Buen vivir : Nouveaux paradigmes, nouveaux défis

Pablo Solón[1]

Pendant longtemps, on a peu parlé de Buen vivir en Amérique latine. Il y avait comme une mémoire un peu vague des expressions quechuas de suma qamaña et de sumaq kawsay, reflétant des systèmes de connaissances, de pratiques et d’organisation des peuples autochtones des Andes. Mais au tournant des années 1990, beaucoup de gens ont constaté l’impact dévastateur du néolibéralisme (notamment la privatisation et la marchandisation de la nature). Le Buen vivir est alors réapparu, un peu comme un signal qu’il fallait trouver des alternatives. Parlant d’alternatives, c’était aussi la période où le socialisme dans les pays de l’Est s’est écroulé. L’importance d’explorer de nouveaux paradigmes apparaissait encore plus urgente. Finalement au début des années 2000, la situation a basculé. De nouveaux gouvernements impulsés par des mouvements populaires ont été mis en place en Bolivie (2006) et en Équateur (2007). Peu après, le Buen vivir a été inscrit dans les nouvelles constitutions de ces pays, comme plateforme à partir de laquelle ont été développées d’importantes réformes normatives et institutionnelles. Buen vivir est alors devenu un élément central du discours officiel et incorporé dans les plans de développement nationaux des deux pays. Parallèlement, Buen vivir pénétrait des réseaux de gauche à la recherche de solutions anti-systémiques, notamment la décroissance, le bien commun et l’écosocialisme. Aujourd’hui, où en est-on rendus ? Pour creuser cette question, nous voulons revenir sur la vision et les pratiques qui ont l’inspiré et le sous-tendent. Également, nous voulons porter un regard critique sur ce qui a été fait concrètement sous le label du Buen vivir, particulièrement en Bolivie. Enfin, nous voulons aller plus loin dans la réflexion sur les alternatives requises pour confronter les défis actuels.

  1. Retour sur une grande idée

Le tout et la Pachamama. Dans la vision du Buen vivir, le tout est la pachamama, qu’on traduit souvent simplement comme la « Terre-mère ». Cependant, sa signification est beaucoup plus profonde : c’est l’unité indissoluble de l’espace et du temps. La pachamama est le tout en constant mouvement. C’est le cosmos dans un état permanent de devenir. Dans cette cosmovision, le passé, le présent et le futur coexistent et interagissent dynamiquement[2]. La pachamama considère le temps et l’espace comme cycliques plutôt que linéaires. C’est une vision incompatible avec les notions dominantes de croissance et de progrès. Le temps se déplace comme une spirale : après l’avancée, vient un retour ; en même temps, le retour apporte une avancée. Cette vision remet en question l’essence même de la notion de « développement », où le processus se limite à avancer vers un point supérieur, en cherchant toujours à faire mieux. Pour le Buen vivir, un tel devenir ascendant est une fiction. Le mouvement implique des virages et des changements, et des intersections entre passé, présent et futur. Dans le pachamama, il n’y a pas de dichotomie entre les êtres vivants et les corps inertes : tous sont vivants, et toute vie est comprise comme un rapport entre les parties et tout. En particulier, il n’y a pas de séparation entre les êtres humains et la nature. Tous font partie de la nature, et donc de la pachamama, comme totalité de la vie.

Coexister en multipolarité. La vision du Bien vivir appréhende la dualité partout, puisque tout vient en réalités contradictoires. Le « pur » bon ou le « pur » mauvais n’existe pas : bon et mauvais coexistent toujours. Tout est et n’est pas. L’individu et la communauté sont deux pôles de la même unité. Sans communauté, il n’y a pas d’individu, et sans êtres singuliers, il n’y a pas de communauté. Cette multipolarité des partenaires est universelle : la polarité individuelle-communautaire est immergée dans la polarité humanité-nature. La communauté devient une communauté d’humains et de non-humains. Le Buen vivir, c’est apprendre à vivre ensemble dans ce jeu complexe de l’être. Le défi n’est pas « d’être », mais « d’apprendre à interagir » avec les autres parties contradictoires de l’ensemble. L’existence n’est pas un état statique, mais un concept relationnel de devenir.

