Lire « Capital et idéologie » de Thomas Piketty

JOSEPH CONFAVREUX, FABIEN ESCALONA ET ROMARIC GODIN, MÉDIAPART, 11 SEPTEMBRE 2019 PAR
Du haut des 1 200 pages de son dernier ouvrage, Piketty fracasse le débat public et politique, en explorant des voies pour, concrètement, « dépasser le capitalisme ». Mais comment mettre en œuvre ces propositions radicales visant à redéfinir la notion même de propriété ? Et suffiraient-elles à détruire les piliers de l’hyper-capitalisme contemporain ?
« Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. » C’est à rien de moins que faire mentir la fameuse sentence du philosophe américain Fredric Jameson que s’attelle Thomas Piketty dans son dernier ouvrage, qui entend fournir des outils pour « dépasser le capitalisme » en sortant d’une glaciation idéologique catalysée par les échecs du soviétisme réel.
Après Le capital au XXIe siècle, bulldozer éditorial vendu à 2,5 millions d’exemplaires dans le monde, qui documentait l’explosion des inégalités patrimoniales mondiales, l’économiste passe aux travaux pratiques et politiques. Dans Capital et Idéologie (Le Seuil), il radicalise sa pensée et cherche les moyens de remettre concrètement en cause un régime inégalitaire contemporain dont les effets destructeurs sur la planète et les humains ne sont plus à établir.
Jugeant que son livre de 2013 était trop occidentalo-centré et traitait « les évolutions politico-idéologiques autour des inégalités et de la redistribution comme une sorte de boîte noire », il cherche à élargir son champ d’investigation, qu’il étend de la « multitude pluriculturelle des jatis » en Inde aux concours impériaux chinois, en passant par la « proposition 2x + y » débattue au Royaume Uni en 1977-1978…
Piketty veut ainsi forger « une idée plus précise de ce à quoi pourrait ressembler une meilleure organisation politique, économique et sociale pour les différentes sociétés du monde au XXIe siècle » en proposant, pour cela, de « dresser les contours d’un nouveau socialisme participatif pour le XXIe siècle. »
Cette très (trop ?) grande ambition suppose de « repenser la propriété juste, l’éducation juste, la frontière juste », alors même que nous nous trouvons dans une phase de radicalisation des injustices et des inégalités, dont le chercheur consacre de larges pans de son ouvrage à refaire la genèse.
Il remonte pour cela jusqu’aux « sociétés ternaires », dans lesquelles les populations étaient divisées selon leur fonction guerrière, religieuse ou laborieuse, parce que « la structure des inégalités dans les sociétés ternaires anciennes est moins radicalement éloignée de celle en vigueur dans les sociétés modernes que ce que l’on imagine parfois ». Et surtout en raison du fait que « les conditions de la disparition des sociétés trifonctionnelles, extrêmement variables suivant les pays, les régions et les contextes religieux, coloniaux et postcoloniaux, ont laissé des traces profondes dans le monde contemporain ».
Son étude des sociétés coloniales et esclavagistes lui permet, quant à elle, d’établir la « continuité entre les logiques esclavagistes, coloniales et propriétaristes ». Et de montrer la quasi-sacralisation de la propriété qui s’enracine au XIXe siècle, après la remise en cause des sociétés d’ordres, comme le traduit le fait que, lorsque l’esclavage a été aboli, ce ne sont pas les esclaves qui ont été indemnisés, mais bien leurs propriétaires. Et ce en dépit du fait que cette décision a, dans le cas britannique, grevé le budget du pays et surexploité les contribuables ordinaires. Et, dans le cas français, conduit à exiger d’Haïti, sous la menace militaire, le paiement d’une dette inique ayant considérablement grevé toute possibilité de développement de l’île.
Cette plongée dans l’histoire longue et la géographie large, que les spécialistes des époques et des pays analysés pourraient sans doute lui reprocher dans le détail, lui permet de souligner la diversité d’origine des inégalités, qu’elles résident dans le lourd héritage historique lié aux discriminations raciales et coloniales et à l’esclavage (notamment au Brésil, en Afrique du Sud mais aussi aux États-Unis), ou dans des facteurs plus « modernes » liés par exemple à l’hyper-concentration des richesses pétrolières, comme au Moyen-Orient qui constitue aujourd’hui la région la plus inégalitaire du monde.
