Brésil : la guerre sanglante contre les pauvres

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JEAN-MATHIEU ALBERTINI, médiapart, 2 janvier 2020

Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.– Agatha avait huit ans. Fin septembre, dans une favela de la zone nord de Rio de Janeiro, elle été tuée par la police. Selon les habitants, un policier a cru voir un suspect passer à moto, a fait feu et a manqué son coup, touchant un van où se trouvait Agatha. Les résultats de l’enquête, publiés le 19 novembre, deux mois après sa mort, ont montré que la version des habitants était la bonne : un caporal a effectué un tir de sommation pour faire arrêter deux hommes sur une moto, dont l’un portait un cadre de fenêtre que le policier assure avoir pris pour une arme. Le tir a ricoché sur un poteau électrique avant de toucher l’enfant.

Une semaine après l’assassinat, la colère des habitants du complexo do Alemão (zone nord de Rio) était toujours vive. Élèves et professeurs des 13 favelas qui composent le complexo ont organisé une nouvelle manifestation pour dénoncer une politique d’État qui abandonne l’éducation au profit de la confrontation. « Depuis le début de l’année, des élèves ont loupé 71 jours de classe à cause d’opérations policières à Rio de Janeiro, s’époumonait un professeur au début du cortège. Combien de fois nos élèves, déjà traumatisés, devront encore se jeter au sol en plein cours ? »

Au moins 500 personnes s’étaient regroupées à l’entrée de la favela da Grota pour rejoindre celle de la fazendinha, où Agatha a été tuée. Des ballons jaunes, gonflés en son hommage, coloraient la foule, qui a grossi à mesure que la nuit tombait. Derrière, un cortège de motos-taxis solidaires fermait la marche en klaxonnant bruyamment.

Téléphone en main pour retransmettre tout en direct, Thainã de Medeiros, membre du collectif Papo Reto, un collectif de journalistes communautaires issus du complexo do Alemão, était furieux : « On n’arrête pas d’alerter que ça va merder, personne ne nous écoute ! Rio devrait s’arrêter chaque fois qu’un enfant meurt. Mais non, la vie continue dans la zone sud comme si de rien n’était. On n’en peut plus ! » Thainã dénonce une politique dépassée, fondée sur une logique de guerre, qui a déjà montré ses limites partout dans le monde et qui traumatise les policiers, jetés sur le théâtre des opérations sans préparation adéquate. « Ils considèrent tous les habitants comme des ennemis. Juste après la mort d’Agatha, les agents sur place étaient complètement paranoïaques et erratiques, pointant leurs armes et hurlant sur tous ceux qui apparaissaient. »

Cinq jours après la mort d’Agatha, la pression semblait avoir porté ses fruits. Un groupe de députés a réussi à amender le projet de loi « anti-crime » et, finalement, début décembre, celui-ci a été adopté par l’Assemblée sans sa partie la plus polémique. C’était l’une des principales promesses de campagne de Bolsonaro, qui aurait permis de considérer comme de la légitime défense l’« excès » d’un agent s’il ressent de « la peur, de la surprise ou une violente émotion ». En résumé, une carte blanche pour tuer sans conséquences. « C’est triste qu’une enfant doive mourir pour faire reculer un projet aussi absurde », soupire Thainã.

L’amertume de Thainã est compréhensible. D’abord parce que le projet du gouvernement fédéral peut revenir sous de nouvelles formes. Mais surtout parce qu’une semaine après la mort, le gouverneur de Rio de Janeiro, Wilson Witzel, qui dirige la police militaire et civile de l’État, a promulgué un décret mettant un terme au bonus salarial pour les agents qui réduisent leur taux de létalité. 

Dans le cortège du complexo, l’ennemi, c’est d’abord Wilson Witzel. Malgré ses discours violents, Bolsonaro est à peine mentionné. Le président, d’habitude si prolixe, s’est refusé à commenter la mort d’Agatha. « On l’oublie pas, on fait juste face au danger le plus urgent », explique une jeune participante de la marche. Un gosse de 10 ans tient ainsi une plaque au message clair : « Witzel, assassin et terroriste. »

« Il est inadmissible que la police puisse tirer en rafale depuis un hélicoptère, c’est interdit par la loi », explique Thainã.

Witzel ne s’en préoccupe pas vraiment, il s’est même filmé dans un hélicoptère, accompagnant une opération en mai. À l’époque, les policiers avaient tiré sur une tente de prière évangélique en affirmant qu’il s’agissait d’un poste d’observation de trafiquants de drogue. Witzel, comme un pastiche de Bolsonaro, mise tout sur la communication tapageuse. Le mandat du gouverneur, comme celui du président, est marqué par une absence de réel plan de sécurité publique.

Ancien juge totalement inconnu à la veille des élections de 2018, Witzel l’a emporté en surfant sur les idées défendues par Bolsonaro. Ils ne sont pas les créateurs de cette politique de confrontation, « mais maintenant, c’est encore pire. Cette politique d’extermination est totalement assumée, soupire Thainã. Il y a des fusillades sans cesse. Ça arrête tout. Lors de la dernière grosse fusillade dans mon quartier, une femme n’a pas pu se rendre à son mariage. Une autre n’a pas pu sortir de sa maison pour accoucher… » 

Les tirs peuvent démarrer n’importe où et n’importe quand. À défaut de mieux, la salle de bain est souvent considérée comme la pièce la plus sûre. Dans la rue, les bars ou les commerces, il faut se jeter au sol et attendre, en sachant qu’il faudra déplorer une ou plusieurs victimes quand le calme reviendra. Entre janvier et août 2019, la police de Rio de Janeiro a tué 1 249 personnes, un record. Aujourd’hui, les deux hommes politiques, qui chassent sur le même terrain électoral, sont brouillés, car Witzel ne cache plus ses prétentions présidentielles. Une mauvaise nouvelle pour les habitants, qui devraient faire les frais d’une surenchère de discours et de mesures violentes pour attirer les électeurs séduits par les discours extrémistes.

