Arabie soudaite : le prince prédateur

JEAN-PIERRE PERRIN, médiapart, 15 SEPTEMBRE 2018

 

Il était le dirigeant qui avait les meilleurs atouts pour jouer les parties en cours au Proche et au Moyen-Orient : à l’intérieur du Royaume, la richesse de la première puissance pétrolière du monde, la promesse d’être roi et de régner plusieurs décennies, le soutien d’une partie de la jeunesse – celle qui cherche à s’échapper du carcan conservateur et religieux qui emprisonne la société –, celui des Saoudiennes – qui rêvent que soit mis fin à un tutorat qu’elles sont de plus en plus nombreuses à dénoncer –, celui des technocrates et des libéraux. Plus encore, il bénéficiait de l’image de l’homme providentiel que le pays attendait ; à l’extérieur, les alliés amis les plus puissants, pas seulement les États-Unis ou la France, mais aussi la Russie et la Chine. Même Israël lui faisait – et lui fait encore – les yeux les plus doux.

En quelques mois, Mohammed ben Salmane, le plus souvent désigné par ses initiales MbS, le prince héritier saoudien, a brûlé beaucoup de ses cartes et dilapidé une grande partie de son crédit. Finie l’image de prince éclairé, jeune – 32 ans – donc capable d’être à l’écoute de la société et d’imposer davantage de tolérance dans un pays qui en est totalement dépourvu. Un portrait que lui ont fabriqué sur mesure les meilleures agences américaines et européennes – en France : Publicis, Image 7, Edile Consulting, Havas… – et qui a beaucoup contribué à ses visites triomphales de Washington à Paris.

Mohammed ben Salmane lors d’une visite à Moscou, le 14 juin 2018. © Reuters

Aujourd’hui, en dépit de son sourire et de son physique charmeur, c’est d’abord une crainte terrible qu’il suscite. Jamais il n’avait aussi bien porté son surnom : le « Féroce »« Il est vraiment féroce, confirme un journaliste travaillant pour un média saoudien. Il règne aujourd’hui une atmosphère de peur dans le royaume. Je rencontre beaucoup d’hommes d’affaires : tous ont peur. Peur de parler au téléphone portable. Peur d’investir. Peur de se faire arrêter sans aucun procès. Cela n’a jamais été comme cela en Arabie. Et je ne parle même pas de l’opacité. On ne sait rien de ce qui s’y passe. »

On ne sait donc pas pourquoi Riyad vient de geler le projet d’introduction en bourse de sa compagnie pétrolière, le géant Saudi Aramco, qui devait être la plus importante jamais réalisée dans le monde. L’information a été donnée par Reuters, le 22 août, qui a déclaré la détenir de quatre sources différentes, et… a été aussitôt démentie par le ministre de l’énergie. Mais il n’y a guère de doute. La cotation de Saudi Aramco n’aura probablement lieu ni à la bourse locale de Tadawul ni sur une place boursière étrangère. Et rien n’indique qu’elle reprendra dans un avenir prévisible. « La décision d’annuler cette IPO [introduction en bourse – ndlr] a été prise il y a un certain temps, mais personne ne peut l’avouer publiquement, donc les déclarations vont progressivement dans ce sens : d’abord un report puis un abandon », a expliqué une source saoudienne travaillant sur ce dossier à Reuters.

Or, le projet d’introduire sur le marché boursier le géant Saudi Aramco, le joyau du royaume et la première compagnie pétrolière au monde, qui assure à lui seul plus de 80 % des recettes de l’État, est la pierre angulaire de « Vision 2030 », le plan phénoménal de MbS visant à diversifier l’économie saoudienne, trop dépendante du marché international de l’énergie – le pétrole et les produits connexes représentent 87 % du budget de l’État. Quand il annonce son projet, le 25 avril 2016, celui-ci est aussi une réponse à l’effondrement du prix du baril. Le plan a l’ambition à la fois de séduire les investisseurs étrangers et de rassembler les jeunes Saoudiens et Saoudiennes autour de ce projet de modernisation.