Elle lui permet surtout d’établir que les inégalités n’ont rien de naturel, culturel ou civilisationnel, et que les trajectoires et bifurcations inégalitaires ou égalitaires peuvent être extrêmement rapides. Un des cas les plus frappants est celui de la Suède, pays initialement passé d’une société d’ordres à une « démocratie hypercensitaire », avec des droits de vote proportionnels à la fortune dans laquelle une voix en valait cent, avant de devenir l’une des sociétés les plus égalitaires du monde.
Le chercheur souligne à cette occasion que ce sont « uniquement des mobilisations populaires particulièrement efficaces, des stratégies politiques spécifiques, et des institutions sociales et fiscales bien précises, qui ont permis que la Suède change de trajectoire ». Dans un sens inverse, les États-Unis, qui se situent aujourd’hui en tête du creusement du vertige inégalitaire, ont été, à partir des années 1930 et jusqu’aux années 1970, pionniers dans la mise en place d’impôts progressifs massifs et de politiques de redistributions ad hoc.
En dépit de ces exemples historiques d’effritement rapide des régimes inégalitaires ou égalitaires, à partir du constat où la concentration des patrimoines n’a cessé d’être extrêmement forte, que ce soit au XIXe siècle, au XXe siècle ou au début du XXIe, les choses peuvent-elles vraiment changer ? En France la part détenue par les 50 % les plus pauvres a toujours été extrêmement faible : environ 2 % du total des patrimoines au XIXe siècle, à peine plus de 5 % aujourd’hui…
La période de réduction importante des inégalités mondiales, en tout cas pour ce qui concerne les classes moyennes, entre 1914 et 1970 montre à la fois qu’une évolution massive est possible, mais que cette réduction ne pourra se faire à l’avantage des classes populaires qu’à condition de changer à la fois l’échelle et la nature de la lutte pour l’égalité. Pour cela, Piketty avance une proposition radicale : un changement profond du rapport à la propriété, qui ne soit pas une extension infinie et autoritaire du domaine de la propriété publique telle qu’elle s’est faite sous le socialisme réel.
Propriété temporaire et héritage pour tous
Au-delà de propositions intéressantes, et parfois déjà formulées, de renforcement de la progressivité de l’impôt sur les revenus ou les successions ; de mise en place d’un revenu de base intégré dans un dispositif global ne se substituant pas à toute politique sociale ; de ré-encastrement des marchés dans la lignée de Karl Polanyi ; ou encore d’élargissement et d’approfondissement de la propriété sociale des entreprises par rapport à la cogestion nordique ou allemande, le cœur de la thèse pikettyenne réside dans la mise en place d’un impôt annuel et fortement progressif « sur la propriété, permettant de financer une dotation en capital à chaque jeune adulte et de mettre en place une forme de propriété temporaire et de circulation permanente des patrimoines ». Cette taxation annuelle des patrimoines importants serait à même de permettre une « diffusion patrimoniale », qui constitue aujourd’hui à la fois l’angle mort et l’impasse de toute la politique contemporaine.
Cet outil fiscal aurait l’avantage de s’appliquer à tous les actifs, y compris financiers, au contraire de la taxe foncière, et de s’adapter beaucoup plus vite à l’évolution de la richesse. Il permettrait ainsi ne pas « attendre que Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos atteignent 90 ans et transmettent leur fortune pour commencer à leur faire payer des impôts ». Si l’on veut que les 50 % les plus pauvres détiennent enfin une part non négligeable des richesses nationales, il faudrait donc « généraliser la notion de réforme agraire en la transformant en un processus permanent concernant l’ensemble du capital privé ».
Thomas Piketty va jusqu’à établir un schéma exhaustif de cette révolution fiscale et mentale. L’impôt annuel sur la propriété et l’impôt sur les successions rapporteraient au total environ 5 % du revenu national, des sommes qui seraient entièrement utilisées pour financer une dotation en capital versée à chaque jeune adulte, par exemple à 25 ans, dans une forme « d’héritage pour tous », alors que les 50 % les plus pauvres ne reçoivent aujourd’hui quasiment rien. Cela permettrait aussi un rajeunissement des patrimoines « dont tout porte à penser qu’il serait une excellente chose pour le dynamisme social et économique ».
