Bulletin de liaison du réseau Intercoll

Numéro spécial pour le Forum social mondial de Salvador de Bahia, Mars 2018

 

Le FSM 2018 aura lieu les 13-17 mars au Campus d’Ondina, à l’Université fédérale de Bahia. Les inscriptions sont ouvertes sur www.fsm2018.org. Les personnes intéressées peuvent s’inscrire aux modalités: participant, comité et groupe de travail, organisation, activité, enregistrement de la solidarité et cas spéciaux.

Les thèmes : Ascendance, Terre et Territorialité; Communication, technologies libres et médias; Cultures de résistance; Démocraties; Démocratisation de l’économie; Développement, justice sociale et environnementale; Droit à la ville; Droits de l’homme
Éducation et Science, pour l’émancipation et la souveraineté des peuples; Féminisme et lutte des femmes; Futur du FSM; LGBTQI + et Diversité des genres; Combats anticoloniaux; Migrations; Monde du travail; Un monde sans racisme, intolérance et xénophobie; Paix et solidarité; Peuples autochtones; Les questions de la vie noire ; Résister c’est créer, résister et transformer!

Rendez-vous à l’Assemblée mondiale des femmes du FSM, le 16 mars

La principale activité des femmes au Forum social mondial 2018, à Salvador, l’Assemblée mondiale des femmes aura lieu le matin du 16 mars et devrait être une activité exclusive de l’horaire de ce matin.

La proposition, comme l’explique Fátima Froes du Réseau Femmes et Médias (Rede Mulher e Midia) et membre du Groupe Facilitateur du FSM, est de garantir que les femmes ayant des agendas politiques divers au FSM sont libres de discuter des questions de genre, les luttes des femmes.

Démarré par les organisations du réseau des femmes noires, le groupe prépare, en plus de la participation à l’Assemblée, un tribunal contre le racisme et une importante Marche des Femmes Noires au FSM, activités prévues pour le 14 mars.

La convocation internationale de l’Assemblée est prévue pour la première semaine de février. Celles et ceux qui sont intéressé-es de participer doivent écrire à info@fsm2018.org, sous le titre « Participer à la WAW ».

L’avenir du Forum : le grand débat

 Le FSM doit continuer dans la voie tracée depuis 2001

Moema Miranda

Le FSM ne crée pas des luttes ou des mouvements; il ne fait que renforcer ce qui existe, ce qui se construit dans la diversité des résistances à l’oppression, à l’injustice et à l’exploitation, et des utopies. Il exprime les questions de rapports de forces, de construction d’outils, de radicalisation ou modération, d’internationalisation ou nationalisation des luttes, d’unité ou dispersion des mouvements, d’étatisation ou d’autonomie de l’action politique, et des flux et reflux des conjonctures et des périodes. Les cultures politiques à gauche ont des références plurielles. Tout cela rend l’horizontalité, l’exemplarité de la pratique, la lutte contre le conservatisme et contre les multiples oppressions vécues au quotidien, des questions centrales pour les nouvelles générations d’activistes. De même, ceux et celles qui ont grandi avec le monde numérique savent que la lutte nous oblige à prendre en compte la logique des systèmes complexes. La gauche contemporaine doit réfléchir aux logiques sociales de manière plus large que les générations précédentes, dont l’imagination avait été galvanisé par le « paradigme d’octobre. »

Aujourd’hui, certain.e.s imaginent la possibilité de transformer le FSM en un prétentieux « mouvement des mouvements ». Ils proposent que le Forum ou son Conseil international devienne un organisme qui prenne des positions et fasse des déclarations, comme ce qu’on attend de toute organisation politique traditionnelle. Une option qui le conduira à devenir juste un noyau de pouvoir de plus dans le monde, et ne plus exister que pour lui-même. Sans doute ceux et celles qui résistent à ces pressions accueilleraient favorablement des changements méthodologiques pour accroître l’efficacité du forum, dans sa construction d’une unité toujours plus grande, dans le respect de la diversité, entre ceux et celles qui luttent pour « l’autre monde possible ». Mais ils et elles continueront à résister aux changements qui pourraient conduire le FSM à sa destruction – c’est-à-dire cesser d’être un espace ouvert pour la discussion et l’engagement dans l’énorme quantité et diversité des actions nécessaires à la réelle construction de cet « autre monde » que nous croyons possible et de plus en plus nécessaire.

