Bolivie : La crise politique vue « depuis le bas »

Claude Le Gouill, Info Libertaire, 20 novembre 2019, https://www.infolibertaire.net/la-crise-politique-bolivienne-vue-depuis-le-bas/

En novembre 2018, Emilio [1] m’invitait chez lui à boire un mate, dans la communauté de Copalca, dans le Nord Potosi, au cœur de l’altiplano bolivien, à 4.000 mètres d’altitude. Emilio est évangéliste, professeur des écoles et leader local de l’organisation indienne Fédération des Ayllus, Originaires et Indigènes du Nord Potosi (FAOINP) [2]. A quelques mois de l’élection présidentielle, il est prêt à tout pour faire tomber Evo Morales. Difficile de savoir si ce sentiment est généralisé à Copalca. Les leaders du syndicat paysan, concurrent de la FAOINP dans le contrôle du territoire, sont les principaux cadres du MAS au niveau local (avec certains leaders de la FAOINP) et affirment de leur côté haut et fort que Evo triomphera à 100%, comme il l’a toujours fait à Copalca. Ils ne permettront de toute manière pas que d’autres partis fassent campagne, comme le fit la Fédération syndicale paysanne au niveau régional du Nord Potosi. Mais quand je demande aux amis que je croise comment ils voient les futures élections, je me rends bien compte qu’il n’y a pas le même engouement. Certains préfèrent changer de sujet, d’autres me disent que le MAS est à 60-65% à Copalca, d’autres répondent simplement « il n’y a pas d’autres candidats ».

Des campagnes fragmentées

Emilio est prêt à voter pour le parti de droite libéral conservateur des Democratas. Un doute subsiste cependant, « c’est comment un gouvernement néolibéral ? » me demande-t-il. Pour justifier son choix, il m’explique que le seul instrument politique « organique », c’est-à-dire né des organisations sociales du Nord Potosi, est le Mouvement Originaire Populaire (MOP) et que ce parti s’est allié aux Democratas à Potosi ; donc en votant pour ce parti, il serait d’une certaine manière représenté aux élections. J’apprends que d’autres leaders de la FAOINP se sont rendus à une réunion organisée par les partisans du candidat Félix Patzi, intellectuel aymara ancien ministre d’Evo Morales entré dans l’opposition. Ce choix se justifie selon eux par le fait que Patzi a été professeur à l’Université SigloXX de Llallagua (Emilio était l’un de ses étudiants) et qu’il est donc lié aux ayllus (territoires indiens) du Nord Potosi. Que ce soit avec Patzi ou le MOP, il s’agit donc de chercher le candidat qui représente le mieux la région et les communautés, pour le rendre légitime au nom d’un supposé caractère « organique ». Emilio a finalement voté évangéliste, trouvant dans le candidat Chi Hyun Chung un compromis entre son anti-évisme et ses convictions religieuses, révélant là une nouvelle forme de représentation – religieuse – qui va marquer l’ensemble de la campagne électorale.

Si l’on a beaucoup parlé de l’hégémonie du Mouvement vers le Socialisme (MAS) d’Evo Morales au niveau national, il faut préciser que celle-ci l’a été aussi au niveau local. Peu à peu, toutes les organisations sociales ayant créé leur propre instrument politique (comme le MOP) l’ont abandonné au profit du parti gouvernemental. S’en est suivie une lutte entre secteurs sociaux (entre organisations paysannes et indigènes, parfois aussi minières ; entre communautés, entre ayllus, entre provinces) pour le contrôle du MAS. L’élection du candidat est même devenue plus importante que l’élection générale elle-même puisque le parti d’Evo Morales était quasiment le seul légitime de la région. Quand différentes organisations s’affrontaient pour le contrôle du MAS, un système de rotation (¡muyu turno !) pouvait être mis en place pour atténuer les tensions, une fois l’un, une fois l’autre. Au fur à et à mesure que le contrôle vertical du MAS s’est accentué et que les candidats étaient choisis non plus par les bases mais par la hiérarchie partisane (¡a dedo !), de nouvelles tensions sont apparues. Les instruments parallèles (comme le MOP) servaient alors à offrir une légitimité aux candidats et organisations écartés du MAS, qui pouvaient mobiliser le caractère « organique » de leur instrument pour dénoncer la verticalité du parti d’Evo Morales. C’est ainsi que le MOP, né avec les syndicats paysans du Nord Potosi, a été approprié tantôt par l’organisation indienne de la FAOINP, tantôt par les mineurs, et pour finir par la droite qui y a trouvé un moyen de pénétrer cette région rebelle. Quand Evo Morales est tombé, remplacé par un gouvernement transitoire de droite radicale, ce dernier a d’ailleurs offert à un dirigeant du MOP (et ancienne autorité de la FAOINP) le poste de vice-ministre de la décolonisation, une manière de le remercier pour l’alliance établie et de le récompenser d’avoir bien choisi son camp.

