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Beyrouth : après les explosions, la dévastation et un goût de colère

Jenny Lafond, La Croix, 5 août 2020

À voir le soleil se lever tranquillement dans le ciel beyrouthin, mercredi matin, on pouvait presque croire que la catastrophe qui a détruit une grande partie de la capitale la veille n’était qu’un horrible cauchemar.
Hélas, circuler dans les rues de Beyrouth et de sa périphérie suffit à mesurer l’ampleur du drame vécu la veille, et toute la nuit, par les Libanais. Pas une rue, pas un quartier n’a été épargné par les monumentales explosions survenues au port de Beyrouth. Coup sur coup, elles ont soufflé toute la partie orientale de la capitale.« Entre 250 000 et 300 000 habitants désormais sans-abri »
Mercredi 5 août, le gouverneur de Beyrouth, Marwan Abboud, a livré un premier diagnostic de la catastrophe. Avec cette estimation : « entre 250 000 et 300 000 habitants se retrouvent désormais sans-abri », leurs logements ayant été détruits ou sévèrement endommagés.
Beaucoup ont déjà passé une première nuit dans la rue, comme hébétés, sonnés, face à ce énième coup du sort. Des centaines de personnes ont afflué vers les urgences des hôpitaux de la ville pour être soignées ou s’enquérir de leurs proches dans un état grave.
Mercredi matin, l’heure était plutôt à l’état des lieux. Trois hôpitaux privés situés dans la zone limitrophe du port ont subi de lourds dégâts empêchant leur fonctionnement. Il faudrait débourser « plusieurs millions de dollars chacun » pour les remettre en état, selon le président du syndicat des hôpitaux privés, Sleiman Haroun.
« Les hôpitaux sont saturés, même si nous avons pu gérer la situation en transférant des patients dans d’autres régions », explique ce dernier, qui s’inquiète déjà du risque de pénurie des dispositifs médicaux les plus basiques comme les kits de suture ou les bandages : « Nous avons utilisé tous nos stocks, ce qu’il y avait au port a disparu en fumée. Nous n’avons pas besoin d’hôpitaux de campagne, mais de matériel. »
Des appartements sans fenêtres ni balcons
Dans les rues du quartier chrétien d’Achrafieh, les façades balafrées témoignent de la violence des déflagrations. La quasi-totalité des vitrines des magasins se sont effondrées au sol, soufflées par la puissance des explosions. Certaines boutiques ont essayé de parer au plus urgent pour protéger leur marchandise, baissant la grille tant bien que mal, ou suspendant une toile de fortune pour la dissimuler aux regards. Un grand supermarché, depuis la nuit, tente d’effacer les dégâts, tandis qu’un glacier, désormais ouvert à tous les vents, a vu sa devanture se volatiliser.
Les immeubles d’habitation n’ont pas été épargnés, dévoilant des appartements sans fenêtres ni balcons, leurs rideaux pendant misérablement dans le vide. Des voitures gisent garées, le toit et le pare-brise fracassés par des éclats de verre, des pierres ou des barres métalliques tombés des balcons. Sur les trottoirs, les tas de débris de verre qui luisent sous le soleil d’août ont commencé à être balayés, pour tenter d’effacer le cauchemar de la veille.
L’est de la capitale n’est plus qu’une ville fantôme
« Quel gâchis ! », s’exclame Tony, la trentaine, alors qu’il s’affaire devant son épicerie endommagée. « Avec quel argent voulez-vous que je répare ? La crise économique, le coronavirus, et maintenant ça ! On n’en finira jamais dans ce pays », lance-t-il, amer, tout en tentant, vainement, de redresser des étagères tordues par le choc.
Le centre-ville, les quartiers à l’architecture traditionnelle de Gemmayzé et de Mar Mikhael, la Quarantaine, les régions les plus proches du port, sont dévastés, presque rayés de la carte. L’armée et les forces de sécurité verrouillent la zone, encore dangereuse. L’est de la capitale n’est plus qu’une ville fantôme.
Le long de l’autoroute jouxtant la zone portuaire, les immenses tours de bureaux aux façades vitrées ne tiennent plus que par miracle sur leur squelette métallique. Un spectacle quasi identique à des dizaines de kilomètres à la ronde.
Une odeur âcre, sans doute toxique, qui brûle la gorge
Dans les zones proches du port flotte une odeur âcre, sans doute toxique, qui brûle la gorge. Si pour l’heure, les autorités n’ont pas vraiment communiqué sur l’éventuel impact de l’explosion de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, nombreux sont les Libanais qui s’interrogent. « Qu’est-on en train de respirer ? Personne ne nous dit rien, mais à voir la couleur de l’explosion, on a de quoi être inquiets ! », déclare Mirna, qui habite en périphérie de la capitale.
« Dès le début, on aurait dû avoir un communiqué sur la toxicité des émanations, peste Georges Haddad, chercheur et manager à l’ONG Alef. Le silence ne fait que provoquer davantage de panique dans la population, puisque l’État, une fois de plus, se montre absent. »
Alors que les circonstances de cette tragédie ne sont pas éclaircies, les Libanais crient déjà leur colère. « Après la peur, j’ai ressenti de la colère, car je pense que ce qui s’est passé au port est vraiment dû à la négligence, à la corruption de cette mafia qui tient le Liban », dénonce Rita Bassil, journaliste. « Quand certains ont évoqué un bombardement israélien, j’ai écarté cette hypothèse très vite, car cela revenait surtout à déresponsabiliser nos irresponsables au pouvoir. »
Un avis que partage Georges Haddad. Le drame du port, souligne-t-il, est « le résultat de trente ans de corruption »« Ils (les responsables, NDLR) vont tous s’accuser mutuellement, pour qu’à la fin, personne ne porte le chapeau », dénonce-t-il, misant sur un « sursaut citoyen », prochainement. Dès que les Libanais se seront, un peu, remis de la catastrophe.