Brésil : les fragilités du pouvoir

Extraits d’une entrevue avec João Pedro Stedile, Verónica Goyzueta, La Diaria, 15 mai 2019

L’économiste a été l’un des fondateurs du Mouvement des paysans sans terre (MST) à la fin des années 70. En outre, il fait partie du Front populaire brésilien, qui intègre depuis 2015 des dizaines d’organisations issues des sphères politique, jeunesse, féministe, syndicale et pastorale.

Quelle est votre lecture du moment actuel au Brésil?

C’est un moment très complexe. En premier lieu, on assiste à une aggravation de la crise du capitalisme au niveau international, qui se reflète au Brésil, avec l’aggravation des inégalités sociales et les problèmes politiques. Cette crise, qui a paralysé l’économie de 2012 à aujourd’hui, a eu pour conséquence une nouvelle corrélation des forces entre les classes dirigeantes. Lors des dernières élections, le candidat naturel des hommes d’affaires était le gouverneur de San Pablo, Geraldo Alckmin. Finalement, la bourgeoisie brésilienne a dû faire appel au projet d’extrême droite représentée par Jair Bolsonaro. La victoire a été arrachée parce qu’il y a eu manipulation de la volonté populaire, parce qu’il y a beaucoup d’argent en jeu, mais avant tout, à cause de la manipulation via WhatsApp, qui avait déjà fait ses preuves avec Donald Trump et les services de renseignement israéliens. D’où le lien étroit entre Bolsonaro, les États-Unis et Israël.

Mais ne représente-t-il pas la volonté de la majorité des Brésiliens?

C’est un gouvernement qui n’a pas de base sociale au Brésil. La société n’est pas à l’extrême droite. Il peut avoir un secteur conservateur, mais la grande majorité de la société brésilienne est progressiste. Or nous avons un gouvernement qui ne représente pas la société, soutenu par une petite base sociale, représentée par les néo-pentecôtistes, qui représentent entre 8% et 10% de la population, et par le pouvoir économique, représenté par le capital financier et les grandes entreprises internationales. Le gouvernement met en œuvre un programme qui ne résout aucun problème. Au contraire, les problèmes de chômage, d’inégalité sociale, voire de violence, s’aggravent,

Quel est le plan de ce gouvernement?

Le plan vise uniquement à répondre aux besoins en capital, ce qui peut être résumé comme suit : accélérer l’appropriation privée des biens de la nature, l’immense richesse qui existe au Brésil, notamment le pétrole, qui a été pratiquement privatisé. Chaque semaine, on apprend qu’il y a dénationalisation ou appropriation des ressources naturelles. La semaine dernière, la plus grande mine de cuivre de Goiás a été achetée par un groupe canadien.

La deuxième ligne du plan consiste à privatiser les services publics. Privatiser l’éducation, la santé, les transports, voire de la poste.

Et la troisième base du programme est d’éradiquer les droits de la classe ouvrière. C’est là qu’intervient le décret qui réduit la contribution syndicale et les droits des syndicats. Également la réforme des retraites, qui exclura la moitié de la population brésilienne. L’idée de Bolsonaro est de transférer une partie des travailleurs vers la retraite privée, en redirigeant vers les banques 388 milliards de reals par an, qui sont aujourd’hui transférés dans le système de retraite public.

Les travailleurs qui gagnent un peu plus, comme les professeurs d’université, les banquiers et les pétroliers, seront incités à faire des contributions privées, contribuant à hauteur de 300, 400, 500 reais par mois aux banques. Les banques ne paieront rien pour cette épargne obligatoire, avec la promesse qu’elles retourneront cet argent dans 30 ou 40 ans sous la forme d’une retraite supplémentaire.

Et comment réagir devant ce contexte?

C’est un contexte très difficile, mais il y a des signes que la classe ouvrière se réunisie pour y faire face. En tant que MST, nous participons à plusieurs articulations, avec les centrales syndicales, soit avec le Front populaire du Brésil, qui regroupe 80 mouvements. Nous sommes unis autour de certains points pour faire face à cette offensive du capital. Premièrement, le combat pour la libération de Lula. Lula reste le principal dirigeant de la classe ouvrière brésilienne. Il doit être libéré pour diriger le peuple brésilien et empêcher le démantèlement qui se produit sous le gouvernement actuel. Le gouvernement de Bolsonaro a peur de libérer Lula, car il peut unir les grandes masses et provoquer des réactions populaires contre ces mesures gouvernementales. La classe ouvrière sait qu’elle a été défaite aux élections d’octobre et que la libération de Lula lui donnerait un nouvel élan. Le deuxième point qui unit toutes les forces est la lutte contre la réforme du système de retraite.Et le troisième point est ce que nous appelons la lutte pour la souveraineté nationale et populaire, c’est-à-dire pour empêcher la privatisation de Petrobras, d’Eletrobras et les sociétés d’État en général.

Comment la résistance s’organise ?

À l’horizon, l’idée d’une grève générale sur la réforme des retraites fait son chemin, qui pourrait avoir lieu en juillet ou en août. Le 14 août, il y aura une grande manifestation des femmes rurales, la Marcha de las Margaritas. Du côté du MST, nous faisons pression sur l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (INCRA) qui est paralysé par le gouvernement Bolsonaro. Nous sommes mobilisés dans pratiquement tous les États. v.

Quelles sont les principales contradictions qui traversent le groupe dominant ?

Il est vrai que l’armée a considérablement accru sa présence dans le gouvernement de Bolsonaro, mais le gouvernement est composé de trois blocs de pouvoir distincts, qui ne dialoguent pas nécessairement entre eux. Il y a le bloc de l’armée. Il y a le bloc des Chicago Boys, qui est commandé par le ministre des finances Guedes, qui représente les banquiers. Et il y a le bloc de néo-pentecôtistes, autour de Bolsonaro et du ministre de l’éducation, qui le bloc le plus idéologique. Mais les trois blocs ne sont pas cordonnés. N’ayant pas un seul projet, ils ont remporté l’élection par la manipulation et non par un projet défini.

Les militaires, bien qu’ils forment un bloc plus cohérent, ne veulent pas s’identifier au discours idéologique de Bolsonaro. De manière contradictoire, les soldats ne semblent pas vouloir criminaliser le MST. Au contraire, ce que nous leur envoyons, c’est qu’ils veulent nous parler.  Bolsonaro veut la guerre. Il dit qu’il va supprimer les écoles dans les campements du MST, mais qui sont gérées par les municipalités. Bolsonaro n’a même pas le pouvoir de les fermer. Seules les mairies peuvent fermer une école dans un village. Or, il y a 5 700 mairies et chacune a un parti différent, un pouvoir différent, une corrélation de forces. Bolsonaro est tellement ignorant qu’il ne sait même pas qui règne sur les écoles situées dans le village.

Les militaires pourraient changer leur fusil d’épaule ?

Ils savent que Bolsonaro est un poids mort. Ils savent que la majorité de la population le ridiculise. Le noyau dirigeant de l’armée veut mettre de côté son image de partenaire de Bolsonaro, car il sait que le gouvernement ne se terminera pas bien.

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