Covid19 : faites le care, pas la guerre

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Nicolas Haeringer, Mouvements 30 mars 2020

 

D’un commun accord, la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques et le gouvernement de Boris Johnson viennent d’annoncer que le sommet climat de l’ONU (la COP26), qui devait se tenir au mois de Novembre, allait être reportée, de même que les négociations intermédiaires prévues en juin. Le sommet onusien équivalent sur la biodiversité est également reporté sine die.

Depuis plus d’une décennie, le mouvement pour la justice climatique s’est construit autour de l’idée qu’un  “changement de système” est nécessaire pour ne pas “changer le climat”. Pour la première fois de sa jeune histoire, il lui faudra trouver des formes de mobilisations qui ne se construisent pas directement ou indirectement, en regard d’une échéance internationale.

Là où nous étions parvenus à engranger d’importantes victoires, quoique trop souvent temporaires et partielles, le covid19 met à l’arrêt une bonne partie du système industriel responsable du dérèglement climatique. La pandémie de Covid19 provoque en effet une rupture brutale (mais qui pourrait n’être que temporaire), avec le cours habituel des choses – ce fameux business as usual que nous dénonçons à longueur de manifestations, d’actions et de communiqués de presse. Le “système” serait en train de changer, non sous l’effet de mobilisations enfin victorieuses, mais par le truchement d’un brin d’ARN. À tel point que certain.e.s n’hésitent pas à faire le parallèle entre la pandémie en cours et le changement climatique – qu’il s’agisse de comparer l’ampleur des “crises” respectives ; de penser les réponses politiques et ce que peuvent faire les États pour les “dépasser”.

Comment, dans ce contexte, penser et construire des mobilisations ? Quelles stratégies pourraient enfin nous permettre de faire advenir ce “changement de système” ?

Mettre le soin au cœur

Je voudrais proposer quelques pistes, dans le contexte particulier de la pandémie en cours. L’hypothèse que je voudrais formuler, c’est que le soin devrait être cœur de nos stratégies, de nos mobilisations, de notre organisation (organizing) comme de nos organisations la question du soin : la révolution, ça n’est pas la guerre, c’est le care. 

Pour que le soin devienne un élément central de nos mobilisations et de nos stratégies – dont il est encore trop souvent absent – nous devons rompre avec l’idée que nous faisons face à des temporalités distinctes (l’urgence sanitaire, le temps court de la politique, le temps long de la transformation sociale), puis nous défaire une bonne fois pour toutes de l’idée qu’à toute chose, Covid19 serait bon – et qu’il y aurait des choses positives à tirer de la phase actuelle.

Il est ensuite nécessaire de prendre le temps de tirer les leçons de la manière dont nous en sommes arrivés là, et de la manière dont les gouvernements répondent actuellement complètement à côté de l’enjeu et de résister à la logique de guerre. Nous pourrons alors nous poser la question de ce que nous devons faire – comment résister, inventer, expérimenter dans le contexte de la pandémie. C’est ce cheminement que j’essaierai de suivre dans les paragraphes suivants.

Ce texte propose des réflexions à peine ébauchées, assurément pas d’affirmations ou de grandes leçons données à qui que ce soit : ce qui nous rassemble en ce moment le plus, c’est peut-être précisément le fait que nous tâtonnons tou.te.s et que nous cherchons à nous dépêtrer d’une situation totalement inédite. Si j’emploie souvent “nous devons”, “il nous faut”, etc. – par facilité de langage, sans doute – ce n’est pas pour exprimer des impératifs, tout juste pour identifier des bouées qui me semblent en mesure de nous aider dans nos tâtonnements individuels et collectifs. Partir du point de vue du mouvement pour la justice climatique présente par ailleurs le risque de céder à la facilité du « réductionnisme climatique » – que dénonce Jean-Baptiste Fressoz[1]Il ne saurait être question de faire du climat l’explication (ou la cause) suprême, mais de la situer à sa juste place (ce qui est déjà beaucoup !).

Le moment zéro ? quand les choix d’aujourd’hui déterminent notre future pour les siècles à venir

Nous avons l’impression de faire face à la nécessité de nous organiser et de peser sur trois échelles de temps différentes, qui sont en grande partie irréconciliables – en soi, cette situation n’est pas spécifique à la pandémie actuelle, tant ces trois temporalités structurent nos stratégies.