Le prince espérait lever 100 milliards de dollars (plus de 85 milliards d’euros) d’argent frais en ouvrant 5 % du capital de la société – via la cotation aussi bien en Arabie saoudite qu’à l’international. Il avait affirmé alors que la transaction valorisait l’entreprise à au moins 2 000 milliards de dollars (1 726 milliards d’euros). Certains experts du secteur avaient cependant remis en cause une valorisation aussi élevée, ce qui avait freiné le processus de préparation de l’introduction en bourse d’Aramco.

Une armée de banques d’investissement et de cabinets d’avocats s’étaient cependant mis aussitôt sur les rangs dans l’espoir de décrocher un rôle de conseil dans la transaction et ainsi de se placer pour les autres privatisations envisagées par Riyad. JPMorgan, Morgan Stanley et HSBC avaient été retenues comme coordonnatrices mondiales, les banques de niche Moelis & Co et Evercore comme conseillères indépendantes et le cabinet White & Case comme conseiller juridique.

Depuis, Riyad s’est séparé des conseillers financiers travaillant sur cette opération. « On peut comprendre la frilosité des banques, souligne Pierre Conesa, un spécialiste de la région, ancien président de la Compagnie européenne d’intelligence stratégique. Saudi Aramco est la plus grande compagnie pétrolière au monde, mais il n’y a pas de comptabilité. On ne sait pas qui contrôle quoi et à qui appartiennent les fonds. »

D’où une impression de chaos qui émane à présent du royaume, avec pour conséquence une fuite sans précédent des capitaux. À preuve, les 64 milliards de dollars de fonds propres qui ont quitté l’Arabie saoudite en 2017, contre 55 milliards de dollars l’année précédente, selon l’Institute of International Finance. Cette fuite de capitaux devrait encore s’intensifier du fait du racket des princes.

La question se pose de savoir qui a décidé d’interrompre l’introduction d’Aramco en bourse au risque de compromettre le plan « Vision 2030 » de MbS, sachant que ce dernier exerce le pouvoir sans être pour autant le souverain en titre… « Il y a sans doute eu arbitrage du roi Salmane », estime Khattar Abou Diab, un politologue spécialiste de la région. « Il a entendu les uns et les autres et a tranché. Le projet d’introduire Saudi Aramco n’avait pas que des partisans. On sait que le ministre du pétrole Khaled al-Falehy était opposé », ajoute-t-il.

Le patron d’Aramco lui-même l’était aussi, semble-t-il, mais à part le vieux souverain – il est âgé de 82 ans –, personne n’est alors en position de s’opposer au jeune prince héritier, qui est aussi ministre de la défense, conseiller spécial du roi et à la tête du Conseil des affaires économiques et de développement, l’organe qui, précisément, supervise la toute-puissante Aramco.

Depuis, indique une source qui a ses entrées à Riyad, « MbS se démène comme un fou pour découvrir qui sont les responsables ayant informé Reuters ». Aux banquiers occidentaux, le royaume offre un palliatif des plus modestes : une participation de 70 milliards de dollars dans le groupe de produits chimiques Sabic.

« Pour MbS, c’est un coup dur, souligne David Rigoulet-Roze, enseignant et spécialiste de l’Arabie saoudite, directeur de la revue Orients stratégiquesC’est un indicateur d’une crispation très importante, un indice sans doute assez pertinent de ce qui est en train de se gripper au sein de la mécanique des réformes saoudiennes actuelles. » « Le but des réformes était prioritairement d’attirer les investisseurs étrangers. Or ceux-ci sont devenus frileux, car le principe d’incertitude est tel qu’ils sont largement dans l’attitude “wait and see”. Par ailleurs, il y avait aussi dans une grande partie de la population saoudienne la perception que l’on “bradait les bijoux du royaume” », ajoute-t-il.

