Combattre le néolibéralisme « progressiste »

Nancy Fraser, Extraits d’une entrevue dans Economic and Political Weekly, 5 juin 2018

Le populisme est en grande partie une révolte des classes populaires contre le capitalisme financiarisé et les forces politiques qui l’ont imposé. Pour comprendre la révolte, il faut comprendre le bloc hégémonique qu’elle rejette. J’ai appelé ce bloc « néolibéralisme progressiste ».

Ce qui est spécifique au sujet du « néolibéralisme progressiste », c’est qu’il combine des politiques économiques régressives, libéralisantes et des politiques de reconnaissance apparemment progressistes. Son économie politique est centrée sur le « libre-échange » (qui est en réalité la libre circulation des capitaux) et sur les financements déréglementés. Parallèlement, sa reconnaissance est centrée sur la compréhension libérale du multiculturalisme, de l’environnementalisme et des droits des femmes et des LGBTQ. Entièrement compatible avec la financiarisation néolibérale, ces conceptions sont méritocratiques et non égalitaires. On cherche à faire en sorte que des individus « talentueux » issus de « groupes sous-représentés » puissent se hisser au sommet de la hiérarchie et atteindre des positions et des salaires comparables à ceux des hommes blancs de leur propre classe. Ce qui n’est pas mentionné, c’est que même si ces quelques-uns « brisent le plafond de verre », tout le monde reste coincé dans le sous-sol. En effet, le néolibéralisme progressiste a articulé une politique économique régressive avec une politique de reconnaissance apparemment progressive. La reconnaissance progressive a servi d’alibi au côté économique régressif. Il a permis au néo-libéralisme de se présenter comme cosmopolite, émancipateur, tourné vers l’avenir et moralement avancé, à la différence des classes ouvrières apparemment paroissiales, rétrogrades et inflexibles.

Dans ce climat, une partie importante de l’opinion laissée pour compte s’est plutôt orientée vers le libéralisme. Pensez au féminisme libéral, à l’antiracisme libéral, au multiculturalisme libéral, au « capitalisme vert », etc. Ce sont aujourd’hui les courants dominants de nouveaux mouvements sociaux dont les origines étaient, sinon carrément, du moins gauches ou proto-gauches. Aujourd’hui, cependant loin de chercher à abolir la hiérarchie sociale, toute leur mentalité vise à attirer davantage de femmes, de gays et de personnes de couleur dans ses rangs. Aux États-Unis, mais aussi ailleurs, la gauche a été colonisée par le libéralisme.

À mon avis, le meilleur moyen de reconstruire la gauche est de faire renaître la vieille idée du « programme socialiste transitoire » et de lui donner un nouveau contenu, adapté au XXIe siècle. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas commencer simplement en disant aux gens que nous allons socialiser les moyens de production et qu’ils obtiendront des emplois sûrs et bien rémunérés. Cette rhétorique a suivi son cours. Nous avons plutôt besoin de ce que André Gorz a appelé les « réformes non réformistes ». Celles-ci améliorent la vie des gens dans l’ici et maintenant, tout en agissant dans une direction contre-systémique, en partie en faisant pencher la balance du pouvoir de classe au détriment de Capitale. De plus, ces réformes ne peuvent pas être axées exclusivement sur la production et le travail rémunéré. Ils doivent également s’occuper de l’organisation sociale de la reproduction.—L’éducation, le logement, les soins médicaux, la garde d’enfants, les soins aux personnes âgées, un environnement sain, l’eau, les services publics, les transports, les émissions de carbone et le travail non rémunéré

 

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