Bolivie : leçons d’un échec

Pierre Beaudet

Selon Bonaventure de Sousa Santos, le coup d’état contre le gouvernement d’Evo Morales s’inscrit bien dans la lignée des volontés et action de l’Empire américain : « On a commencé par préparer l’opinion à la « nécessité » changement de régime d’un gouvernement jugé hostile aux intérêts des États-Unis. On a continué en niant la victoire des « ennemis ». On a terminé en reconnaissant rapidement le nouveau régime qui prend des mesures atypiques d’un gouvernement de transition ». Pour le chercheur portugais on ne devrait pas être surpris : « Ce qui se passe en Bolivie annonce malheureusement ce qui s’en vient sur le continent et ailleurs dans le monde au cours des prochaines décennies ».

Les réalisations du gouvernement d’Evo Morales

Élu pour la première fois en 2006 (puis réélu en 2012), le gouvernement d’Evo Morales a transformé ce pays qui était connu pour sa grande pauvreté et son instabilité. Les deux mesures centrales du premier mandat ont été la nationalisation des hydrocarbures et, l’approbation par référendum d’une nouvelle Constitution déclarant la Bolivie comme un État plurinational.

Cette nationalisation des hydrocarbures a été suivie d’autres dans divers domaines stratégiques dont les télécommunications. C’était alors une période faste en partie à cause de l’augmentation du prox des matières premières sur les marchés mondiaux. Avec cela, la Bolivie a cessé d’être un mendiant. L’état s’est renforcé en se déployant sur l’ensemble du territoire. Selon Boaventura, c’est l’investissement public « qui est devenu la principale source du modèle de croissance, de stabilité économique et de redistribution ».  L’économie s’est partiellement diversifiée par des investissements stratégiques dans la production d’électricité, l’exploitation du fer et du lithium, etc.

Selon les données officielles, le taux de pauvreté est tombé pendant ces années de 59,9% à 34,6% (l’extrême pauvreté de 38,2% à 15,2%). Les couches les plus vulnérables (personnes âgées, enfants d’âge scolaire, femmes enceintes) ont été les principales bénéficiaires. En même temps, émergeait une nouvelle » classe moyenne », qui passait de 3,3 millions (2005) à sept millions (2018). 

Les accomplissements du gouvernement de Morales incluent d’autres avancées sociales. Ainsi des progrès importants réalisés en matière d’égalité entre les femmes et les hommes, D’où la présence égale des femmes élues dans les organes législatifs du Gouvernement (Assemblée législative plurinationale, assemblées de département, conseils municipaux). L’analphabétisme a été fortement réduit, de même que le chômage, pendant que l’on constatait l’augmentation du salaire minimum et l’augmentation de l’espérance de vie. 

Défaillances

Une grave erreur du gouvernement a été de bureaucratiser le processus de changement en cooptant des organisations populaires ou pire encore, en favorisant leur fragmentation. Des organisations autonomes nécessaires pour surveiller et préserver les conquêtes ont été affaiblies par l’État qui a privilégié celles qui appuyaient ces politiques au détriment des critiques. dirigeants. 

D’autre part, le gouvernement n’a pas été en mesure de mettre en œuvre certains grands principes de la Constitution, notamment en ce qui concerne l’exercice (et pas seulement la reconnaissance) des droits.

Lors du deuxième mandat, des conflits sont survenus, dont le plus connu a été l’opposition des autochtones de l’Amazonie à la construction d’une grande route devant traverser leurs territoires. Cette « erreur » était symptomatique de l’attraction d’Evo Morales pour les méga projets et les entreprises extractivistes. Cette situation s’est aggravée du fait que le gouvernement n’a pas vraiment respecté les engagements découlant de la constitution à l’effet de la nécessité de consultations préalables avec des communautés affectées par les projets.

Le referendum désastreux

En 2016, Evo Morale a voulu amender la constitution pour pouvoir se présenter pour une troisième fois à la présidence, Mais à la surprise générale, 51 % de la population a dit non, ce qui aurait voulu dire la fin de la gouvernance d’Evo et de son vice-président, Alvaro Garcia Linera. Mais c’est là que tout a bloqué. « Le leadership du gouvernement et du MAS, affirme Boaventura, était devenu beaucoup trop centralisé autour d’Evo Morales ». Son départ annoncé était présenté comme une catastrophe. C’est ce qui l’a mené à contourner la constitution en invoquant ses droits devant le tribunal auprès du pays.

Un autre errement a été marquant sur la définition plurinationale et régionale reconnue dans la Constitution politique. Selon Boaventura, « malgré l’impulsion initiale, il y eut des obstacles entravant la formation de l’autonomie pour les communautés paysannes autochtones. Apparemment, le gouvernement n’y croyait pas ».

