Brésil : la montée de l’extrême-droite

Mylène Gaulard (correspondance)

Le « tournant à gauche » de l’Amérique latine est bel et bien terminé. Qu’il s’agisse de l’élection de Sebastián Piñera au Chili, de celle de Mauricio Macri en Argentine, ou plus récemment de Iván Duque en Colombie, les grandes consultations politiques de ces dernières années vont dans un sens identique que seule la victoire de Andrés Manuel López Obrador au Mexique semble prendre à rebours. Dans le cas du Brésil, la destitution de Dilma Rousseff en août 2016, la condamnation de Lula en juillet 2017 puis son emprisonnement en avril 2018 sont autant de faits s’inscrivant dans le contexte d’une droitisation de plus en plus marquée de la politique, rendue d’autant plus évidente par l’enjeu des élections d’octobre 2018.

Le « Trump » brésilien

Jair Bolsonaro, député de l’État de Rio de Janeiro et vedette de l’élection présidentielle d’octobre 2018, et élu depuis 1991, s’était déjà fait remarquer en 1986 pour une interview au magazine Veja, au cours de laquelle il réclamait une hausse des salaires des militaires. Cette revendication, émise un an après la fin de la dictature, liée à l’accusation, dont il se déclarera toujours innocent, d’avoir tenté d’organiser des attentats dans des lieux publics pour attirer l’attention sur sa cause, lui valut alors quinze jours de prison. En 1999, Bolsonaro déclarait que la dictature n’avait pas exécuté des milliers de personnes. Lors d’un débat télévisé, il déclarait en 2003 à l’élue Maria do Rosário qu’il ne la violerait jamais, car elle ne le méritait pas, propos qu’il lui répéta à la Chambre des députés onze ans plus tard. Toujours dans le cadre de ses fonctions politiques, il rendit hommage lors de son vote en faveur de la destitution de Dilma Rousseff au colonel Ustra, connu pour ses pratiques de torture infligées aux militants de gauche dont faisait partie cette ancienne guérilla durant la dictature militaire. Outre cette absence chronique de toute forme de respect pour ses adversaires politiques, Bolsonaro se distingue aussi par son homophobie, nettement affichée lorsqu’il affirme qu’il préférerait un fils mort plutôt qu’un fils homosexuel ; son racisme vis-à-vis des communautés indigènes et noires, taxées par lui de paresse et de parasitisme ; et sa misogynie quand il s’avoue convaincu de l’immoralité de la présence des femmes sur le marché du travail. Régulièrement désigné comme le « Trump brésilien », Bolsonaro affiche donc des positions conservatrices extrêmement dures. Sa proximité avec les milieux évangéliques, depuis son mariage en 2013 avec une membre de l’Église baptiste, l’aide sans aucun doute à profiter de l’essor des évangéliques qui comptent 42 millions de pratiquants aujourd’hui.

L’influence des évangéliques

Bolsonaro demeure assez isolé du point de vue de ses soutiens institutionnels. Regrettant la dictature militaire, il est ainsi rejeté par l’armée qu’il accuse d’être « infiltrée par les communistes », mais qui le critique essentiellement pour son comportement considéré comme incontrôlable. De même, rappelons que Bolsonaro ne s’est jamais identifié longuement à un parti spécifique, et son rattachement actuel au PSL ne date que du début de l’année 2018, après un bref passage de quelques mois au Parti social-chrétien (PSC) puis au Parti écologique national (PEN) entre 2016 et 2017. À une époque où les partis politiques sont particulièrement déconsidérés aux yeux de la population, on comprend mieux l’émergence d’un tel électron libre du système partisan. La communauté évangélique dont l’essor est le plus rapide depuis le milieu des années 1970, grâce à l’utilisation de la radio et de la télévision sur lesquelles leurs émissions sont très présentes, est celle des néo-pentecôtistes, représentés principalement par l’Église Universelle. Les églises néo-pentecôtistes ont introduit la théologie de la prospérité selon laquelle l’aisance matérielle d’un croyant serait le résultat d’une bénédiction divine. Bolsonaro espère récupérer 80 % des votes de cette communauté. La Bancada evangélica, au sein de laquelle sont représentées surtout trois églises (l’Assemblée de Dieu, l’Église universelle du Règne de Dieu et l’Église baptiste) est apparue lors des élections de l’Assemblée constituante (1987-1988), au terme desquelles trente-deux députés fédéraux évangéliques furent élus. Force en pleine expansion, ils obtinrent soixante députés et quatre sénateurs en 2005, soit 13 % du Congrès, ce qui révèle la vive progression de ce groupe, malgré un poids politique qui n’est pourtant pas encore totalement représentatif de la place des évangéliques dans la société brésilienne. Outre leur place au Congrès national, le suffrage des évangéliques est en effet considéré comme essentiel lors des élections présidentielles, ce qui explique les postes offerts dans l’administration à certains pasteurs. Ce vote fut même considéré comme l’un des facteurs déterminants de la victoire de Cardoso en 1994, de même que de celle de Lula en 2002.