Vivre en harmonie. Dans les communautés andines, la propriété privée individuelle et la propriété communautaire coexistent. Naturellement, les différences et les tensions font parfois surface entre les membres d’une communauté. Pour gérer ces tensions, diverses pratiques culturelles favorisent une sorte de résolution redistributive. Par exemple, les plus riches peuvent payer pour la fête de la communauté, ou pour d’autres actes ou services profitant à tous. La pire des punitions est d’être expulsé de la communauté. Alors, l’individu perd son essence et son identité. Le Buen vivir n’est pas égalitaire. L’égalité parfaite est une illusion, les inégalités et les différences existent toujours. La clé est de coexister, d’éviter que les inégalités et les différences ne deviennent si aiguës et si polarisantes qu’elles déstabilisent l’ensemble. L’appel fondamental est d’apprendre, ou de réapprendre à vivre en communauté, en respectant la multipolarité qui est le tout.

Équilibre dynamique. Buen vivir cherche l’équilibre entre les divers éléments qui composent l’ensemble, entre les êtres humains et entre l’humanité et la nature, entre le matériel et le spirituel, entre le savoir et la sagesse, entre diverses cultures et entre différentes identités et réalités. Ce n’est pas simplement une version du développement moins anthropocentrique et plus démocratique. Buen vivir n’adopte pas l’équation occidentale conventionnelle du développement avec le progrès et la croissance permanente. L’équilibre est temporaire. La réalité engendre nécessairement des contradictions et des disparités qui appellent de nouvelles actions pour trouver de nouveaux équilibres. Le rôle des humains est d’agir comme un pont, un intermédiaire entre plusieurs éléments de connexion en quête d’équilibre avec la nature. De ce point de vue, les êtres humains ne sont pas des « producteurs », des « conquérants » ou des « transformateurs » de la nature, mais des « gardiens », des « cultivateurs » et des « médiateurs ».

Complémentarité. Le but n’est pas d’annihiler l’autre, mais de se compléter dans une nouvelle synthèse, de compléter la totalité des différentes parties, même antagonistes. Les différences et les particularités font partie de la nature et de la vie. Ce que nous devons faire, c’est respecter la diversité et trouver des moyens d’articuler l’expérience, de partager les connaissances et de comprendre les écosystèmes. De ce point de vue, la compétition est négative, car certains gagnent et d’autres perdent, déséquilibrant la totalité. La complémentarité, plutôt qu’une simple neutralité implicite entre opposés, reconnaît les possibilités que la diversité offre pour équilibrer et intégrer les contradictions de l’ensemble.

Savoir vivre. C’est pratiquer un pluriculturalisme qui s’efforce de reconnaître et d’apprendre de la différence, sans arrogance ni préjugé. Accepter la diversité signifie qu’il existe d’autres Buen vivir, probablement encore plus valides que la version andine, et qui produisent d’autres sagesses, d’autres connaissances, d’autres pratiques et d’autres identités. Plutôt qu’une régression utopique vers un passé idéalisé, ces perspectives se projettent dans l’avenir, sachant qu’à travers l’histoire il y a eu, il y a, et il y aura de nombreuses formes d’organisation culturelle, économique et sociale qui, dans la mesure où elles se complètent, pourront aider à surmonter la crise systémique qui confronte actuellement l’humanité.

Décolonisation. La conuête espagnole il y a 500 ans a initié un nouveau cycle qui ne s’est pas terminé avec l’indépendance des républiques au XIXe siècle. Au contraire, ce cycle continue sous des formes postcoloniales et des structures de domination.

Le processus de décolonisation implique de dépasser l’autonomie formelle pour démanteler les systèmes politiques, économiques, sociaux, culturels et mentaux qui continuent de nous gouverner. La décolonisation est un processus historique à long terme. Nous pouvons obtenir l’indépendance d’une puissance étrangère tout en restant économiquement dépendants. Nous pouvons reconnaître notre identité culturelle dans une nouvelle constitution, tout en restant prisonniers des valeurs consuméristes occidentales.

Voilà la partie la plus difficile du processus de décolonisation : libérer nos esprits et nos âmes, qui ont été capturés par des concepts faux et étrangers. Construire le Bien vivir, c’est décoloniser à la fois nos territoires et notre être. La décolonisation du territoire signifie l’autogestion et l’autodétermination à tous les niveaux. La décolonisation de l’être est encore plus complexe et comprend le dépassement de nombreux modes, croyances et valeurs qui entravent notre réengagement avec le pachamama. La première étape consiste à voir de nos propres yeux, à penser nos propres pensées et à rêver nos propres rêves. Ce voyage commence par la rencontre de nos racines, de notre identité, de notre histoire et de notre dignité. Décoloniser, c’est récupérer notre vie, retrouver l’horizon.