La chute d’Evo

Si les erreurs avaient dépassé les réalisations du gouvernement, Evo Morales aurait perdu les élections d’octobre 2019. Mais on le sait, Il les a gagnées ! Par conséquent estime Boaventura, les élites locales inspirées par les États-Unis ont décidé de le renverser. Elles ont d’abord invoqué le fait qu’il y avait eu une fraude « monumentale », mais le rapport d’expert de l’OEA indique que Morales a certainement obtenu la majorité des voix, bien qu’il y ait eu des « irrégularités ». Par la suite, quand Morales s’est dit en accord avec la recommandation d’une nouvelle élection, la droite a soulevé des éléments des classes moyennes urbaines. « Cette droite, selon Boaventura, n’avait jamais accepté l’élection du premier autochtone de l’histoire la Bolivie. Dans ce contexte explique-il, « le coup d’état a été planifié de longue date, en synchronisant les actions des élites locales et de l’impérialisme américain ». Et c’est ainsi qu’un soulèvement a eu lieu pour demander le départ pur et simple d’Evo Morales, avec l’intervention active des forces de police, puis, peu après, de l’armée. Parallèlement, des bandes armées attaquaient les dirigeants du MAS. Une fois Morales parti en exil, la droite a auto-proclamé la deuxième vice-présidente dont le parti, lors des élections, n’avait obtenu que 4 % des votes. Selon Boaventura, « les responsables du coup d’État ont profité de la mobilisation de citoyens pour promouvoir la violence (comme l’incendie de cinq tribunaux électoraux départementaux) ». Deux massacres (Sacaba et Senkata) ont été le résultat de la répression policière contre des manifestations pro-Morales. Le gouvernement de « transition » qui gouverne actuellement annule les engagements internationaux de Morales (tel le retrait de l’ALBA et de l’UNASUR), nie l’exercice des droits collectifs, la démocratie communautaire, le respect de pachamama, etc. L’élection qui doit avoir lieu avant la fin de l’année s’annonce hautement manipulée, à commencer par l’exclusion d’Evo Morales et d’Alvaro Garcia Linera.

La dimension géopolitique

Derrière cette évolution malheureuse se profilent des contradictions d’un autre niveau. La Chine est en montée sur le continent. Son influence s’étend du Brésil à l’Argentine en passant par la Bolivie, l’Équateur, le Venezuela. Selon Boaventura, « dans le cas de la Bolivie, la Chine a investi massivement dans les mines de lithium, produit essentiel lui permettant d’assurer sa croissance dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la technologie 5G est en jeu. Au cours des derniers mois, le gouvernement d’Evo Morales a signé un contrat avec la Chine pour la création d’une société de fabrication de lithium métallique.

Les États-Unis ne pouvaient tolérer cette pénétration chinoise : « il était donc nécessaire de neutraliser le gouvernement Morales en fonction de la doctrine Monroe », qui définit le périmètre hémisphère comme la cour arrière des États-Unis. Il fallait donc éliminer le président bolivien, comme cela a été le cas au Brésil et en Équateur.

Controverses

Après la chute du gouvernement, des critiques virulentes contre Morales sont venues de secteurs féministes latino-américaines de gauche. Cela a mal passé, en général, parmi les organisations de femmes autochtones. Néanmoins selon Boaventura, les critiques féministes doivent être prises en compte. Cependant, « la question centrale est de déterminer si cette critique, telle que formulée, contribue ou non à approfondir la fragmentation de la résistance au capitalisme, au colonialisme et au patriarcat ». Face au coup d’État impérialiste en Bolivie, quelle est la lutte la plus urgente pour défendre les solutions démocratiques proposées par Evo? Peut-on le diaboliser comme s’il était le seul coupable de son malheur? Dans un contexte de grande agressivité impériale, ne serait-il pas plus urgent de montrer que les alternatives de gauche doivent être trouvées de manière démocratique au sein même du pays et ne doivent en aucun cas être instrumentalisées par l’impérialisme?  

Autre point de contentieux, les justes critiques d’Evo sur l’extractivisme « ne pourraient-elles être formulées et dans un style qui ne favorise pas une solution encore plus néo-extractiviste, avec moins de souveraineté nationale et beaucoup moins de souci de redistribution sociale? ». Selon Boaventura, il ne fait pas « blanchir les erreurs graves du gouvernement bolivien, mais d’analyser le moment et le contexte » tout en s’assurant que « la critique renforce n’affaiblisse pas la résistance anticapitaliste, anticoloniale et anti-patriarcale ».

Les défis 

Premièrement, il ne faut jamais se contenter de proclamer que l’État est décolonisé. En réalité, la Bolivie d’Evo Morales n’était pas réellement plurinationale : « C’était certainement un État beaucoup plus bienveillant où le bien-être des populations avait pris le dessus sur des politiques centenaires de violence, de discrimination et d’humiliation, mais cet État fonctionnait encore ». Au bout de la ligne affirme Boaventura, « un pays comme la Bolivie ne sera pleinement démocratique que s’il est gouverné par un peuple autochtone et conforme à sa vision du monde. » 

Autre problématique, il est faux de tout focaliser sur la saisie du pouvoir de l’État : « Le pouvoir de l’État doit être utilisé pour initier une longue transition vers un État véritablement plurinational, anticapitaliste, anticolonial et anti-patriarcal ». Le travail a seulement commencé avec Evo Morales, mais on ne pouvait pas s’attendre à régler le problème dans un pays qui vivait sous l’apartheid depuis 500 ans.

Autrement selon Boaventura, « les résistances anticapitalistes, anticoloniales et anti-patriarcales doivent toujours être articulées de manière à se renforcer mutuellement. Nous devons apprendre à marcher plus ensemble et plus humble, avec le poids de nos limitations et de nos erreurs réciproques ». Enfin, il faut accepter que la démocratie libérale n’a pas d’avenir au fur et à mesure que le système capitaliste perd son hégémonie : « la démocratie libérale va se fusionner avec les nouvelles formes de dictature. On ne peut pas séparer la démocratie de la révolution. Nous devons révolutionner la démocratie et démocratiser la révolution ».

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