Canada : liens douteux dans une histoire de corruption en Afrique du Sud

GEOFFREY YORK, extrait d’un texte paru dans The Globe and Mail, 2 janvier 2019

Le patron de FinDev Canada[1], Paul Lamontagne, fait face à des questions sur une ancienne entreprise faisant l’objet d’une enquête en Afrique du Sud. Lorsque le gouvernement fédéral l’a choisi pour diriger une nouvelle institution financière innovante de lutte contre la pauvreté avec 300 millions de dollars en capital de départ. Sous le nom de FinDev Canada, la Banque canadienne de développement est un instrument clé de la stratégie d’Ottawa pour lutter contre la pauvreté dans le monde en développement.  Dans un important discours de politique étrangère en août dernier, le Premier ministre Justin Trudeau a cité FinDev comme exemple des nouveaux « outils de son gouvernement pour l’ère moderne ». » M. Lamontagne est un ancien dirigeant canadien des télécommunications et des services bancaires qui a déménagé au milieu des années 2000 en Afrique du Sud, où il a créé divers fonds d’investissement axés sur l’Afrique.

Une enquête en cours

Actuellement en Afrique du Sud, une enquête est en cours sur l’une des anciennes sociétés de Paul Lamontagne. Peu de temps avant de rejoindre FinDev, il était impliqué dans la promotion de Sagarmatha Technologies, un conglomérat d’entreprises en ligne et d’intérêts médiatiques, qui était au milieu d’une tentative de cotation en bourse qui allait plus tard attirer l’attention d’une enquête officielle. Il avait également occupé le poste de directeur général de Sagarmatha en 2017 lors du lancement de son offre de cotation en bourse[2].

Jusqu’en juillet 2018, Lamontagne est resté président de Sagarmatha, même après avoir commencé son travail chez FinDev. Il a signé la déclaration préalable de Sagarmatha en mars 2018, lui attribuant une valeur équivalente à environ 4,35 $ l’action – une évaluation qui sera plus tard fortement contestée par des témoins lors de l’enquête. Bien que Lamontagne n’ait pas été accusé, des critiques remettent en question son rôle dans la promotion de l’inscription prévue de Sagarmatha.

Une entreprise à la douteuse réputation

Sagarmatha faisait partie de l’empire commercial d’un entrepreneur sud-africain de renom et magnat des médias, Iqbal Surve. Ses entreprises ont largement bénéficié des investissements et des prêts de la Public Investment Corporation (PIC), un organisme public sud-africain, qui investit les actifs de retraite des employés du gouvernement sud-africain, et qui est devenu plus tard l’objet de l’enquête officielle. Surve est l’un des hommes d’affaires les plus controversés d’Afrique du Sud. Il s’est souvent décrit comme l’ancien médecin de Nelson Mandela. Les enquêtes menées par des journalistes locaux ont contesté cette affirmation, ne trouvant aucune preuve à l’appui. Ce qui est indiscutable, cependant, c’est que M. Surve a été un fervent partisan du parti au pouvoir en Afrique du Sud. Il a donné de l’argent à l’ANC et ses journaux étaient des partisans de Jacob Zuma avant la démission du président l’année dernière.

Manipulation de fonds publics

En 2013, Surve a reçu un prêt du PIC et un investissement de la télévision publique chinoise pour l’aider à acquérir le contrôle d’une des plus grandes chaînes de journaux d’Afrique du Sud, Independent Media. Mais fin 2017, les journaux ont perdu de l’argent. Confronté à la nécessité de rembourser le PIC, Surve a tenté de lever 825 millions de dollars pour Sagarmatha en bourse. 

Sagarmatha, dirigée par M. Lamontagne, a entamé une campagne énergique pour courtiser le PIC en tant que principal investisseur dans son plan d’actions. Mais de nombreux analystes n’étaient pas d’accord avec sa haute estimation de sa valeur. Sagarmatha a déclaré que ses actifs avaient une valeur nette d’environ 40 millions de dollars.

En octobre 2017, le même mois où M. Lamontagne a rejoint Sagarmatha en tant que cadre supérieur, les journaux de M. Surve ont promu Sagarmatha et l’ont comparé à une version africaine d’Amazon ou d’Uber. Les journaux appartenant à Surve ont affirmé que Lamontagne était un « gourou des investisseurs » et un «leader visionnaire» qui aiderait l’entreprise à devenir une plateforme technologique de classe mondiale. Lamontagne lui-même a prédit que Sagarmatha aurait une « audience mondiale » de plus d’un milliard de personnes d’ici 2020.

Dans une interview publiée sur YouTube à la même époque, M. Lamontagne a exprimé son enthousiasme pour Sagarmatha, décrivant la société comme un « Africa Facebook ».

Pendant ce temps, une autre société de Surve, Ayo Technology Solutions, a suivi la même stratégie et a sollicité le soutien du PIC pour une introduction en bourse similaire. Dans un accord en décembre 2017, le PIC a convenu d’investir 4,3 milliards de rands sud-africains (environ 390 millions de dollars) dans l’achat des actions d’Ayo à une valorisation de 43 rands (3,90 $) l’action.