Même quand elles sont contrôlées quasi exclusivement par le MAS, certaines municipalités sont devenues ingouvernables, le lien unissant les élus à leur organisation entraînant clientélisme, corruption et affrontements incessants entre groupes rivaux. Aux tensions organisationnelles et territoriales, le MAS en a ainsi ajouté une nouvelle – partisane – qui repose principalement sur les premières tout en générant de nouvelles tensions : prendre le contrôle du MAS signifie s’assurer une victoire aux élections et des bénéfices futurs à son groupe (projets de développement, etc.). Ces tensions locales n’empêchaient pas Evo Morales, pendant des années, d’obtenir dans les communautés près de 100% des voix lors des élections nationales. Evo était perçu comme au-dessus des clivages locaux – il incarne à la fois l’Indien, le paysan et le mineur.

Du côté du syndicat paysan, pourtant très proche du MAS, j’ai pu observer des critiques envers le parti gouvernemental lors de certaines assemblées régionales, dès 2010, notamment portées par les fondateurs du MOP et leurs soutiens (« le leader doit avoir ses bases ») qui n’admettaient pas qu’un parti « extérieur » soit venu rompre avec l’instrument qu’ils avaient mis des années à construire, et impose une verticalité à l’opposé de leur projet organique. Pourtant, le MAS s’était imposé peu à peu comme tout autant organique que le MOP et les critiques semblaient ne jamais remonter dans la hiérarchie. Cela explique sans doute les difficultés des dirigeants nationaux de la Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTCB) [3] à mobiliser leurs bases, durant la première phase de la crise politique post-électorale, du fait que peu avaient vraiment connaissance de ce qui s’y disaient.

De leur côté, les Indiens de la FAOINP ont été les premiers à prendre des distances avec la hiérarchie du MAS. Dès l’assemblée constituante, lors de ma première participation à un cabildo (assemblée) de la FAOINP en 2006, les bases sociales menaçaient de chicotear [4] les assembléistes organiques qui s’étaient soumis aux directives du MAS et avaient abandonné le projet constitutionnel travaillé au niveau régional par les communautés pendant plusieurs mois. Le gasolinazo [5] de décembre 2010 marquait une nouvelle rupture : pour la première fois les torts n’étaient pas induits aux dirigeants nationaux du MAS mais à Evo Morales lui-même. En 2012, le conflit minier de Mallku Khota allait accélérer les tensions au sein de l’organisation indienne [6], tout comme au niveau national l’éloignement progressif du discours indianiste d’Evo Morales, à tel point de générer – du niveau national au local – deux organisations parallèles : un CONAMAQ/FAOINP reconnu par le MAS, appelé ironiquement CONAMAS par ceux se déclarant du CONAMAQ/FAOINP « organique » qui affirment représenter réellement les communautés et non le gouvernement. Difficile de savoir cependant laquelle a le plus de poids dans les campagnes, tant les deux ont perdu une grande partie de leur pouvoir de convocation, auprès de bases fatiguées par les conflits.

Pour l’élection de 2019, le « CONAMAQ organique » appelle à voter pour les Democratas de Oscar Ortiz. Cela qui ne signifie pas que les Indiens soient devenus de droite, ce vote est sûrement très minoritaire dans les communautés, mais il montre que le jeu des alliances et des oppositions – locales, régionales et nationales – brouille les analyses classiques du champ politique et que l’anti-évisme était tel, dans certaines zones, qu’il a amené certains leaders à s’associer à la droite néolibérale et raciste, non sans instrumentalisation de cette dernière.

