Appel du Maghreb : se sortir des logiques de guerre

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400 personnalités des pays maghrébins lancent un appel publié par Médiapart le 8 janvier 2020
Plus de 400 personnalités de la société civile du Maghreb affirment que le seul salut stratégique de la région se trouve « dans la construction maghrébine qui offrirait à nos peuples une possibilité d’insertion positive dans ce nouveau monde qui se structure dans la douleur et la négation des plus faibles ». Et affirment « qu’au-delà de la complexité de la question saharienne et des ingérences extra-maghrébines intéressées, une solution maghrébine de la question saharienne au conflit est possible. »
Des interférences revendiquées de puissances qui souhaitent régenter le monde, comme une situation sanitaire, économique et sécuritaire catastrophique, que la pandémie a accentuée, encouragent des pouvoirs maghrébins fragilisés, à choisir une fuite en avant dangereuse, qui peut déboucher sur l’affrontement guerrier et la fragmentation de nos sociétés maghrébines dont les liens multiséculaires socio-anthropologiques et culturels, ont fait un des espaces où la cohésion est l’une des plus fortes dans le monde.
Il n’y a pas de fatalité à cette inquiétante éventualité induite par l’impéritie, l’inanité et les intérêts étroits de pouvoirs, de plus en plus contestés. Les solutions à tous les problèmes de nos sociétés maghrébines sont entre les mains de nos peuples qui marginalisés jusque-là, aspirent à construire des sociétés démocratiques et solidaires.
En dépit des expériences politiques depuis les indépendances, qui n’ont réalisé ni unification de cet espace, ni démocratisation de la vie publique, ni développement humain et durable, le rêve de la construction maghrébine demeure toutefois inébranlable. Bien mieux, il est devenu l’espoir permettant d’exister dans le monde actuel où il n’y a de place que pour les grands regroupements cimentés par des solidarités régionales agissantes.
Nous soussignés, partisans d’un Maghreb pluriel, héritiers des valeurs et des rêves des fondateurs de l’idée maghrébine – ceux-là même qui ont transcendé le découpage colonial de l’Afrique du Nord, et qui ont érigé tout haut l’articulation stratégique entre libération du joug colonial et unité des peuples de la région dans un Maghreb prospère et citoyen –, « proclamons à leur suite, solennellement, notre foi en l’unité du Maghreb » (Conférence de Tanger, 27-30 avril 1958).
En dépit de la pandémie du Covid-19 qui en plus des épreuves difficiles qu’elle fait subir aux maghrébins, a dévoilé au grand jour les dysfonctionnements des Etats et les vulnérabilités des structures sociales ; il n’y a de salut stratégique que dans la construction maghrébine qui offrirait à nos peuples une possibilité d’insertion positive dans ce nouveau monde qui se structure dans la douleur et la négation des plus faibles.
Les peuples de notre espace maghrébin, de la Mauritanie à la Libye, expriment – de façon continue et par le biais d’actions diverses, dans l’espace public – leurs aspirations à la dignité, au droit à la vie, à la démocratie, à l’équité, au développement durable, à l’égalité des chances, aux droits des femmes et des jeunes, au respect du lien de droit et à une solidarité sociale active.
Par leurs actions et revendications, ils donnent corps au Maghreb de demain : le Maghreb des citoyens. Nous nous sentons parmi eux et nous nous projetons avec eux dans cet avenir maghrébin prometteur. Ils ressuscitent, par leurs luttes et aspirations, la conscience maghrébine des fondateurs.
Nous nous engageons dans cette voie :
– pour que le processus de démocratisation et de modernisation des Etats et des sociétés ne soit pas confisqué et détourné vers des fins de reproduction du despotisme et de l’inféodation aux puissances étrangères.
– pour que le choix de l’expression pacifiste des volontés populaires ne soit pas détourné vers des dérapages qui « justifieraient » des interventions violentes des despotes et de leurs appareils sécuritaires ;
– pour faire éviter aux peuples  le néfaste choix entre despotisme et chaos ;
– pour que cette conscience maghrébine transcende toute tendance à l’isolationnisme, au patriotisme étriqué, au clanisme et autres clientélismes ;
– pour que la socialisation des jeunes générations ne se fasse pas dans le déni du Maghreb, le patriotisme étroit et la haine de l’autre… Mais, bien au contraire, le socle dans lequel cette socialisation se fera sera celui de la citoyenneté maghrébine ;
– pour que la complémentarité des ressources matérielles et humaines soit exploitée au profit d’un bien-être maghrébin, notamment par des mutualisations diverses et des partenariats innovants, contrairement à la dilapidation actuelle de ces capitaux humains et matériels ;
– pour que l’espace Maghreb soit une zone de paix, où la quiétude et la sécurité des citoyens, et des peuples, seront garanties, par l’adhésion déterminée et large à la construction citoyenne du Maghreb.
Nous affirmons qu’au-delà de la complexité de la question saharienne et des ingérences extra-maghrébines intéressées, une solution maghrébine au conflit est possible. Cette solution ne devrait aucunement se faire au détriment des solidarités maghrébines avec la lutte du peuple palestinien pour la reconnaissance de ses droits inaliénables. Elle doit au contraire en être le complément naturel. Nous sommes disposés à participer à son élaboration, dans l’intérêt stratégique des peuples du Maghreb, de la Méditerranée et de l’Afrique. Pour nous, le Sahara occidental doit être un pont vers le Maghreb et non un alibi pour la consolidation de pouvoirs œuvrant contre les intérêts profonds de leurs peuples et pour une domination extérieure conduisant vers la désunion, la guerre, voire la destruction.
Soyons unis contre toutes les tentatives de division et de ségrégation sous quelques bannières que ce soit.
Vive le Maghreb
Vive les Peuples Maghrébins
Nous serons tous responsables devant l’Histoire
Signataires : Mohamed Bensaid Ait Idder, ancien parlementaire, ancien dirigeant de l’ALM (Maroc), Mohammed Harbi, historien (Algérie), Khaled Chouker, ancien ministre, directeur de l’Institut Arabe de la démocratie (Tunisie), et plusieurs dizaines d’autres.