Ce n’est pas le premier recadrage du vieux Salmane. Lorsque, dans un entretien publié le 2 avril par la revue américaine The Atlantic, MbS avait assuré n’avoir « aucune objection » religieuse quant à l’existence de l’État d’Israël, le roi avait peu après réagi en affirmant « la position constante du royaume à l’égard de la question palestinienne et des droits légitimes du peuple palestinien à avoir un État indépendant avec Jérusalem comme capitale ». « Une façon de lui dire, la Palestine, ce n’est pas ton problème. C’est celui du roi, d’autant que ce dernier a une relation forte avec les Palestiniens. Il a été le grand financier du Fatah », commente Khattar Abou Diab.

« Les hommes de MbS se comportent comme des voyous »

Le souverain, que l’on dit usé et malade, semble avoir en revanche laissé son fils organiser à sa guise le dépouillement des princes à l’hôtel Ritz-Carlton. Celui-ci n’est d’ailleurs pas fini et s’est étendu aux hommes d’affaires. « Il faut voir comment les hommes de MbS se comportent. Comme des voyous. C’est arrivé à des amis. Ils ont lancé contre eux des accusations insensées sur des propriétés qu’ils n’avaient pas, sans aucune preuve », indique une source saoudienne.

Selon nos informations, les comptes de la famille de l’ancien roi Abdallah (il est mort en janvier 2015, ouvrant la voie au roi Salmane) sont toujours bloqués. « Ce n’est pas tant le fait qu’on ait sommé les princes de rendre de l’argent – ce que d’aucuns ont pu qualifier de “racket” – qui est le plus important, souligne David Rigoulet-Roze. C’est le sentiment d’humiliation qui a été associé à la purge. On peut d’ailleurs s’interroger sur la pertinence d’une telle démarche dans un contexte où la notion d’honneur demeure centrale dans la culture saoudienne. »

La répression ne concerne pas que les riches du royaume. Selon l’organisation britannique Prisoners of Conscience, des dizaines de journalistes (50), de professeurs d’université (40), de titulaires de doctorat (45), de juges et avocats (dix) ont été arrêtés depuis septembre 2017. Les religieux ont été les premiers visés et depuis, la pression sur eux ne faiblit pas. Pour la première fois, un imam de la Grande Mosquée de La Mecque a été récemment appréhendé. Selon le site en ligne en arabe Khaleejonline, le cheikh Saleh al-Taleb n’avait pas critiqué directement MbS dans son prêche, mais évoqué le devoir de l’islam de « s’opposer au mal en public », en clair au fait que les femmes et les hommes puissent se côtoyer dans des concerts, qui sont désormais plus ou moins permis dans le royaume.

Les femmes, aussi, auxquelles il a accordé le droit de conduire, la possibilité de s’engager dans l’armée – à condition d’avoir fait des études supérieures et que la tutelle masculine de la future soldate réside à proximité de la caserne –, de faire du théâtre et même de créer leur propre entreprise dans le royaume « sans avoir à prouver le consentement d’un tuteur ». Mais malheur à celles qui en exigent plus ou qui ont demandé de pouvoir conduire avant l’heure. « Le prince héritier est dans une logique de verticalité du pouvoir. Il considère que c’est lui et lui seul qui est habilité à octroyer des droits. Sa logique n’est donc pas tant de libéraliser au sens occidental du terme, en accordant des droits pour des raisons sociétales, mais plutôt à des fins économiques. S’il a accordé aux femmes le droit de conduire, c’est en grande partie pour qu’elles soient en mesure de participer à la “saoudisation” du marché du travail, qui implique d’abord leur mobilité », analyse David Rigoulet-Roze. D’où des arrestations et même des menaces d’exécution publique, comme celle qui vise la jeune dissidente de confession chiite Israa al-Ghomgham (lire notre article).

Sur le plan international, aussi, MbS est allé d’échec en échec, tous fracassants. Le premier est à l’évidence la guerre qu’il a déclarée au Yémen en mars 2015. Ressentie dans le royaume comme « une guerre de protection », elle a d’emblée été très populaire. Comme il n’est alors que ministre de la défense, elle va lui permettre de marginaliser son adversaire immédiat, le prince héritier en titre Mohammed ben Nayef, également ministre de l’intérieur et vice-premier ministre, qui en sa qualité de « monsieur Sécurité », a aussi voix au chapitre et est réservé sur une telle opération.

