Bolivie : comment faire un coup d’état

JEAN-ARNAULT DÉRENS ET SIMON RICO, Médiapart, 25 novembre 2019

La chute du président Evo Morales semblait correspondre à un schéma bien établi, celui des « révolutions non violentes », théorisé par l’ONG serbe Canvas. Du moins, avant que le scénario ne déraille, laissant l’extrême droite prendre la main.

Belgrade (Serbie), envoyés spéciaux.– C’est dans un petit bureau très discret, perdu dans un centre commercial miteux au milieu des barres d’immeubles de Novi Beograd, les quartiers modernes de la capitale serbe, que se prépareraient les révolutions démocratiques qui secouent régulièrement la planète. Aucune plaque n’indique la présence du Centre for Applied Non Violence (Canvas), créé par des vétérans d’Otpor, le mouvement qui a joué un rôle essentiel dans la chute du régime de Slobodan Milosevic en octobre 2000. « Nous avons cinq employés à plein temps, mais on suppose toujours qu’il suffirait que nous arrivions quelque part pour qu’aussitôt les régimes autoritaires s’effondrent », sourit Srdja Popovic, le maître des lieux. « Malheureusement, ce n’est pas si simple. »

Srdja Popovic et ses amis ont mis au point des techniques de révolution non violente, expliquées dans des brochures ou même des tutoriels disponibles sur Internet. Le « modèle » suivi en Serbie a été reproduit avec succès en Géorgie en 2003, en Ukraine en 2004, au Kirghizistan en 2005.

Le dynamique quadragénaire a aussi publié un livre expliquant Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armesqui a connu un immense succès planétaire. En effet, les animateurs de Canvas ont élargi leurs activités à l’échelle mondiale, prodiguant leurs conseils au Zimbabwe, aux Maldives, lors des printemps arabes ou encore au Venezuela. Leur dernier engagement suscite pourtant de nombreuses questions.

En effet, dès le 29 août, le site d’investigation The Grayzone, d’inspiration « anti-impérialiste », publiait une enquête très approfondie sur leur implication dans les événements qui ont mené à la chute du président de gauche Evo Morales. Srdja Popovic s’en défend, assure ne s’être jamais rendu en Bolivie et dénonce une « intox russe », d’autant que les informations divulguées par The Grayzone ont vite été reprises par Sputnik et Russia Today, puis par les tabloïds serbes proches du régime autoritaire d’Aleksandar Vucic. « C’est toujours la même chanson, dit-il, dès qu’un autocrate proche de Moscou est renversé, les médias russes nous accusent. »

Un bel album illustré sur la province de Santa Cruz de la Sierra, bastion de l’extrême droite qui réclame depuis longtemps un statut d’autonomie au sein de « l’État plurinational de Bolivie », trône dans la bibliothèque de la salle de réunion de Canvas. « C’est un cadeau de Jhanisse Vaca Daza », explique Srdja Popovic, qui reconnaît avoir eu cette jeune militante comme élève lors d’une formation aux techniques de la non-violence qu’il délivre à la Harvard Kennedy School.

Cette même Jhanisse Vaca Daza anime l’ONG écologiste Rios de Pie, très active quand des incendies ravagèrent à la fin de l’été les régions amazoniennes de la Bolivie. Des incendies qui « ont été un moment de forte mobilisation et ont servi de prétexte à l’oligarchie autonomiste de Santa Cruz pour faire monter la pression, accusant Evo Morales d’être un traître à la nation », détaille la géographe Laetitia Perrier-Bruslé, chercheuse associée au laboratoire Prodig. « Ce qui est paradoxal, alors même que leur agrobusiness est en partie responsable de la déforestation et donc des incendies… »

Le 27 août, Jhanisse Vaca Daza a lancé le mot-dièse #SOSBolivia, qui a vite fédéré l’ensemble des oppositions au président Evo Morales, accusé d’avoir refusé l’aide internationale et de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour faire face à ce fléau. Deux jours plus tôt, le chef de Canvas avait retweeté une publication de son ancienne étudiante sur les incendies, s’indignant que « la mauvaise gouvernance mène aux catastrophes environnementales »

 « Le pouvoir, c’est comme les sous-vêtements. Au bout d’un moment, ça finit par s’user et par sentir mauvais, mais il faut trouver le momentum qui permet de faire basculer l’opinion », théorise Srdja Popovic. En Bolivie, les incendies auraient donc fourni ce « momentum », et le développement de la contestation contre Evo Morales coïncide parfaitement avec la technique révolutionnaire développée par Canvas, même si le scénario semble avoir déraillé avec l’entrée en scène de l’extrême droite.

Les apôtres serbes de la non-violence ont-ils joué avec le feu ? À la fin du mois de mai, Srdja Popovic se présentait aux côtés de Jhanisse Vaca Daza sur la scène de l’Oslo Freedom Forum, « le Davos de la dissidence », une émanation de la Human Rights Foundation (HRF), très engagée contre les régimes réputés hostiles aux États-Unis, et qui est un partenaire important de Canvas. Srdja Popovic est un habitué de ce rendez-vous, tandis que Jhanisse Vaca Daza affirme travailler à la HRF depuis plus de quatre ans.