Peu de temps après cet accord, Ayo est entrée à la bourse de Johannesburg. Mais par la suite, ses actions ont perdu environ 85% de leur valeur d’origine, ce qui représente une perte importante pour le PIC. En 2019, le PIC a intenté une action en justice pour tenter de récupérer son investissement dans Ayo, tandis que le fonds de pension du gouvernement a annulé environ 96 millions de dollars de prêts aux entreprises de M. Surve. Victor Seanie, analyste des actions au PIC a déclaré lors de l’enquête que le prix d’inscription d’Ayo était « excessif » et que l’achat d’actions d’Ayo à 43 rands était un mauvais investissement. On a révélé alors que le PDG du PIC, M. Matjila, était un ami proche de M. Surve. Abel Sithole, directeur général de la Caisse de retraite des employés du gouvernement, a déclaré lors de l’enquête en juillet 2019 que PIC n’avait jamais informé la Caisse de retraite de son intention d’investir à Ayo, même si l’investissement dépassait le seuil pour les transactions nécessitant l’approbation de la caisse de retraite.

La saga de Sagarmatha

Début 2018, Sagarmatha a fortement insisté pour que le PIC investisse dans sa propre cotation prévue.  Sagarmatha a demandé un investissement total de trois milliards de rands au PIC, mais M. Seanie a recommandé que le PIC paie un maximum de 7,06 rands par action – moins d’un cinquième du prix que Sagarmatha recherchait. Un autre haut responsable du PIC, Lebogang Molebatsi, a témoigné que M. Matjila avait poussé à l’approbation de l’accord de Sagarmatha.

Dans la déclaration préalable de fin mars 2018, signée par Lamontagne, la société a fixé son cours à 39,6 rands (environ 4,35 $) par action, sur la base d’une évaluation fournie par une société californienne, Redwood Valuation Partners. Mais dans son rapport, Redwood indique que sa valorisation était en partie basée sur des prévisions à long terme et des hypothèses fournies par la direction de Sagarmatha. Redwood a déclaré qu’il n’avait pas vérifié ou audité ces informations de manière indépendante et qu’il ne pouvait exprimer aucune opinion sur leur exactitude.

En avril 2018, la tentative de cotation de Sagarmatha a été bloquée à la dernière minute par la Bourse de Johannesburg parce que la société n’avait pas déposé ses états financiers auprès d’une agence de régulation comme requis.

Enquête en cours

L’année dernière, après la venue au pouvoir de Cyril Ramaphosa après la démission de Jacob Zuma, le gouvernement a promis une refonte majeure du PIC, et Matjila a été contraint de partir. Après un audit interne de la transaction d’Ayo, le PIC a suspendu Seanie pour son rôle dans l’affaire Ayo, pour cause de « mépris flagrant des processus de gouvernance et d’approbation » lorsque le PIC a investi dans Ayo. Lamontagne, dans une interview avec le Globe and Mail, a déclaré qu’il ne pouvait pas commenter les témoins à l’enquête PIC. Concernant la question de l’évaluation, il a déclaré que Sagarmatha avait obtenu l’avis de Redwood pour étayer sa valorisation d’environ 4,35 dollars par action. 

Une affaire aux ramifications étendues

Ces derniers mois, la situation de Surve est allée de mal en pis. BDO Afrique du Sud, l’auditeur des états financiers de Sagarmatha au moment de sa tentative de cotation, a annoncé son retrait du dossier. Le même mois, les bureaux de Surve au Cap ont été perquisitionnés par des membres de la Financial Sector Conduct Authority de l’Afrique du Sud, dans le cadre d’une enquête sur une éventuelle manipulation du cours de l’action d’Ayo. En novembre, le PIC a saisi le tribunal pour demander la liquidation de Sekunjalo Independent Media, une société contrôlée par la famille de Surve qui détient 55% de la chaîne de journaux. La société n’a pas remboursé une dette de 609 millions de rands qui devaient être remboursés en 2018.  

À l’enquête sur le PIC de cette année, M. Surve a utilisé à plusieurs reprises le nom de Paul Lamontagne. Il a dit que M. Lamontagne, après avoir négocié avec le PIC sur l’inscription de Sagarmatha, avait été nommé par la suite par Justin Trudeau à la tête de FinDev, ce qui démontrait son professionnalisme. Selon Ann Crotty, une journaliste financière sud-africaine, Lamontagne aurait pu, même avec une petite recherche, entendre la sonnette d’alarme. « Il a donné du crédit à Sagarmatha et Surve, et il a aidé à maintenir le spin », a-t-elle déclaré au Globe dans une interview. « Il a besoin d’expliquer son erreur de jugement ». Alide Dasnois, co-auteure d’un livre récent sur l’empire médiatique de Surve et ex-rédactrice en chef du Cape Times (avant d’être licenciée par suite de différents avec Surve), a déclaré qu’il était très difficile de comprendre pourquoi Lamontagne et d’autres administrateurs ont accepté de s’associer à cette société au moment où les médias sud-africains la décrivaient comme un ensemble d’actifs insolvables et perdants : « si les journalistes financiers pouvaient voir à travers les affirmations de la déclaration préalable de Sagarmatha, pourquoi pas Lamontagne ne le pouvait pas? Était-ce du copinage ou de l’ineptie, ou les deux? »


[1] FinDev Canada est la marque de commerce de l’Institut de financement du développement Canada Inc., une filiale en propriété exclusive d’Exportation et développement Canada (EDC), l’organisme de crédit à l’exportation du Canada. Son mandat « consiste à soutenir la croissance et la durabilité des entreprises dans les marchés en développement ».

[2] La biographie de Paul Lamontagne sur le site FinDev ne contient aucune mention de Sagarmatha. Sagarmatha n’a pas non plus été mentionné dans le communiqué de presse lorsqu’il a été nommé directeur général de FinDev en février 2018. L’annonce indiquait qu’il était récemment le gestionnaire d’un fonds canadien de capital-investissement en Afrique.