Le Forum social mondial 2.0

Pierre Beaudet[1]

Le FSM a été le miroir et parfois l’incubateur de l’altermondialisme, pour élaborer, intellectuellement parlant, une dimension internationale aux stratégies des mouvements. 17 ans plus tard cependant, de nouveaux défis nous confrontent, par exemple, l’impact des néo-autoritarismes et de leurs « monstres » (la mouvance d’extrême droite). Le déclin et même la chute des gouvernements progressistes imposent de réfléchir la relation au pouvoir et les alliances nécessaires pour bloquer la dérive.

 

Un nécessaire « réarmement » intellectuel

·         La crise de « civilisation » actuelle nous impose de repenser les connexions. Il faut :

·         Faire un bilan des expériences transformationnelles du passé, des mouvements socialistes jusqu’aux luttes de libération nationale.

·         Démonter les mécanismes des idéologies identitaires, autoritaires et violentes inspirées des formes réactionnaires s’exprimant de diverses manières.

·         Renforcer la démocratie directe, l’autogestion, l’appropriation collective et d’autres mécanismes ébauchés par les mouvements populaires.

·         Développer la critique du « modèle » extractiviste et penser une transition démocratique et populaire.

·          « Désétatiser » la stratégie de l’émancipation.

 

On peut penser de mettre en place de noyaux de débats stratégiques transnationaux, pour alimenter les débats pendant et entre les Forums et « décoloniser le savoir » (selon l’expression de Boaventura Sousa Santos), dans un processus qui vient des luttes et qui retourne dans les luttes, et qui définit des axes sur des questions qui interpellent les mouvements populaires. Ceci aiderait à revitaliser des outils du Forum (le secrétariat, le conseil international, les plateformes de communication). À la fin, on pourrait avoir des forums moins éparpillés, mieux préparés et mieux articulés, avec des moyens techniques adéquats, notamment au niveau de la communication et de l’information. Il pourrait y avoir une emphase sur les Forums régionaux et sectoriels, tout en pensant, à tous les 2-3 ans, d’organiser un rassemblement mondial.

Mettre Sisyphe à l’honneur

Carminda Mac Lorin[2]

La grande question qui brûle les lèvres de celles et ceux qui s’intéressent au Conseil international (CI) du Forum social mondial, semble mettre Sisyphe à l’honneur : sera-t-il possible de concilier les perspectives qui, d’une part, défendent jalousement que le potentiel du FSM réside dans sa capacité de rester un « espace ouvert » à l’hétérogénéité qui le compose, avec celles, d’autre part, qui plaident pour l’urgence de consolider au nom du FSM des actions communes pour contrer les reculs graves que vit notre monde ?

Ce constant débat, qui s’est exacerbé à la rencontre du CI à Montréal à la fin du dernier FSM en 2016, reviendra assurément avec force au cours de sa prochaine réunion qui suivra le FSM 2018. Selon Boaventura de Sousa Santos, la Charte de principes du FSM doit être modifiée afin que le Forum devienne un « organe de défense et d’approfondissement de la démocratie » qui puisse prendre des « décisions politiques »[3]. Dans cet élan, le CI serait auto-dissous et reconstitué lors une Assemblée plénière. Ce point de vue est cependant contesté par des membres du CI mettant en garde face à l’abandon de la « non-directivité » qui caractérise la proposition du FSM et à l’adoption des principes de « l’action politique hiérarchique verticale ». Cette dichotomie se creuse, tandis qu’une autre question toute aussi cruciale pour le FSM demeure : le CI et son secrétariat seront-ils en mesure de camper une méthodologie efficace de travail et de prise de décision qui leur permettra de subsister à ses querelles intestines et de refléter l’espoir qui s’exprime au FSM ? Le temps ne saurait tarder à le dire.