Aujourd’hui, Mohammed ben Nayef n’est plus rien mais le conflit s’est révélé être le bourbier de l’Arabie saoudite et la population saoudienne est devenue très critique. La guerre a aussi beaucoup nui, à cause des bombardements indiscriminés sur les villes et le patrimoine yéménite, à l’image du royaume sur la scène internationale.

Autre échec, la campagne lancée contre le Qatar – avec notamment l’appui des Émirats arabes unis – afin de l’isoler diplomatiquement et de l’asphyxier économiquement à travers un embargo censé le punir pour son « soutien au terrorisme » – traduisez les Frères musulmans. « Le Qatar ne s’en sort pas si mal, souligne Pierre Conesa. Nombre de compagnies étrangères et certains pays comme la Turquie ou les Pays-Bas se sont précipités dans l’émirat pour lui proposer leurs services. Pour le coup, le port de Doha, qui était à la remorque de celui de Dubaï, en profite. Il a même pris en un an à ce dernier quelque 600 millions de dollars. L’embargo, finalement, se retourne contre ceux qui l’ont décrété. » Brutalement appliqué, en juin 2017, du jour au lendemain, il a toutefois touché les pèlerins qataris qui avaient fait le déplacement à La Mecque : la compagnie Qatari Airways étant bannie du royaume, les visiteurs ont dû changer, à leurs frais, de compagnie aérienne. Plus anecdotique, les propriétaires de chameaux, qui les envoyaient pâturer en Arabie, ne peuvent plus revenir récupérer leurs bêtes.

Dernier épisode, Riyad envisage depuis avril de creuser un canal qui transformerait la péninsule qatarie en… île. Sur le compte Twitter de Saud al-Qahtani, un proche conseiller de MbS, on peut découvrir à quoi ressemble ce projet qui a quelque chose de démentiel. Selon les chiffres avancés par la presse saoudienne, le canal serait d’une largeur de 200 mètres et d’une profondeur comprise entre 15 et 20 mètres. Il pourrait permettre le passage de navires marchands de différents tonnages.

Même sur l’Iran, la campagne lancée par MbS n’a pas abouti à grand-chose. Les Saoudiens, semble-t-il, espéraient davantage de l’allié américain que le retrait de l’accord sur le nucléaire et le rétablissement des sanctions.

MbS est-il dès lors en difficulté ? Les chercheurs ne sont pas totalement d’accord. « C’est vrai, l’économie saoudienne est menacée. On ne peut pas dire pour autant qu’il est fragilisé, mais il est freiné dans sa lancée », estime Khattar Abou Diab. « Ses soutiens se réduisent de jour en jour. Il y a une défiance qui se généralise, alors qu’il a déjà beaucoup d’ennemis », indique David Rigoulet-Roze. Il poursuit : « Vu d’ici, on a sans doute une vision quelque peu biaisée de la situation du royaume. On a probablement beaucoup surinvesti sur sa personne. D’emblée, il a représenté une option intéressante au regard des blocages du royaume. C’est ce pari qui est aujourd’hui en question, où l’on voit que l’on est sans doute à un moment de bascule. Pas seulement à cause de sa démarche parfois brutale dans ses modalités, mais aussi des blocages qui sont loin d’avoir été levés. »

Mais l’avenir de MbS se joue également sur une autre scène : celle des États-Unis. « Il est extrêmement lié à Trump et Jared Kushner [le gendre du président américain – ndlr]. Leurs avenirs sont pour partie liés du fait de la situation quasi symbiotique qui s’est créée entre l’actuelle administration américaine et la nouvelle gouvernance saoudienne », conclut le chercheur.

En attendant, MbS va d’écueil en écueil. Au propre comme au figuré : son super-yacht, le Serene, l’un des plus grands du monde – il l’a acheté en 2014 au magnat russe Youri Scheffler pour 330 millions de dollars –, s’est échoué, il y a quelques mois, sur un récif, près de l’île Tiran, au large de Charm el-Cheikh. Le prince héritier a tout fait pour que le nom de bateau ne soit pas dévoilé. Raté.

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