Des appuis parmi les classes populaires et moyennes

La force politique des évangéliques se comprend surtout comme le résultat d’un poids croissant de ces nouvelles communautés parmi les catégories les plus pauvres, présentes dans les périphéries des grandes villes et coupées de toute autre attache communautaire. Apportant un soutien spirituel et matériel à des individus isolés qui subissent de plein fouet les différentes crises rencontrées depuis quarante ans par le Brésil, les églises évangéliques leur fournissent aussi un réseau professionnel ainsi que des aides pour mieux faire face au dédale de l’administration brésilienne. La particularité de l’Église universelle est par exemple de proposer trois ou quatre cultes publics tous les jours, et donc d’être ouverte en permanence à ses fidèles en difficulté. Les femmes, les jeunes et les Noirs les plus pauvres de la population constituent ainsi les principales cibles du prosélytisme de ces églises. Bénéficiant du dízimo, la dîme, qui consiste pour les fidèles à reverser 10 % de leurs revenus à leur église, les églises évangéliques fonctionnent au final comme des entreprises suivant une logique de marché, avec une offre systématique de services magico-religieux pour s’assurer le soutien des croyants, et une communication des plus sophistiqués s’appuyant sur l’utilisation intensive de la radio, de la télévision et d’internet pour recruter de nouveaux fidèles parmi les couches populaires, mais également, de plus en plus, parmi les catégories les plus aisées.

Bolsonaro séduit aussi surtout les couches les plus aisées de la population : parmi les Brésiliens dont les revenus sont supérieurs à cinq salaires minimums, soit 5 % de la population. Or, ce sont justement ces catégories aisées, surtout les plus jeunes, très présents sur les réseaux sociaux, qui ont majoritairement composé les manifestations de juin 2013, devenues des lieux de contestation des politiques de la gauche brésilienne : issu dans un premier temps d’un mouvement de protestation contre la hausse des prix du transport (liée en partie aux grands événements sportifs comme les Jeux olympiques de Rio en 2016 et la Coupe du monde de football en 2014), il s’est rapidement retrouvé dépassé par une critique assez violente d’un PT corrompu incapable de redresser l’économie du pays.

Remarquons que cette jeunesse des classes moyennes supérieures brésiliennes, de plus en plus séduite par les promesses du néolibéralisme, est particulièrement critique des grands programmes sociaux menés par le PT et même par Cardoso dès la décennie 1990, accusés d’avoir privilégié à leurs dépens les catégories les plus pauvres, et surtout la région du Nordeste désignée comme la source de toutes les difficultés actuelles.

S’il s’oppose encore violemment à la retraite par capitalisation, à la baisse des dépenses publiques et à des taux d’intérêt élevés accusés de ne profiter qu’aux banquiers, il est donc presque certain que Bolsonaro sera sensible à l’avenir aux sirènes de l’ultralibéralisme qu’une partie de la droite brésilienne, aussi bien du côté des grands propriétaires terriens que dans l’ensemble du milieu de l’agrobusiness, souhaiterait enfin adopter, ce qui le mettra sûrement en porte-à-faux avec son nationalisme actuel. Bien qu’en apparence très attaché à l’intervention de l’État dans l’économie, suivant en cela une logique développementaliste qui le pousse à critiquer régulièrement la désindustrialisation et la reprimarisation de l’économie de ces vingt dernières années, il n’hésite pas à vanter les mérites du régime chilien de Pinochet, parmi les premiers du continent à avoir adopté dès la décennie 1970 un programme de croissance néolibéral décidé en concertation avec des économistes de l’université de Chicago, les fameux « Chicago Boys ».