  1. L’expérience bolivienne

Sous les gouvernements d’Evo Morales (Bolivie) et de Rafael Correa (Équateur), la vision des peuples autochtones a été incorporée en tant qu’élément central des agendas politiques. La version équatorienne met l’accent sur une vision des droits, alors que la version bolivienne insiste sur un concept éthique et moral. Bien que leur incorporation fût une réussite, la coexistence entre le projet de Buen Vivir et la vision dominante développementaliste et productiviste n’a pas trop réussi. En Bolivie, le gouvernement a poursuivi un modèle extractiviste, s’appuyant sur l’exploitation des ressources naturelles non renouvelables, dans des conditions d’autoritarisme croissant. Pourtant, le progrès social a progressé : le PIB a augmenté, l’extrême pauvreté a diminué, l’investissement public a augmenté et l’inégalité des revenus a été réduite. Bref, la qualité de vie s’est améliorée pour différents secteurs de la population.

Cependant, la Bolivie n’est pas sur la route du buen vivir. Les principales mesures de progrès pour atteindre cet objectif ne sont pas le PIB, l’indice de Gini, les indicateurs de pauvreté de la Banque mondiale ou d’autres statistiques de ce type. Ce qui importe le plus, c’est de savoir si les communautés urbaines et rurales, les mouvements sociaux et les organisations sociales se renforcent, deviennent mieux auto-organisés, créatifs et résilients. C’est également de constater si la société exprime une plus grande solidarité, pratique la complémentarité et contribue à la restauration de la nature.

Sur ces critères, la Bolivie est à la traîne.

Le boom économique de la Bolivie est resté dépendant de l’extraction. Le contrôle accru de l’État sur les ressources en gaz naturel, conjugué à un boom des prix des matières premières, a multiplié par huit les revenus du gouvernement entre 2005 et 2013, permettant une augmentation des investissements publics et l’expansion des services de base[3]. Mais aujourd’hui, ce modèle est en crise. Les prix des hydrocarbures et des matières premières ont baissé et le pays est confronté à une chute des exportations et des réserves en devises, ainsi qu’à une dette extérieure en hausse[4].

Tout comme les industries extractives ont prospéré, il en va de même pour l’agro-industrie. La loi bolivienne de 2010 sur les droits de la pachamama n’existe que sur le papier. L’utilisation des OGM a énormément progressé dans la production de soja (de 21% des exportations totales en 2005 à 92% en 2012). Les parcs nationaux et les zones protégées sont menacés par les routes et les méga-barrages. La déforestation est en hausse et le gouvernement encourage l’expansion de l’agro-industrie au détriment des forêts.

Entretemps, l’économie actuelle dépend encore plus de l’extraction des ressources primaires. Les plans du gouvernement jusqu’en 2025 appellent à une plus grande exploitation des hydrocarbures, de nouveaux méga-barrages pour l’exportation d’électricité et à l’expansion de l’agro-industrie avec la perte concomitante des forêts. Toutes ces stratégies ont des impacts environnementaux majeurs et des implications économiques problématiques.

Au-delà de l’étatisme et de l’extractivisme

En Bolivie, un fossé énorme s’est creusé entre le discours et la réalité, la loi et la pratique. Les droits de la pachamama au cours de la dernière décennie n’ont jamais prévalu sur les intérêts de l’extraction, de la pollution et de la déprédation de la nature. L’application de ces droits nécessite des mécanismes et des règlements autonomes pour réduire et punir les violations constantes contre les écosystèmes, et surtout pour promouvoir la restauration et la récupération des zones précédemment dégradées. Cependant, le gouvernement n’a montré aucun désir de limiter ses projets extractivistes.

Le rôle de l’État devrait être de responsabiliser et d’aider à coordonner les réseaux locaux de production, d’échange, de crédit, de savoir traditionnel et d’innovation. En réalité, cette conception contraste avec la vision étatiste prédominante, exprimée par le vice-président : « L’État est le seul acteur qui peut unir la société. C’est l’État qui assume la synthèse de la volonté générale, qui planifie le cadre stratégique et qui dirige la voiture de tête de la locomotive économique »[5].