Cet impôt ne se substituerait pas à l’impôt progressif sur le revenu, dans lequel le chercheur inclut les cotisations sociales et une nécessaire taxe progressive sur les émissions carbone, qui rapporterait autour de 45 % du revenu national et permettrait de financer toutes les dépenses publiques, en particulier le revenu de base et surtout l’État social : santé, éducation, retraites…
Ce système désigné par les termes de « socialisme participatif », fondé sur une propriété sociale étendue et l’invention d’une propriété temporaire, n’a, juge Piketty, « plus grand-chose à voir avec le capitalisme privé tel qu’on le connaît actuellement ». Il constitue pour lui « un réel dépassement du capitalisme » permettant de tracer une autre route, qui ne soit ni le durcissement de l’idéologie propriétariste, ni le repli nativiste.
« Certaines des conclusions obtenues peuvent sembler radicales », écrit le chercheur. Et c’est sans doute ainsi que le recevront les sociaux-démocrates à qui l’ouvrage semble en premier lieu destiné, si l’on en croit le massif plan de communication de l’ouvrage, qui imposait un embargo au 12 septembre, dont seuls étaient dispensés les principaux médias de la social-démocratie, à savoir Le Monde, L’Obs et France Inter.
L’ouvrage de Piketty obligera toutefois aussi la gauche radicale à se positionner, et notamment à répondre à l’affirmation du chercheur selon laquelle certaines façons d’organiser les rapports de propriété au XXIe siècle « peuvent constituer un dépassement du capitalisme bien plus réel que la voie consistant à promettre sa destruction sans se soucier de ce qui suivra ».
Toutefois, avant de devenir ce qu’il prétend être, à savoir un « antidote tout à la fois au conservatisme élitiste et à l’attentisme révolutionnaire du grand soir », l’ouvrage du chercheur risque de devoir surmonter deux ordres de limites : la définition restreinte qu’il propose à la fois du capital et de l’idéologie, et la politique adéquate à mener pour faire en sorte qu’un tel édifice, révolutionnaire sur le plan fiscal et idéologique, ne demeure pas une usine à gaz de papier.
En effet, si l’ambition de Piketty est aussi louable que rare, puisque même les partis de la gauche radicale n’ont guère produit, au-delà de quelques slogans, de véritables projets pour sortir du capitalisme tel qu’il existe, alors qu’il s’agit de la condition sine qua non pour mettre fin au désastre climatique, social et politique contemporain, un doute subsiste en effet sur les moyens théoriques et pratiques que le chercheur met véritablement en œuvre, au terme de 1 200 pages qui prétendent, précisément, offrir des solutions concrètes à l’analyse des situations concrètes, pour paraphraser Lénine.
La logique d’accumulation laissée intacte
La première interrogation porte sur la définition des deux termes qui donnent leur titre au livre, « capital » et « idéologie », et la dialectique possible entre ces deux notions. Si l’apport principal de l’ouvrage porte sur une redéfinition de la notion même de la propriété, il réduit trop souvent la notion de capital à celle de patrimoine. Au risque de se priver alors des moyens de « dépasser le capitalisme », comme il entend pourtant le proposer. Le capitalisme repose en effet sur une logique d’accumulation et une exploitation du travail pour le profit qui ne sont pas véritablement remises en cause.
Certes, l’extension de la propriété sociale, en renforçant la démocratie dans les entreprises, réduit l’autonomie de l’usage de la plus-value réalisée, tandis que l’invention d’une propriété temporaire affaiblit l’accumulation du capital. Mais cela ne permet de saper ces deux piliers du capitalisme que si, parallèlement, la nécessité d’accumulation du capital est réduite par la mise en place d’un mode alternatif de réponse aux besoins de la société.
Or Thomas Piketty estime que la question des inégalités est la clé universelle pour régler la question sociale, la question écologique et dépasser le capitalisme. Pourtant, si le besoin d’accumulation ne disparaît pas, autrement dit, si le fonctionnement de l’économie demeure dépendant de cette accumulation pour produire de la valeur, alors le bel édifice de Thomas Piketty risque de vaciller. Rien ne garantit en effet que la mise en place d’un impôt annuel sur le patrimoine permettant la circulation de ce dernier sera suffisante pour en finir avec le besoin d’accumulation du capital, ni avec les effets d’aliénation et de domination propres au capitalisme.
Si la société continue à fonctionner sur le mode actuel, même avec moins d’inégalités, le besoin d’accumulation pour financer l’emploi, l’investissement ou l’innovation ne pourra, in fine, conduire qu’à exercer une pression sur la fiscalité du capital. Surtout, la pression qu’exerceront les capitalistes sur l’emploi conduira nécessairement à rééquilibrer la politique en leur faveur.