Les élections nationales de 2019, vues depuis le national et le régional

Avant même l’ouverture du scrutin, les élections de 2019 ont généré une nouvelle fois leur lot de violence, notamment à Llallagua, capitale du Nord Potosi, lors d’affrontements entre les provinces Bustillo et Chayanta, révélant tout autant les concurrences entre territoires qu’entre organisations, la première étant quasi exclusivement sous le contrôle de la FAOINP, la seconde étant un lieu historique du syndicalisme paysan (bien qu’aujourd’hui divisée). En mai 2019, le Congrès Régional du MAS, à Lallagua, terminait dans un affrontement généralisé pour élire le nouveau responsable du parti au niveau régional, malgré la présence d’Evo Morales au début du congrès qui avait insisté pour mettre de côté les « intérêts personnels » (terme pour désigner les concurrences corporatives ou territoriales). Il en appela au calme, en indiquant qu’aujourd’hui « tout le monde veut être candidat, mais il faut être plus organique, et j’ai le regret de voir que, dans une province, deux frères se flagellent au chicote pour les candidatures. Comment peuvent-ils s’affronter entre frères au chicote ? Il est difficile de parvenir à un consensus ». Un affrontement minimisé par la suite par le vice-président du MAS, Gerardo García, pour qui une telle situation « était normale […] Cela arrive toujours, ce n’est pas la première fois, ce n’est pas nouveau, cela s’est toujours passé dans de nombreux événements, pire encore, pour nous ce n’est pas une nouveauté que ce problème se soit produit dans le congrès du Nord Potosi  » (El Correo del Sur, 13/07/2019).

Malgré ces divisions, le Nord Potosi est considéré comme un bastion du MAS, en étant à la fois une zone indienne, pauvre et minière. Lorsque les bureaux du Tribunal Electoral Département de Potosi sont incendiés par l’opposition dans le nuit du 21 au 22 octobre, après les premières accusations de fraude, il n’est pas anodin que le gouvernement Morales ait transféré ces bureaux à Llallagua afin de poursuivre le décompte des voix, arrêté à 75% dans ce département. Ce décompte se fait alors sous la protection des ayllus. Evo l’a annoncé le soir même de l’élection à la télévision, ce sont les campagnes qui l’ont fait élire et qui doivent défendre la démocratie. La presse s’est dès lors empressée de rencontrer les « ayllus guerriers » [7] qui, comme des jeunes de banlieue devant une caméra de TF1, ont joué le rôle qu’on attendait d’eux en se déclarant en état d’urgence pour faire respecter le vote des indigènes-originaires et en indiquant « demander à Carlos Mesa [8] de ne pas rechercher les violations physiques et les agressions, cette confrontation, car cela ne sera pas permis dans le Nord de Potosi. Nous sommes de vrais tinkus. Nous n’avons pas peur. Nous pouvons faire face jusqu’à la fin » (El Potosi, 24/10/2019). Certains leaders affirment même devant la presse, dans leurs plus beaux habits, « dépoussiérer leurs fusils mauser » en défense de l’Etat Plurinational et afin que Carlos Mesa ne reproduise pas l’octobre noir de 2003 [9] (EjuTV, 24/10/2019). Des blocages de routes (bloqueos) sont annoncés et, le 26 octobre, la FAOINP attachée au MAS organise un « Jach’a Tantachawi [grande assemblée] des ayllus Charka Qhara Qhara, où ils évalueront l’autonomie régionale du nord de Potosí, compte tenu de la trahison des intérêts départementaux par le Comité civique de Potosi (COMCIPO), dont les membres [dont ceux du MOP] sont devenus les fidèles vassaux de la caste métisse-blancoïde néolibérale néo-conservatrice et raciste, dirigée par Carlos Mesa » (témoignage d’un leader sur Facebook, 26/10/2019).

Ce Jach’a Tantachawi est cependant loin de réunir autant de monde que les assemblées annuelles de l’organisation, à l’opposé des enjeux du moment et des discours annoncés dans le presse. Durant plusieurs jours, cette dernière associe néanmoins systématiquement les ayllus au terme « guerrier », mentionnant leur présence à La Paz – reconnaissable au port de la montera (casque) du tinku sur la tête – chicoteando les opposants à Evo dans les rues de la capitale. Selon certaines autorités indigènes, ils sont, à la fin du mois d’octobre, 500 membres des ayllus du Nord Potosi et Sud d’Oruro en défense de la victoire d’Evo Morales à La Paz (Urgente.bo, 29/10/2019).

Le 7 novembre, Evo Morales convoque à La Paz la FAOINP (pro-MAS), mais aussi les coopérativistes des mines de la région qui, contrairement à ceux de Potosi, ne sont pas entrés dans l’opposition. Il leur demande de « défendre le processus de changement » [10] (et non plus simplement son élection du fait que l’opposant d’extrême droite Fernando Camacho est entré dans le jeu) ; réunion au cours de la quelle le président précise « nous avons convenu de travailler à la construction de barrages et d’installations de traitement des eaux à Copajira pour protéger l’environnement  » (TeleSur, 07/11/2019), ce qui ressemble étrangement à une manière de récompenser leurs mobilisations ou d’en acheter des futures.