L’expression d’un rejet de la corruption et de la politique traditionnelle

Alors qu’il était très mal vu en 1985, lors du retour de la démocratie au Brésil, de s’afficher comme conservateur et donc comme proche idéologiquement du régime antérieur, la succession de scandales de corruption dans la classe politique brésilienne amena progressivement la jeunesse d’une classe moyenne supérieure à exprimer sur les réseaux sociaux des idées, certes conservatrices, mais surtout très critiques du PT, au pouvoir depuis 2002. Dès 2005, trois ans après l’arrivée de Lula à la présidence, le scandale du mensalão (mensualité) révèle notamment tout un système de pots-de-vin visant à acheter les votes des députés appartenant aux autres partis politiques. Dans un système politique où près de trente partis sont représentés à la Chambre des députés, cette pratique était en réalité devenue assez commune depuis la fin des années 1980. Quoi qu’il en soit, l’opération « Lavage Express » (Lava Jato), initiée en 2014, impliqua de nombreux politiques qui furent condamnés à des peines de prison assez lourdes. La grande compagnie pétrolière, Petrobras, fut aussi mêlée à des affaires de corruption qui au final n’épargnèrent pas même l’ancien Président, Luiz Inácio da Silva, dit Lula, accusé d’avoir accepté un appartement offert par une entreprise de construction dans une station balnéaire. Expliquée surtout par la chute des prix des matières premières, la crise économique actuelle, responsable d’un taux de chômage atteignant 12 % de la population active, contre 6,7 % en 2010, contribue à discréditer encore davantage le programme du PT et les politiques menées depuis 2002. Alors que le pays profitait encore d’un taux de croissance du PIB de 7,5 % en 2010, cette croissance est remise en question depuis lors. Après des taux négatifs obtenus en 2015 et 2016, la plus grave récession depuis le début des années 1980, elle n’est revenue qu’à 1 % en 2017.

Le projet de la droite

Fruits d’une société hyper conflictuelle, avec près de 60 000 homicides par an, qui placent le Brésil dans le triste palmarès des pays les plus violents et inégalitaires, les tensions brésiliennes ne s’expriment pas davantage sur le plan idéologique. Toute une génération s’est retrouvée confrontée à un vide politique, similaire à celui observé au niveau mondial, en raison d’une libéralisation acceptée sans contestation soit sous sa forme politique soit sous son manteau économique, alors même qu’elle ne se sentait pas responsable des méfaits de la dictature militaire, représentative d’une époque non vécue par elle. Lors de la Marche pour Jésus de juin 2017, ayant réuni près de deux millions de personnes à São Paulo, des pancartes en appelant au retour des militaires au pouvoir étaient ainsi brandies sans complexe par une partie de la jeunesse. Le nouveau bloc de droite apparaît donc des plus forts aujourd’hui, ce qui lui permet de porter dans les instances politiques des positions ouvertement conservatrices sur le port d’armes, la morale et la défense des grands propriétaires terriens, la morale et la défense des grands propriétaires terriens : les propos très insultants de Bolsonaro sur les communautés indigènes et les paysans sans-terre, accusés de vouloir s’emparer des meilleures terres grâce à l’aide de l’État, et ce aux dépens d’une utilisation rentable de celles-ci, se comprennent dans un contexte politique où le bloc ruraliste, représentant ces grands propriétaires, est constitué de près de 200 députés, soit 40 % du Congrès national en 2018. Ce Congrès élu en 2014 apparaît dès lors comme l’un des plus conservateurs de l’histoire de la démocratie brésilienne, ce qui permit le vote de lois qui auraient automatiquement été rejetées auparavant, qu’il s’agisse de la réduction de la majorité pénale ou du Statut de la famille qui exclut la possibilité de mariages homosexuels.

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