Pour une nouvelle phase de l’altermondialisme

Gustave Massiah[4]

Le mouvement altermondialiste, en tant que mouvement historique, commence dès la fin des années 1970 en réponse à la phase néolibérale de la mondialisation capitaliste. La première phase du mouvement altermondialiste a concerné les luttes, surtout dans les pays du Sud, contre les programmes d’ajustement structurels et la crise de la dette. La deuxième phase, après la chute du mur de Berlin, a concerné la réponse à la recherche par les forces dominantes du capitalisme financier d’un nouveau système institutionnel international, marginalisant les Nations Unies au profit du FMI, de la Banque Mondiale et surtout de l’OMC., subordonnant le droit international au droit des affaires  La troisième phase, celle des forums sociaux mondiaux (FSM), construit un espace de rencontre des mouvements sociaux qui refuse le dogme « there is no alternative » et qui affirme « un autre monde est possible ». Une nouvelle phase de l’altermondialisme est à inventer. L’apogée de la troisième phase, avec le FSM de Belém en 2009, avait répondu à la crise financière de 2008. Les mouvements insurrectionnels de 2011, et les mobilisations pour l’urgence climatique, ont interpellé les FSM comme on a pu le voir au premier FSM de Tunis, en 2013. Ils prolongent les FSM mais ne se situent pas dans les FSM. La contre révolution, à partir de 2013, se traduit par une évolution vers un néolibéralisme autoritaire et guerrier et réaffirme la prééminence du Forum Economique Mondial de Davos. Cette situation s’appuie sur la montée d’une idéologie raciste, xénophobe et sécuritaire qui conteste les droits fondamentaux. La bataille pour l’hégémonie culturelle mise en avant par Gramsci prend toute son importance. La nouvelle phase de l’altermondialisme se construit dans les nouvelles formes d’engagement, dans les luttes et les résistances, dans les mobilisations et les alternatives qui répondent à cette situation.

La nécessité de changer

Francine Mestrum[5]

Le monde a drastiquement changé depuis 2001 et donc, cela s’impose que le Forum doit changer aussi. Il y a une certaine fatigue au sein du Conseil internationale (faible participation, discussions bureaucratiques qui n’aboutissent pas, etc.). Il y a aussi un blocage de la part de certains fondateurs qui ont une conception étroite de l’horizontalité et qui ont peur que le Forum soit « capté » par des organisations politiques. Si on en s’en tient à cela, il y a un danger que le Forum perde son sens. Il ne faut pas opposer horizontalité et verticalité comme s’ils étaient es termes antinomiques. Une structure peut être imputable et « légère », avec des mécanismes et des responsabilités clairement établies. Dans toutes les causes qui intéressent les participants au Forum, il y a des questions plus importantes que d’autres (la démocratie, la justice climatique, etc.). On peut établir de manière démocratique une certaine hiérarchie dans ce qui doit être abordé. Parmi les thèmes à explorer il y a la situation de la gauche, encore traumatisée par la chute du Mur de Berlin, et également déstabilisés par les suites de la crise de 2008-09. La fragmentation de la gauche est un sérieux problème que le FSM doit aborder. Sur la méthodologie, le Forum doit être mieux organisé. On ne peut laisser aux groupes participants le soin de s’organiser ensemble et de se coordonner. Il faut que les instances du Forum puissent intervenir pour rapprocher, établir les convergences. Il faut encourager les organisations à identifier plus explicitement les alternatives. À Davos, on ne se gêne pas, au-delà des différences d’opinions, d’établir une sorte de méga agenda commun qui sert à construire une base pour l’action. Ils n’hésitent pas non plus à inviter des penseurs créatifs qui les aident dans leur processus. Sans faire la même chose, on peut s’inspirer de cette méthode.

Le FSM n’est pas seul espace pour les mouvements sociaux, mais c’est le seul espace transnational. La coordination et l’organisation doivent être au cœur du processus du FSM, d’autant plus que nous sommes dans une situation de crise. On peut débattre de cela à Salvador en misant sur la confiance et l’amitié qui existent entre la grande majorité des participant-es, avec l’objectif de faire un Forum un lieu politiquement pertinent dont la voix peut être entendue fortement et globalement.

Le FSM : une utopie qui nous permet toujours d’avancer

Raphaël Canet[6]

Le FSM s’est présenté dès l’origine comme une innovation sociale et politique postulant que pour construire « l’autre monde possible », il fallait, d’une part, renforcer les réseaux d’acteurs de la société civile du local au global et, d’autre part, renouveler nos pratiques organisationnelles autour des principes d’horizontalité, d’autogestion et de diversité. Le monde a profondément changé depuis 20 ans et les crises répétées du capitalisme financiarisé ont conduit à la radicalisation des élites néolibérales qui cherchent désormais dans le néoconservatisme xénophobe un exutoire à l’impasse sociale et écologique de leur mode de développement. Les pistes ouvertes par le FSM n’en demeurent cependant pas moins pertinentes et nous permettent d’envisager l’avenir de la mouvance altermondialiste à l’aune de trois enseignements :