Evo Morales démissionne finalement le 10 novembre, après une mutinerie de la police, deux jours plus tôt, et avoir été abandonné par la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) et l’armée. Sous l’impulsion de l’extrême droite, un gouvernement transitoire est « nommé », la bible, devenue un symbole de l’opposition, entre dans le palais présidentiel. Le 13 novembre, la Fédération syndicale paysanne du Nord Potosí – et d’autres organisations paysannes du pays – annoncent « des barrages routiers et des grandes marches pour la défense de la wiphala [drapeau indien] et contre la démission d’Evo » (Exito Noticias, 13/11/2019). Ainsi, au niveau national, tout laissait croire que le Nord Potosi était en ébullition ; tandis que de nombreuses vidéos, relayées abondamment dans la presse, montraient des groupes paysans-indiens des provinces de La Paz entrés à El Alto et dans la capitale aux cris de « maintenant oui, guerre civile ! » (« ¡ahora sí, guerra civil ! »).

Les élections 2019 vécues au niveau local

Si la rhétorique guerrière a été largement instrumentalisée – tant par Evo Morales pour montrer la combativité de ses bases que par l’opposition et la presse pour témoigner de la violence de ces « hordes sauvages » – il est frappant de voir que les campagnes du Nord Potosi étaient finalement relativement calmes. Mon dernier séjour dans la région en novembre 2018 a révélé que, si tous n’affirmaient pas un anti-evisme aussi profond que Emilio, nombreux ne semblaient pas à première vue très emballés par ce scrutin, pourtant important pour la suite du « processus de changement ». Plus encore, alors qu’autrefois le vote national était indépendant des conflits locaux, en 2019 Emilio souhaitait voter contre Evo pour faire tomber la rosca locale. Lutter contre Evo, c’était lutter contre « tous ceux qui vivaient du parti MAS dans les différentes structures ».

Le suivi des pages Facebook de plusieurs leaders, ainsi que de groupes collectifs du Nord Potosi, révèle qu’il faut attende le 9 novembre (un jour avant la démission d’Evo Morales) pour que le Jatun Ayllu Qhayana – auquel appartient Copalca – « entre en état d’urgence » et organise un premier bloqueo. La chute du gouvernement Morales, mais surtout la percée de l’extrême droite et la mutinerie de la police, semblent marquer un tournant : on note sur les réseaux sociaux que les bases commencent à s’organiser depuis le bas, alors que dans le même temps, dans les médias, les discours des leaders nationaux paysans/indigènes, très actifs durant la première phase du conflit, se font beaucoup plus rares. Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans ces mobilisations, toute action est filmée ou photographiée ; un nombre impressionnant d’images de petits bloqueos et de cabildos circulent entre les groupes, tout comme les résolutions politiques prises par les communautés. Les dynamiques communautaires qui avaient fait la force du mouvement paysan-indien au début des années 2000 semblent ressurgir, après avoir justement été affaiblies par la cooptation du MAS.

Le 13 novembre, un cabildo réunit des comunarios de l’extrême Nord Potosi (municipalités de San Pedro de Buena Vista et Sacaca) à Mallku Khota. Les mineurs de la Fédération Syndicale des Travailleurs des Mines de Bolivie (FSTMB) organisent leur propre manifestation, pendant que des caravanes de camions et minibus, par dizaines, perturbent le silence de la montagne pour assister au cabildo et que d’autres cortèges arrivent à pied. Bien que fermement opposé à Evo Morales, Emilio y assiste pour « ne pas laisser l’extrême droite prendre le pouvoir  ». Comme lui, beaucoup ne semblaient pas prêts à se mobiliser pour Evo Morales, mais ils le sont pour défendre la wiphala, le drapeau indien que l’extrême droite et la police ont souillé en le brulant et en le décrochant de certains lieux du pouvoir. Pour Emilio, l’objectif est d’organiser « de nouvelles élections et chercher l’unité du peuple indigène ». Des « intérêts personnels » empêchent néanmoins durant ce cabildo l’élaboration d’une résolution commune. Comme l’indique Emilio, « notre ex-président nous a aussi divisé au sein des organisations sociales », la référence à l’« ex-président » étant ici cruciale pour montrer que, pour lui, une page est tournée et qu’il ne s’agit pas de sauver la peau d’Evo, contrairement aux partisans locaux du MAS. Une pause est demandée et le cabildo est reprogrammé au dimanche 17 novembre avec comme hypothèse de lancer une marche vers La Paz le lundi.