Il n’est pas certain que l’échafaudage de Piketty permette, même en donnant davantage de poids aux salariés dans les entreprises, de modifier la dialectique entre travail et capital susceptible de bousculer l’hyper-capitalisme actuel. Un élément du livre fait signe vers cette inquiétude : le dépassement du capitalisme ne devrait atteindre qu’avec mesure les PME. Dans les petites entreprises, Thomas Piketty défend un pouvoir maintenu du capital, au nom des « rêves » du patron qui apporte son capital, tandis que le salarié, lui, pourrait partir « du jour au lendemain ». Étrange tableau qui constitue précisément la justification actuelle du pouvoir du capital sur le travail. Mais qui demeure logique dans la mesure où le capitalisme continuerait de fonctionner comme avant, par extraction de plus-value, circulation et accumulation.
L’autre perplexité concerne le second terme du titre choisi par Thomas Piketty. Lier ainsi « capital » et « idéologie », alors que son livre précédent n’affichait dans son intitulé que le premier terme, est une façon pour l’économiste de formation qu’il est d’insister, comme il le fait tout au long du livre, sur l’idée centrale que la science économique ne saurait exister en dehors des sciences sociales. Rien d’économique ne peut être compris sans étudier les sous-jacents sociologique, politique et historique.
Quoique peu disert sur ses références, Thomas Piketty s’inscrit ainsi dans la tradition hétérodoxe qui insiste sur l’importance des institutions et s’oppose au caractère « naturel » de l’économie. Soumettre cette « naturalité » à l’épreuve de l’histoire permet effectivement d’en finir avec un tel mythe et c’est la vertu principale de la longue – et parfois laborieuse – série de descriptions historiques de l’ouvrage. Il est toujours utile de rappeler cette saine vérité que le régime économique présent n’est pas le fruit d’un destin inéluctable, organique ou métaphysique, mais celui de choix humains, qu’il est donc possible de modifier.
Ce souci suffit-il à cerner ce qu’est une idéologie, alors que le chercheur ne s’embarrasse guère de discussions avec les philosophes qui ont réfléchi à cette notion ? Thomas Piketty affirme que « les inégalités sont d’origine idéologique et politique » en insistant sur « l’autonomie » de cette sphère du récit dans son action sur le réel. Il renverse et « reformule » ainsi l’incipit du Manifeste du Parti communiste en prétendant désormais que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que la lutte des idéologies et de la quête de la justice ». Une quête intellectuelle, donc.
Il affirme pourtant aussi à plusieurs reprises que « toute l’histoire des régimes inégalitaires montre que ce sont avant tout les mobilisations sociales et politiques et les expérimentations concrètes qui permettent le changement historique ». Autrement dit : ce sont bien les conditions réelles d’existence qui conduisent à des réactions et font avancer l’histoire.
Cette tension est liée à l’impasse du paradigme fordiste des années 1930-1970 dont on sent un regret constant chez Thomas Piketty. Néanmoins, si cette période a pris fin, c’est d’abord parce qu’elle ne répondait plus à sa fonction première, qui avait conduit à sa création dans les années 1930 : précisément celle de sauver le capitalisme de ses excès. L’histoire est bien le fruit de choix, mais si ces choix évitent de porter sur l’essentiel, ils ne se prennent dans un cadre réduit.
Or ce ne sont peut-être pas les inégalités qui constituent le moteur de l’histoire, mais bien plutôt cet équilibre entre profit et salaire, entre capital et travail. L’auteur l’avoue : il voudrait reprendre le fil de l’histoire dans les années 1970, là où s’est arrêté le progrès social-démocrate. Toutefois, cet arrêt n’est pas un accident de l’histoire. C’est l’échec de la vision « évolutionniste » qui n’est pas moins évidente que la faillite de l’économie soviétique.
Si le livre de Piketty peine à dialectiser le capital et l’idéologie dans toute l’ampleur de ces deux termes, c’est qu’il est parcouru par un spectre, celui de Marx, qu’il refuse de prendre suffisamment au sérieux alors même que le penseur de Trèves pose des questions incontournables à son propos et essentielles à ses propositions, à partir du moment où l’on intitule son ouvrage Capital et idéologie…
Peut-on considérer, ainsi, que la question des inégalités peut se régler indépendamment des notions d’aliénation et d’exploitation ? Tant qu’effectivement le travail perd le contrôle sur son produit au profit du capital, les propositions de Thomas Piketty demeurent fragiles. À moins que ce dernier espère simplement qu’on puisse se contenter d’« acheter » en quelque sorte l’adhésion des salariés à cette aliénation par moins d’inégalités. Mais l’histoire, en particulier celles des années 1960 et 1970, montre précisément le contraire.