  1. Éviter le mirage de l’uniformité. Le FSM s’est construit contre la pensée hégémonique, le one size fit all prôné par les institutions de Bretton Woods, qui doit être imposé par la force, parce qu’il est complètement déconnecté des réalités locales. Il faut éviter cette erreur en tentant, au nom de l’urgence, de l’efficacité stratégique ou de l’opportunisme politique, de réduire la diversité des propositions alternatives et imposer un plan d’action commun, une hiérarchisation des priorités consignée dans une déclaration finale rédigée par quelques-uns et imposé à tous.
  2. Ne pas attendre la solution miracle. Tout comme LE sauveur providentiel, LA solution miracle n’existe pas. La transition sociale et écologique repose avant tout sur une révolution culturelle qui passe par la prise de conscience de chacun, dans son quotidien. Il importe de soulever des questions sur les grandes orientations politiques plutôt que d’apporter des réponses toutes faites.
  3. Reconnaitre nos contradictions. À l’inverse du Forum économique mondial, le FSM a parcouru les villes de 4 continents pour permettre la rencontre des peuples et constater l’immense diversité des cultures politiques, des projets, des stratégies et des initiatives transformatrices. Cette diversité doit être vue comme une richesse, un immense réservoir d’innovations sociales, tout comme la biodiversité, plutôt que comme une entrave à l’unification des luttes. C’est en s’émancipant des conflits d’égo et des luttes de pouvoir, mais aussi en acceptant que plusieurs petites têtes ensemble valent mieux qu’une grosse tête seule, que nous bâtirons un monde de solidarité.
 

L’Afrique et Haïti

Face aux murs de l’oubli et du mépris

Aminata Dramane Traoré[7]

Les bâtisseurs de murs ne veulent pas d’une Afrique émergente qui viendra alors leur donner du fil à retordre. Dans quel réservoir puiseraient-ils pétrole, gaz, uranium, métaux rares et autres ressources stratégiques si l’Afrique parvenait à s’industrialiser et à devenir un marché de 2 milliards de consommateurs de produits africains ? Les dominants sont, en réalité, à la recherche de marchés émergents pour les biens et services de leurs grandes entreprises, pour la relance de leurs économies, la croissance et l’emploi. Nous sommes, assurément, à la fin d’un cycle et d’un mythe : la mondialisation heureuse, comme l’attestent également l’ampleur des attentats terroristes et le réchauffement climatique. Il n’y a jamais eu autant de murs de par le monde, alors que la chute de celui de Berlin devait marquer le début d’un monde ouvert à tous et à toutes. J’aurais aimé que les ambassadeurs africains, qui ont demandé à Donald Trump de se rétracter, posent des questions aux dirigeants européens sur le racisme anti-noir qui est manifeste dans leur gestion des flux migratoires et les traitements inhumains et dégradants réservés aux Subsahariens. Il faut être persécuté dans son pays pour avoir droit à l’asile, disent partis et mouvements anti-immigration. Mais l’échange relève de la guerre. Il est d’autant plus destructeur que le FMI, la Banque mondiale et l’OMC sont du côté des pays riches. Les migrants « économiques » sont donc des victimes de cette guerre qui, à ce titre, devraient avoir droit à l’asile ou à un pacte de non-agression économique et/ou militaire de la part des pays qui considèrent qu’ils ne peuvent pas accumuler toute la misère du monde. Il n’existe pas de « pays de merde », ni en Afrique ni ailleurs, mais des pays agressés et bouleversés.

 

[1] Beaudet est un militant associatif québécois et rédacteur du bulletin Intercoll. Pour le texte au complet, voir http://alter.quebec/?p=1328.

[2] Carminda Mac Lorin est active au sein du Collectif pour une transition sociale mondiale et membre du Conseil international du FSM.

[3] Le texte (en portugais) se trouve ici : https://www.cartacapital.com.br/revista/974/boaventura-de-sousa-santos-a-reinvencao-do-forum-social-mundial

[4] Coordonnateur d’Initiatives Pour un Autre Monde (France)

[5] Militante altermondialiste belge, membre du CERTI et du Comité international du FSM.

[6] Co-coordonnateur du Collectif FSM2016 et membre du Conseil international du FSM

[7] Extrait d’une tribune publiée dans Jeune Afrique, 22 janvier 2018.

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