Ailleurs dans le Nord Potosi, les choses s’accélèrent aussi. Le 12 novembre, à Uncia, un rassemblement réunit les ayllus de la municipalité aux cris de « Evo n’est pas tout seul carajo !  » et « Mesa, Camacho, Pumari, nous voulons vos têtes ! ». Face à la violence des propos, les autorités indiennes démentent les rumeurs d’une attaque dirigée contre la population urbaine. A la suite du massacre de Sacaba [11], les actions visent l’unité : une marche est organisée par les ayllus à Uncia, avec wiphala et drapeaux blancs, pour demander la paix et le respect de la wiphala. Finalement, le 17 novembre la résolution des ayllus de Uncia indique : « 1 / demander la démission de la présidente autoproclamée, Mme Jeanine Añez ; 2 / Blocus des routes principales de la région ; 3 / retour de l’armée dans les casernes ; EN CAS DE NON PRISE EN COMPTE DE CES DEMANDES, LE MARDI 19 NOVEMBRE NOUS NOUS DEPLACERONS AU SIEGE DU GOUVERNEMENT EN INTENSIFIANT LES MOBILISATIONS » (en majuscule dans le texte). A Llallagua, de la même manière, les ayllus se mobilisent pour la démission de la présidente par intérim, Jeanine Añez, et la défense de la wiphala. Les drapeaux blancs sont également sortis lors d’une marche pacifique. Des divisions semblent cependant apparaître lors d’un cabildo, organisé sur la route lors d’un blocage, à cause d’« intérêts personnels ».

Dans d’autres provinces du Nord Potosi (Chayanta), le soir du massacre de Sacaba, les communautés font une nouvelle fois preuve de retenue, à l’opposé de l’image guerrière soutenue au niveau national. Après une marche impressionnante au son des pututu, « près d’un demi-millier de paysans liés au Mouvement Al Socialismo (MAS), des provinces de Chayanta et Frías, sont entrés hier soir dans la ville de Potosi, dans une marche pacifique pour hisser le whipala sur le devant du siège du gouvernement de Potosi […] En entrant dans la ville, de nombreuses personnes ont accueilli la marche sous les applaudissements et en brandissant le whipala et, surtout, les drapeaux blancs qui constituent un symbole de paix entre la campagne et la ville […] Le leader des paysans, Ever Rojas [le même qui voulait interdire l’entrée d’autres partis politiques que le MAS dans la région quelques mois plus tôt], fût le premier à prendre la parole durant cet acte historique de pacification. [Il s’exprime :] “Nous sommes tous des frères potosinos. Campagne et ville nous sommes frères. Il y a des gens qui ont conduit à la discrimination et au racisme avec un appétit personnel. Ici termine la discrimination, ici termine le racisme mes frères”  » (El Potosí, 16/11/2019).

De retour à Copalca, finalement, le 17 novembre, une nouvelle marche conduit les ayllus de l’extrême Nord Potosi vers Mallku Khota pour un nouveau cabildo. Lors de celui-ci, le Jatun Ayllu Qhayana parvient à un accord et adopte comme simple résolution de mener des « blocages permanents des points stratégiques [de la région]  » (qualifiés ironiquement « autobloqueos » par certains, tant la région est isolée) tout en se mettant en « alerte rouge » et en déclarant la « mobilisation permanente » face aux éventuelles évolutions politiques. Les ayllus indiquent dans cette résolution, « nous rejetons fermement la discrimination et l’incendie de notre WHIPALA, qui est le symbole de nos ancêtres les Tiwanaku. Nous ne permettons pas ces attitudes qui menacent la vie ». Il est notamment demandé « le retour immédiat de la police et de l’armée dans leurs casernes, car nous ne laisserons pas nos frères continuer à mourir dans les mobilisations ». Il est enfin mentionné « le respect de l’intégrité de la vie humaine dans tout l’État plurinational de Bolivie ».