Bien que la droite néolibérale inconditionnelle ait perdu le pouvoir, la démocratie reste mince, le parlement approuvant systématiquement les décisions présidentielles. Globalement, le gouvernement fait de la participation publique un exercice formel, contrôle étroitement le pouvoir, handicape le développement d’une démocratie réelle. Tout mouvement politique qui s’engage dans des structures de pouvoir pour transformer la société repose sur des sables mouvants. Les impacts négatifs et les effets secondaires, tels que les tentations du privilège et de la corruption, les alliances et les compromis pragmatiques, et le mirage de la permanence dans le pouvoir sont inévitables.

 

  1. Alternatives systémiques

 

 

Des systèmes qui se renforcent mutuellement – le capitalisme, le productivisme, l’extractivisme, la ploutocratie, le patriarcat et l’anthropocentrisme – aggravent la crise de la communauté terrestre. Leurs logiques opèrent à tous les niveaux, de la politique aux relations interpersonnelles, des institutions à l’éthique, de la mémoire historique aux visions de l’avenir. Penser que nous pouvons résoudre l’un sans traiter avec les autres serait une erreur fatale.

Nous ne pouvons pas vaincre le capitalisme si nous n’abordons pas le productivisme qui est profondément enraciné dans l’extractivisme de la nature et dans la reproduction des structures de pouvoir ploutocratiques et patriarcales. De même, il est impossible de retrouver l’équilibre de la pachamama sans sortir de la logique du capital qui marchandise tout, et qui ne cesse de trouver de nouvelles opportunités d’affaires dans la crise. Cette compréhension est l’une des contributions clés de l’écosocialisme. La crise systémique contemporaine met en danger les multiples écosystèmes qui ont rendu possibles diverses formes de vie, y compris l’espèce humaine. La stabilité climatique qui a permis l’essor de l’agriculture sédentaire et de nombreuses civilisations est maintenant menacée. De nombreuses formes de vie disparaîtront – une sixième extinction majeure – si l’équilibre de l’atmosphère, des océans, du sol et du rayonnement solaire continue d’être compromis.

Ce défi ne peut être relevé en échangeant le capitalisme prédateur pour un capitalisme d’État opérant sous le label du « socialisme ». Un siècle d’expérience a montré qu’une alternative écologique et émancipatrice au marché libre ne peut maîtriser toutes les sphères de la vie par l’État. L’expropriation et la socialisation du capital par l’État ne modifient pas en soi l’essence productiviste et extractiviste du capital – elle peut même le renforcer et l’aggraver. La logique du capital peut continuer à dominer, même lorsque l’État a nationalisé les grandes entreprises. D’autre part, il ne suffit pas de socialiser les entreprises sans les transformer en respectant les cycles vitaux de la nature et du bien-être social.

Les défis sont immenses. Pour éviter d’être capturé par la logique du pouvoir, il faut autonomiser des contre-pouvoirs autonomes, non pas en tant que clients passifs, mais en tant qu’entités capables de contrebalancer les forces conservatrices et réactionnaires qui subsistent, ainsi que celles qui se développent dans les nouvelles structures de pouvoir.

 

[1] Pablo Solón, un activiste social et environnemental bolivien, est le directeur de Fundación Solón. Le texte a été présenté au Forum social mondial à Salvador de Bahia en mars 2018 à l’occasion d’un séminaire organisé par Systemic Alternatives et le réseau Intercoll. Texte traduit et abrégé par Pierre Beaudet.

[2] Paradoxalement, c’était aussi l’idée d’Einstein, qui estimait que la distinction entre le passé, le présent et le futur n’était qu’une illusion.

[3] Plutôt que de nationaliser les entreprises étrangères, la Bolivie a renégocié la distribution des bénéfices. La part des bénéfices pour les entreprises transnationales est tombée de 43% en 2005 à 22% en 2013. Voir Carlos Arce Vargas, Una década de gobierno – Construendo el Vivir Bien del capitalismo salvaje? (Amsterdam: Centre de recherche et de documentation latino-américaine).

[4] Le total des exportations boliviennes a atteint 13 milliards USD en 2014 puis 7,2 milliards USD en 2016. Les réserves de devises sont passées de 15 milliards USD en 2014 à 10 milliards USD en 2017. La dette extérieure est passée de 2,7 milliards USD en 2007 à 7,2 milliards USD en 2016.

[5] Álvaro García Linera, « Fue un erreur ne liderar el pedido autonómico », El Deber, 21 janvier 2007, cité dans Eric Toussaint, « Un capitalismeo andino-amazónico? » Rebelión, 23 octobre 2009, http: // www. rebelion.org/noticia.php?id=93828

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