C’est finalement le grand regret que laisse la lecture du livre : il manque une théorie de la valeur, et sans doute aussi une théorie de la monnaie, à la hauteur de l’ambition de ce livre. C’est pourquoi il est dommage de ne pas avoir un véritable dialogue avec Marx, comme avec les théoriciens néolibéraux ou post-keynésiens. Cette absence est fâcheuse parce que les inégalités, comme le montre bien Thomas Piketty, sont un moyen puissant de mettre en lumière et en œuvre le nécessaire dépassement du capitalisme. À condition d’aller plus loin que la question de la propriété, comme le font d’ailleurs certains théoriciens, notamment outre-Atlantique, et de ne pas non plus négliger les formes concrètes de sortie du capitalisme qui s’expérimentent localement.
« Coalition égalitaire » et « gauche brahmane »
Quoique souhaitables par rapport à l’existant, l’efficacité et la radicalité des solutions de Piketty risquent de s’avérer plus limitées qu’attendu, lorsqu’on les confronte à une grille de lecture davantage critique des fondements ultimes du capitalisme. Et cette limite théorique à l’ambition de l’ouvrage se redouble d’une interrogation politique sur les manières de mettre en place de telles mesures.
Le chercheur, dans la dernière partie de l’ouvrage, réfléchit aux conditions nécessaires pour qu’une nouvelle « coalition égalitaire », reprenant à zéro le programme inabouti de la social-démocratie, porte la révolution fiscale qu’il propose de mettre en place. Ce qui suppose, en premier lieu, de rapatrier les classes populaires désarrimées des partis de gauche.
Piketty rappelle en effet à quel point la gauche électorale, autrefois surreprésentée parmi les citoyens les moins dotés en patrimoine, revenus et diplômes, obtient désormais ses meilleurs scores parmi les plus instruits. Piketty associe ce « retournement » à l’émergence d’un « système d’élites multiples », dans lequel les « gagnants du système éducatif » voteraient à gauche – ce qu’il désigne par les termes de « gauche brahmane » – tandis que la droite électorale, baptisée « droite marchande », continuerait d’attirer « les plus hauts revenus et patrimoines ».
Dans ce schéma, les milieux populaires sont devenus orphelins de représentation politique. Si certaines fractions – en fait déjà les plus à droite – ont pu être attirées par les sirènes « nativistes » cultivant le rejet de l’immigration postcoloniale, d’autres sont tout bonnement sorties du jeu électoral en grossissant les rangs des abstentionnistes. Les propositions de Thomas Piketty peuvent-elles alors constituer la base d’une coalition égalitaire qui regagnerait un vote populaire libéré de l’exploitation d’identités trop figées, notamment sur le plan ethno-racial et religieux ? Là encore, l’ambition du chercheur risque de se heurter à certaines limites.
L’économiste ne dialogue en effet que très peu avec la production contemporaine en science politique, alors qu’il se fixe pourtant l’objectif de « repenser les dimensions du conflit politique » dans la dernière partie de son ouvrage. En la matière, comme l’a diplomatiquement fait remarquer l’électoraliste Nonna Mayer, une pléthore de travaux sont pourtant déjà disponibles, dont Mediapart s’est parfois fait l’écho. En se comportant comme un défricheur plutôt que comme un continuateur ou un discutant critique, Piketty s’épargne des nuances et des discussions qui auraient pu enrichir son propos.
Certains travaux ont par exemple montré que le désalignement des ouvriers par rapport à la gauche a précédé l’expérience du pouvoir, dont Piketty juge qu’elle constitue un moment de bascule. Pour la France, Florent Gougou fait remonter le début de cette dynamique aux élections législatives de 1978, alors que PS et PCF campaient sur des plateformes radicales et n’avaient pas encore eu le temps de décevoir. Ce chercheur a mis en évidence que le moteur du changement a été d’abord générationnel : les nouvelles cohortes d’ouvriers étant socialisées dans des contextes matériels et idéologiques différents de leurs aînés, d’où des comportements électoraux dissemblables.