A la suite du massacre de Senkata par l’armée (9 morts), à El Alto, le 19 novembre, le Jatun Ayllu Qhayana, et d’autres ayllus du Nord Potosi, décident finalement de rejoindre La Paz. Une vidéo montre un cortège quittant Copalca de nuit, femmes en tête avec la wiphala, en présence des mineurs de Mallku Khota, pendant qu’une voix commente : « le district Qhayana, toujours debout, jamais à genou ! En route vers La Paz en appui aux Alteños ». Un texte accompagne la vidéo, demandant « la démission immédiate de la présidente autoproclamée Añez pour avoir réprimé nos frères des tropiques et de El Alto  ; le retour immédiat de la police et de l’armée aux casernes ; le respect de la wiphala, notre symbole millénaire des peuples autochtones d’origine ». Aucune référence n’est faite à l’égard d’Evo Morales.

Conclusion

Au moment de conclure cette brève analyse, il est difficile d’imaginer le futur de la Bolivie, le gouvernement alliant répressions de la rue et négociations avec le MAS et les organisations sociales, dont le corporatisme engendre parfois des accords les plus improbables. A l’inverse, les violences du gouvernement transitoire peuvent générer de nouvelles solidarités populaires, pouvant aller à l’encontre des directives nationales. Le suivi des mobilisations dans le Nord Potosi révèle néanmoins plusieurs dynamiques. Premièrement, les ayllus se sont démarqués de l’image guerrière instrumentalisée aussi bien par le gouvernement Morales que par l’opposition, dans une zone pourtant habituée aux débordements et aux violences. Deuxièmement, les fractures des années précédentes entre organisations sociales restent ouvertes, ce qui explique la difficulté à établir un compromis entre les différents secteurs. Enfin, dans le Nord Potosi la mobilisation ne se fait pas au nom d’Evo Morales mais principalement pour la défense de l’Etat Plurinational et de la wiphala, du fait de la présence du secteur anti-evista qui n’était pas prêt à se mobiliser pour défendre Evo Morales mais l’est pour les acquis du « processus de changement » et contre l’extrême droite.

Si chaque territoire a ses propres dynamiques, comment, dans notre cas, expliquer que le Nord Potosi n’a pas répondu massivement à l’appel lancé par Evo Morales pour défendre son élection, et qu’il a fallu attendre plusieurs semaines pour que la région se mobilise réellement ? Les réponses sont à trouver dans les actions passées du gouvernement Morales lui-même. Le Pacte d’Unité entre organisations sociales qui avait favorisé l’ascension d’Evo Morales et l’instauration d’un Etat Plurinational a volé en éclat, le « gouvernement des mouvements sociaux » promis par l’ancien président ayant renforcé les luttes corporatistes de chaque secteur. C’est cette unité que les organisations sociales ont souhaité d’abord reconstituer au niveau local. Ce retour au local et aux formes communautaires de mobilisation (cabildos, bloqueos) révèlent aussi les distances qui se sont créées entre la verticalité accrue du MAS et les organisations de base, une distance qui peut expliquer les difficultés des leaders nationaux à mobiliser massivement les campagnes comme elles l’ont tenté au début du conflit. Enfin, c’est la stratégie d’Evo Morales de mobiliser ces mêmes campagnes contre la ville qui pose question. Le développement du pays, la construction de centaines de kilomètres de route, mais aussi l’échec de l’aide à l’agriculture paysanne traditionnelle, ont renforcé les connexions (déjà nombreuses) entre les campagnes et les villes. Aujourd’hui plus qu’avant, on ne vit plus dans les communautés uniquement de la production agricole, on est aussi maçon ou chauffeur à la ville, mineurs dans les coopératives.

A Copalca, les camions qui chargeaient les habitants dans leur benne deux fois par semaine depuis Llallagua ont été remplacés par des bus et minibus quotidiens. La construction probable d’une nouvelle route ouvre de nouvelles perspectives économiques, chacun s’improvise restaurateur, ouvre son commerce. Alors qu’il y a quelques années les habitants réinventaient la démocratie locale en y introduisant des « us et coutumes » indiennes, l’objectif principal est aujourd’hui d’être reconnu comme une « aire urbaine » afin de mieux réglementer la propriété foncière et d’obtenir des crédits pour améliorer les habitations. Les fêtes traditionnelles se patrimonialisent, avec l’aide des écoles, dans l’espoir de maintenir la culture locale mais aussi de générer une activité touristique. L’un des paradoxes d’Evo Morales est d’avoir romantisé une indianité qu’il a lui-même dissout par ses actions. Elle restera sans doute vivace, mais plus avec les mêmes aspirations ni les mêmes représentations. Une indianité en tout cas plus aussi prête que par le passé à affronter les « frères » des villes.

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