Canada : pourquoi la mort de Joyce Echaquan ?

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Michèle Rouleau, Militante et ancienne présidente de Femmes autochtones du Québec, Le Devoir, 3 octobre 2020

Joyce Echaquan, une femme Atikamekw de Manawan, 250 kilomètres au nord de Montréal, est décédée l’hôpital de Joliette le 1er octobre 2020, après avoir subi des insultes racistes du personnel médical de l’endroit

 

Chère Joyce,

Depuis que j’ai vu ta vidéo, je suis profondément bouleversée, je suis à la fois triste et enragée.

Ce qui t’est arrivé n’aurait jamais dû arriver. Pourtant, bien que ce soit incroyable que cela se produise au Québec en 2020, personne chez les Premières Nations n’est vraiment surpris. On le sait, les préjugés et le racisme ne sont jamais loin de la surface.

Je veux te dire migwetc, merci, Joyce, d’avoir filmé ce qui t’arrivait.

Tous ont pu entendre la méchanceté et le mépris, tous ont été témoins de cette scène odieuse où ils ont entendu les insultes proférées à ton égard par ces personnes qui avaient la responsabilité de te protéger et te soigner.

Maintenant, tous le savent, ils ne peuvent plus faire semblant que le racisme, ça n’existe pas.

Certains diront peut-être encore que c’est une exception, que ce n’est pas chose courante… Bien sûr, la majorité des travailleurs et des travailleuses de la santé font leur travail avec compassion et intégrité, mais il y a les autres, ceux et celles qui se cachent derrière le système pour faire leurs petites saloperies, un système qui est aveugle face au racisme.

Merci, Joyce, d’avoir montré au monde le vrai visage du racisme.

Si nos sœurs de Val-d’Or avaient pu filmer ce qui leur est arrivé lorsqu’elles ont eu affaire aux policiers de la SQ, si toutes celles et tous ceux qui ont subi des gestes à caractère raciste ou des agressions verbales ou physiques avaient filmé tout ça bout à bout, on aurait un long film d’horreur.

Dans la scène qui se déroulait à l’hôpital de Joliette, le racisme ordinaire nous a sauté au visage, mais il n’y avait pas que cela. En toile de fond, il y avait cette chose insidieuse, le racisme systémique.

Dans un texte paru dans Le Devoir en 2018, la professeure de droit Colleen Sheppard écrivait ceci à propos du racisme systémique : « Un problème est systémique lorsqu’il va au-delà des situations isolées et individuelles. Il se reflète plutôt à travers des problèmes récurrents et répandus, des politiques et pratiques institutionnelles qui excluent des personnes et des injustices dans plusieurs facettes de la société et à travers plusieurs générations. » C’est exactement ce que nous dénonçons depuis si longtemps. Nous avons maintes fois dénoncé la discrimination, les problèmes récurrents et répandus, les pratiques institutionnelles qui nous causent préjudice et les injustices que nous avons subies à travers plusieurs générations.

Nous voulons que les choses changent, nous voulons que le système change, c’est ce que nous disons depuis des années. On ne cesse de le répéter, on l’a dit à des fonctionnaires, on l’a dit à des commissaires et on l’a dit à des ministres. Qu’ont-ils fait, qu’ont-elles fait ? On a eu droit à de belles excuses, de belles paroles… la rhétorique de circonstance.

Mais en ce 28 septembre 2020, tu leur as dit, Joyce, que toutes ces belles paroles, toutes ces excuses vides n’ont rien changé, le racisme ordinaire et le racisme systémique sont bel et bien présents et bien portants au Québec.

En sept minutes, tu nous as montré jusqu’où ça pouvait aller.

Merci, Joyce, pour ce rappel brutal.

Ton cri du cœur, Joyce, est plus fort que tout, plus fort que ces commissions, que ces multiples rapports et que tous ces discours vides. Que ce soit le timide rapport de la commission Viens ou tout autre rapport… Rendus là, on s’en fout, qu’on cesse de tergiverser et de se renvoyer la balle, qu’on cesse de faire de la petite politique et qu’on agisse !

Le premier ministre du Québec doit reconnaître l’existence du racisme systémique dans les services publics s’il veut pouvoir poser des actions significatives qui auront un impact réel. Le gouvernement ne peut plus agir à la pièce, au cas par cas, en faisant deux ou trois congédiements ou avec la formation d’un comité quelconque qui devra faire rapport et bla-bla-bla… Tout ça n’est qu’un leurre et ça ne change rien au problème de fond.

La réponse du gouvernement doit être de la même envergure que l’ampleur du problème. Il faut contrer le racisme et il faut mettre fin au racisme systémique, il faut que les choses changent en profondeur afin que plus jamais… plus jamais, Joyce.

Que ton cri résonne !

Tu as crié pour ta dignité, tu as crié pour ton peuple, tu as crié pour nous tous et toutes.

Je te dis migwetc, Joyce !