Cette ONG de défense des droits humains, dont le siège social se situe dans l’Empire State Building, a été fondée en 2005 par Thor Halvorssen Jr., un Norvégien d’origine vénézuélienne qui se trouve être aussi le cousin de Leopoldo López, chef de file très à droite de l’opposition au régime de Nicolas Maduro.

Spécialiste de la Bolivie, le sociologue Claude Le Gouill note que « depuis 2016, les mobilisations se sont déroulées à travers une multitude de plateformes citoyennes, ce qui ne correspond pas du tout aux méthodes d’action classique de la droite bolivienne ». Cette mobilisation des secteurs libéraux (écologistes, féministes, etc.) de la société civile correspond exactement aux préceptes enseignés par Canvas. « Jhanisse a mené un travail d’opposante dans les zones indigènes », se contente de déclarer Srdja Popovic. Avant d’ajouter : « Aujourd’hui, c’est la seule à pouvoir parler aux deux Bolivies, celle des Blancs de Santa Cruz et celle des Indigènes. »

La nébuleuse de la HRF et de l’Oslo Freedom Forum compte aussi des soutiens bien plus radicaux, comme Luis Fernando Camacho, le dirigeant de l’extrême droite bolivienne qui a pénétré, Bible à la main, dans le palais présidentiel de La Paz après le départ d’Evo Morales. L’homme a fait ses classes au sein de l’Union des jeunesses crucénistes (UJC), un groupe paramilitaire d’extrême droite qui revendique la supériorité des Blancs sur les « Indigènes ».

Pour Claude Le Gouill, « l’UJC est le bras armé des comités pro-Santa Cruz », une organisation que Luis Fernando Camacho dirige depuis 2017, mais qui était présidée dans les années 2000 par un certain Branko Marinkovic. Longtemps homme fort de la province de Santa Cruz, ce ressortissant bolivien d’origine croate, considéré comme le « roi du soja » au début des années 2000, est au cœur du lobby de grands propriétaires terriens qui tiennent le haut du pavé dans ces riches basses terres du pays. En avril 2009, Branko Marinkovic avait financé une tentative de putsch contre Evo Morales, élu en 2005 à la tête de la Bolivie. « Les élites blanches de Santa Cruz n’ont jamais digéré d’avoir été dirigées par un Indien et sont depuis animées d’un esprit revanchard », poursuit Claude Le Gouill.

Le principal homme de main du complot, tué par la police venue l’arrêter dans un hôtel de Santa Cruz, se nommait Eduardo Rósza-Flores, un Bolivien d’origine hongroise, qui a dirigé des brigades internationales d’extrême droite engagées sur les champs de bataille de Croatie et de Bosnie-Herzégovine. On le soupçonne d’avoir fait assassiner, fin 1991, le journaliste suisse Christian Würtemberg et son collègue britannique Paul Jenks, qui avaient tenté d’infiltrer sa milice. Depuis 2009, Branko Marinkovic, recherché par la justice bolivienne, vit en exil au Brésil. Interrogé sur son implication dans le changement de régime par la presse croate, il a expliqué qu’il était un simple « ami d’enfance » de Luis Fernando Camacho.

L’antenne bolivienne de la HRF a elle été créée par un ancien consultant pour l’ambassade américaine à La Paz, Hugo Acha Melgar. Celui-ci aurait également été l’un des « banquiers » du coup d’État déjoué de 2009, selon la commission d’enquête parlementaire, avant de s’enfuir pour les États-Unis. Le président Morales avait alors menacé d’expulser la fondation du territoire bolivien. Depuis, la HRF s’est inquiétée à plusieurs reprises de la dérive autoritaire du premier chef d’État indigène de Bolivie, notamment après sa décision de se représenter à l’élection présidentielle de 2019. À ce moment-là, Canvas publiait elle aussi un article titré « Démocratie en ruine et mouvements de protestation dans la Bolivie d’Evo Morales », dans lequel Jhanisse Vaca Daza était d’ailleurs citée.

Craignant pour sa réputation, Srdja Popovic cherche aujourd’hui à minimiser son rôle de conseil en Bolivie. « Nous transmettons notre expérience et notre savoir-faire à ceux qui nous le demandent, mais nous n’allons pas démarcher », assure-t-il, tout en expliquant que Canvas concentre désormais ses travaux sur la transition démocratique et la période suivant le changement de régime, notamment dans des pays comme le Soudan.

En revanche, si l’ONG serbe multiplie les contrats à travers le monde, elle n’a plus aucune activité dans les Balkans. Longtemps militant du Parti démocratique (DS), Srdja Popovic explique que les opposants qui manifestent depuis un an contre le régime autoritaire du président Vucic ne sont pas venus solliciter ses conseils. À Belgrade, certains pensent plutôt que personne n’a été en mesure de rémunérer les services du spécialiste mondial en changement de régime…

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