pour que rien ne change » : selon un universitaire algérien lecteur du Guépard , c’est ce conseil de l’ambitieux et cynique Tancrède au prince Salina qui résumerait le mieux la stratégie adoptée par l’entourage, notamment militaire, d’Abdelaziz Bouteflika telle que l’a révélée le « message à la nation » publié lundi après-midi par l’agence officielle Algérie presse service (APS). L’avenir dira l’ampleur des changements entrepris et confirmera si, grâce à eux, rien n’a changé pour les bénéficiaires de l’opaque système du pouvoir algérien. Ou si, au contraire, le peuple qui attendait le changement, celui du régime et aussi celui des hommes, a obtenu, ne serait-ce qu’en partie satisfaction.

« Certes, les manifestants sont pacifiques, civiques, ils appellent à une transition sereine , constatait lundi matin un chercheur, bon connaisseur des forces sociales algériennes, mais attendre pour autant que le pouvoir, et d’abord l’armée, réponde sur le même registre relève d’un optimisme imprudent et irresponsable. Le peuple a été vacciné contre la violence par les 200 000 morts des années noires, mais l’armée, elle, n’est pas guérie. Le système du pouvoir, tel qu’il a été bâti, et l’armée, telle qu’elle a été conçue, finiront fatalement par avoir recours à la violence car elle est dans leur ADN. »

Pour cette raison, et pour quelques autres, certains commentateurs critiquaient l’appel des manifestants à la grève générale, car il contient, estimaient-ils, les ferments de la division du peuple, et pourrait déboucher sur un pourrissement du mouvement. Influencés sans doute par le complotisme historique et la paranoïa stratégique du pouvoir, certains évoquaient même un scénario reposant sur la présence d’agents provocateurs dans les manifs, et imaginaient des tirs provoquant la mort de policiers, à quoi répondraient des fusillades faisant des dizaines de victimes dans la foule. Enchaînement qui déboucherait sur la proclamation de l’état d’urgence et de la loi martiale. Surtout si les premiers coups de feu étaient revendiqués par une organisation islamiste. « Ainsi, prophétisait un journaliste, le pouvoir pourrait même bénéficier d’un soutien au moins passif, pour commencer, de ses voisins et de l’Europe. » Rien, évidemment n’est encore joué, mais c’est, pour l’heure, une vision plus politique, c’est-à-dire plus pacifique qui a été adoptée par le régime.

À vrai dire, voilà plusieurs jours que l’armée, pilier majeur du régime, envoyait des signaux, pas toujours aisés à décrypter, mais qui contenaient moins de menaces cachées que de signaux prudents, très prudents adressés au peuple. C’est-à-dire à la foule des manifestants. Il y eut d’abord, à la fin de la semaine dernière, cet article de l’agence APS, reprenant l’éditorial d’ El Djeich , la revue mensuelle de l’armée pour souligner, comme si la question se posait, que « l’Armée nationale populaire (ANP) et le peuple algérien appartiennent à une seule patrie » .

Puis ce fut une série de déclarations successives du chef d’état-major et vice-ministre de la défense, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, rentré précipitamment d’un salon de l’armement à Abou Dhabi, faisant l’éloge du « peuple et de sa relation avec l’armée » , ou rappelant que « les ambitions de l’armée sont celles de l’Algérie et de son peuple » . Le tout au moment ou « le peuple » en question appelait dans la rue Bouteflika à « dégager » et réclamait la fin du système dont l’armée est le coeur.

Comme on le sait, le pouvoir en Algérie est la résultante, parfois instable, d’une convergence de forces politiques, économiques, formelles et informelles, civiles et militaires, parmi lesquelles l’armée joue un rôle majeur. Entre les scénarios syrien, égyptien, libyen, tunisien, évoqués par les diplomates et les observateurs depuis le début de la contestation populaire, il y a deux semaines, les clans qui contrôlent le pouvoir, à commencer par les militaires, ont choisi une autre option qui ouvre une multitude de possibilités, les meilleures comme les pires.

Protégé peut-être du complotisme local par l’éloignement, un politologue algérien installé en Allemagne, Rachid Ouaissa, avait publié lundi un scénario de « transition démocratique » qui reposait notamment sur le report des élections, le maintien au pouvoir de Bouteflika pour une période délimitée, l’organisation d’une première table ronde de personnalités non partisanes pour proposer un premier ministre et la formation d’un gouvernement de transition préparant, dans un délai d’un an, une réforme de la constitution et l’organisation d’élections parlementaires et présidentielle.

Ce n’est pas exactement le scénario qui a été présenté aux Algériens lundi au nom du chef de l’État. Le processus qui a été présenté prévoit en fait une transition gérée par le pouvoir, donc sous contrôle étroit de l’armée. C’est-à-dire de l’omniprésent général Gaïd Salah, dont le gendre Abdelghani Zaalane, ancien ministre des transports, avait été nommé, la semaine dernière, directeur de campagne de Bouteflika. Ce maintien de l’armée, garante jusqu’à ce jour de la pérennité du système, au centre du processus de « réformes » mis en place par le régime explique largement les réactions mesurées de la population. Si la satisfaction d’avoir écarté le 5 e mandat est réelle et légitime, la prudence demeure, de façon tout aussi légitime, pour tout le reste. Et l’absence de garanties pour le déroulement de la période de transition justifie amplement les appels à la poursuite de la mobilisation et au maintien d’un rapport de force entre la rue et le pouvoir. Pouvoir qui n’a utilisé qu’une fois, à la toute fin du long message confus attribué au chef de l’État, le mot « démocratie » .

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