Avoir en tête cette chronologie du désalignement permet de mesurer l’ampleur du défi posé à la gauche dans sa relation aux milieux populaires, dans la mesure où la simple restauration d’un discours pro-redistribution ne suffira probablement pas à convaincre des couches sociales ayant subi trois décennies de crise économique. Il s’est joué une évolution structurelle dépassant de loin les effets des cycles gouvernementaux. Piketty relève bien le caractère graduel de cette perte d’audience de la gauche, et de la tendance contraire à l’alignement, sur elle, des plus diplômés. Mais c’est pour en tirer la conclusion que « la gauche électorale est passée de parti des travailleurs en parti des diplômés sans l’avoir vraiment voulu et sans que personne ait véritablement été en position de le décider ».
Pour un lecteur français ayant vécu les débats autour de la note de Terra Nova en 2011, l’affirmation peut faire sursauter. On peut même remonter jusque dans les années 1960, pour retrouver chez Jean Poperen, futur n° 2 du PS, une mise en garde contre la tentation « sociale-technocrate ». Pointant l’ascension d’une « bourgeoisie technicienne » menaçant de reproduire la subordination des travailleurs ordinaires, il redoutait « l’enchaînement » de ces derniers « au char des organisateurs, managers officiels [du] capitalisme ». Difficile de plaider l’effet de surprise…
La catégorie de « gauche brahmane » ne paraît pas non plus pleinement convaincante. L’économiste entend certes ainsi pointer le risque d’élitisme qui guette ce camp, et appelle à y remédier par un agenda socio-économique capable de réunir classes moyenne et populaire contre les rentiers. On le rejoindra sur le fait que c’est sur ce terrain, plus que sur les enjeux culturels, que des alliances de ce type peuvent être construites (lire notre entretien avec Line Rennwald).
Mais le fait d’importer un vocabulaire de castes indiennes pour analyser la structure sociopolitique occidentale apparaît hasardeux, d’autant qu’au-delà de la métaphore, les catégories diplômées ainsi visées ne représentent pas une élite à mettre tout à fait sur le même plan que celle des propriétaires, ne serait-ce qu’en termes de poids numérique. Le niveau d’instruction ayant singulièrement augmenté dans l’ensemble de la société, il était indispensable pour la gauche de se faire aussi la représentante de couches sociodémographiques pesant de plus en plus lourd dans l’électorat, au contraire des plus riches détenteurs de capitaux. Cela ne rendant pas dispensable pour autant l’alliance à opérer avec le salariat d’exécution.
En outre, une part croissante des « brahmanes » ne convertissent plus aussi bien leur niveau de diplôme en confort, stabilité et pouvoir de décision. Or c’est justement en réaction à un système capitaliste dont la crise affecte désormais des franges entières des classes moyennes, que ces dernières fournissent les bataillons d’une nouvelle gauche offensive dont Piketty se réjouit dans son livre, et qu’incarnent les figures de Podemos ou des Démocrates socialistes comme Ocasio-Cortez.
D’audacieuses propositions fiscales, ou même d’égalisation des dépenses d’enseignement par tête, seront-elles à la hauteur d’une telle époque ? Tout dépend de l’interprétation faite des cours respectifs de la démocratie et du capitalisme au fil des cent cinquante dernières années. Là encore, la discussion mériterait d’être approfondie.
Piketty estime en effet que ses propositions s’inscrivent dans le cours d’un « mouvement vers le socialisme démocratique qui est en route depuis la fin du 19e siècle », interrompu par la révolution conservatrice des années 1970 et la chute du communisme. Certains politistes, comme le regretté Peter Mair, considèrent pourtant que la véritable parenthèse fut celle des trois décennies d’après-guerre, appelées « trente glorieuses » en France. Une période durant laquelle les démocraties libérales-représentatives furent particulièrement stables et inclusives, grâce à des compromis facilités par des niveaux de croissance historiquement exceptionnels (ce que Piketty lui-même montrait dans son précédent opus).
Sous ce prisme, le durcissement néolibéral témoignerait plutôt du retour à un jeu politique à somme nulle entre intérêts sociaux antagonistes. Les tentatives de justice fiscale pourraient donc rencontrer des résistances farouches, nécessitant, pour être dépassées, un niveau de conflictualité allant au-delà des aspirations de l’auteur à un changement pacifique et progressif.

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