« Ils trouvent toujours un moyen d’éviter la condamnation » 

Or, selon José Cláudio Souza Alves, spécialiste des milices à l’UFRRJ (université fédérale rurale de Rio), ce type de politique favorise aussi la propagation des groupes paramilitaires formés par des policiers et agents de sécurité. Créés à l’origine pour lutter contre les trafiquants, ils sont vite devenus des organisations criminelles pratiquant racket, assassinats et trafic de drogue. Grâce aux politiques défendues par le président et le gouverneur, les policiers ripoux peuvent se débarrasser plus facilement de leurs ennemis sans craindre d’investigation. « Aussi bien Bolsonaro que Witzel cherchent à avoir le soutien des miliciens, car ils contrôlent un territoire de vote énorme ! Les trafiquants meurent ou vont en prison, alors que les miliciens se font élire. Et lors des municipales à venir l’an prochain, ils vont pousser leur avantage. »

Les opérations dans les zones tenues par les milices sont presque inexistantes, alors même qu’elles contrôlent plus de territoires, souligne le professeur. « Dans la zone ouest, la seule favela aux mains du trafic est la Cité de dieu et, comme par hasard, il y a des opérations permanentes depuis plusieurs semaines. » Un procureur interrogé par le journal Globo déplore ainsi que des groupes de miliciens se soient infiltrés dans des bataillons de police militaire et organisent des incursions contre les trafiquants. 

Un mois avant la mort d’Agatha, le gouverneur avait attaqué « les pseudo-défenseurs des droits de l’homme » en affirmant que les cadavres d’innocents « sont sur [leur] conscience, [eux] qui ne laiss[ent] pas la police faire son travail ». Thainã et ses collègues de Papo Reto sont des cibles de choix. Des réseaux d’extrême droite très efficaces soutiennent la « nécropolitique » défendue par le président Bolsonaro et le gouverneur. Le très jeune âge et le parcours scolaire exemplaire d’Agatha les ont empêchés de propager des rumeurs sur son implication dans le trafic, comme c’est souvent le cas.

Les attaques se sont donc concentrées sur ceux qui exigent justice, les accusant d’être financés par les trafiquants. La version de la police, qui assure que les agents n’ont fait que réagir à une attaque de trafiquants de drogue, est défendue avec violence sur ces réseaux. Or, selon les témoignages du conducteur du van et des habitants, aucune fusillade n’a eu lieu ce jour là. « On connecte environ 600 personnes éparpillées dans tout le complexo do Alemão, via trois groupes WhatsApp. S’il y a une fusillade quelque part, on le sait immédiatement. Pourtant, notre version est toujours remise en cause », assure Thainã. 

À la fin du cortège, la nuit est déjà tombée quand d’autres mères endeuillées par la perte d’un de leurs enfants se succèdent au micro. L’assistance, regroupée autour du petit carrefour où Agatha a été tuée, les écoute le poing levé. Elles appellent à « la résistance des favelados pour mettre fin aux massacres ». Le grand-père d’Agatha fait une apparition et prend la parole. Sans avoir l’air de croire à la justice des hommes, il s’accroche à l’espoir d’une justice divine. Aucun des cinq cas d’enfants assassinés depuis le début de l’année n’a été résolu. 

Dans le cas d’Agatha, l’enquête semblait mal partie. Les experts balistiques ont déclaré être incapables de déterminer l’origine de la balle qui a touché la fillette, tandis que le témoin principal du meurtre a dû quitter l’État à cause des menaces qu’il reçoit. Le lendemain de sa mort, les policiers ont essayé de faire pression sur les médecins pour récupérer la balle responsable de la mort de l’enfant et sur les 20 présents lors de l’assassinat, seuls deux ont accepté de participer à la reconstitution organisée le 1er octobre. 

Début décembre, le ministère public de Rio de Janeiro a cependant fini par mettre en examen le policier militaire du chef d’homicide qualifié. Mais le chemin est encore long et incertain pour arriver à une condamnation. « Ils trouvent toujours un moyen d’éviter la condamnation. » Malgré son engagement, Thainã ne nourrit aucun espoir : « En 2016, après la mort d’Eduardo, 10 ans, il a été prouvé que le coup de feu est bien parti de l’arme du policier mais, même là, la justice a considéré qu’il était en état de légitime défense. En 2015, il y a même une vidéo de policiers modifiant la scène du crime en plaçant une arme dans la main d’un innocent qu’ils venaient de tuer. Ils l’ont ensuite fait tirer un coup de feu pour faire croire à une confrontation début 2019. Mais malgré la vidéo, ils ont été aussi absous. » De ce fait, sa priorité et celle de son groupe est de soutenir la famille. Malgré les premières conclusions de l’enquête, aucun procès n’est prévu pour le moment.

Le discours du grand-père met fin à la manifestation. Au moment de se disperser, l’un des organisateurs avertit : « Rentrez en groupe pour éviter que les policiers ne s’en prennent à vous. Ce sont des lâches ! » Autour, une quinzaine d’agents se sont regroupés pour filmer les participants. Certains s’en amusent. « Witzel est un danger pas seulement pour nous à Rio mais pour tout le pays. Car cette ville est un laboratoire. Ce qui est testé ici est généralement mis en place dans le reste du Brésil », affirme Thainã de Medeiros.