Il y a évidemment l’urgence, et la nécessité de nous organiser face à la pandémie : trouver des manières de rester solidaires malgré l’isolement et le confinement, de prendre soin de celles et ceux qui nous sont cher.e.s malgré la distance. Apprendre à vivre avec la peur que nous, ou nos proches (dont la plupart sont désormais si lointain.e.s) ne tombions malades. Parvenir à soutenir nos voisin.e.s, plus fragiles et plus exposé.e.s que nous le sommes peut-être. Nous entraider, en restant confiné.e.s – à l’échelle de notre voisinage immédiat (ce fameux rayon d’1km qui devient notre nouvel horizon) ; mais aussi à l’échelle de toutes les relations que nous pouvons continuer à entretenir par d’autres biais.

S’ajoute à l’urgence immédiate, quotidienne, le temps court de la politique, à l’échelle des États : c’est la désormais fameuse “stratégie du choc”, théorisée par Naomi Klein. Les “crises” sont, pour les néolibéraux, autant d’opportunité de faire passer des réformes qui susciteraient “en temps normal” une opposition trop forte. Nous ne pouvons donc pas rester indifférent.e.s à cette temporalité là, et devons donc parvenir à bloquer certaines mesures – tout en pesant pour que des décisions alternatives soient prises.

Enfin, nous ne pouvons renoncer à nous inscrire dans le temps long, sous peine de risquer que  la pandémie en cours – et son coût humain dramatique – ne s’accompagne d’un “retour à la normale”, une fois le risque sanitaire dépassé.

La question de ces temporalités est difficilement soluble : se projeter dans l’après revient à renoncer à l’urgence, en quelque sorte admettre que les morts sont inéluctables, et que nous ne pouvons rien faire pour les endiguer, en dehors de rester chez nous.

À l’inverse, se centrer sur l’ici et maintenant revient à renoncer à garder le contrôle du reste de nos vies, à accepter que “l’après” ne nous appartient pas. Surtout, les réponses que nous apportons aujourd’hui à la pandémie, et plus encore les plans de relance qui sont mis en œuvre pour l’immédiat “après”, auront un impact sur le climat pendant des milliers d’années : faire le choix de la croissance et du soutien à la consommation reviendrait à renoncer à toute ambition politique sur le climat, hypothéquant nos dernières chances de contenir le réchauffement dans des limites vivables. Ceci signifie qu’il n’y aura pas de “jour d’après” – mais que le jour d’après, et tous ceux qui suivront pour des siècles, sinon des millénaires, se déterminent ici et maintenant. Le temps long de la transformation sociale (et le temps multi-millénaire du réchauffement climatique) sont en réalité indissociables de l’urgence sanitaire, et des réponses politiques de court termes mises en œuvre en ce moment même.

Le problème n’est donc le fait que ces trois temporalités soient difficilement conciliables. Elles ne sont irréconciliables qu’à partir du moment où nous considérons qu’elles sont distinctes. Le problème, au fond, c’est de raisonner en scindant les réponses à la pandémie en trois temps distincts : se confiner en se resserrant sur soi et ses proches immédiats, laissant à d’autres le pouvoir de décider de ce qui va suivre, “quoiqu’il en coûte” pour l’avenir.

La pandémie nous oblige à refuser une fois pour toutes, de négocier avec le temps – ce que nous faisons trop souvent, comme le dit Bill McKibben, lorsque “nous imaginons que, si nous ne trouvons pas la solution politique à un problème maintenant, nous pourrons y revenir plus tard”[2]. C’est au nom de ce rapport au temps que les États remettent l’action à plus tard – quitte à avoir recours à des états d’exception quand la réalité nous rattrape. Mais la manière dont  nous construisons nos mobilisations est également imprégnée de ce rapport au temps : nous nous persuadons qu’au fond, si nous perdons, c’est embêtant, mais ça n’est pas si grave, car il y aura d’autres batailles derrière. Ce que l’urgence sanitaire rappelle, c’est que chaque fois que nous acceptons de négocier avec le temps, il y a des morts.

À rien, Covid n’est bon

Certain.e.s considèrent que la période actuelle donne à voir ce à quoi devrait ressembler un monde réellement durable, voire qu’elle serait une “bonne nouvelle”. C’est une idée dangereuse – penser cela revient à considérer que le coût humain et social dramatique que nous sommes en train de payer et que nous paierons longtemps, est secondaire par comparaison aux opportunités qui s’ouvrent à nous. Cette attitude n’est, dans le meilleur des cas, rien d’autre qu’une version “progressiste” de la stratégie du choc. Dans le pire, il s’agit d’un malthusianisme irresponsable.

Mais l’idée que la pandémie de Covid19 serait porteuse de choses “positives” est tenace. Ainsi, les chef.fe.s d’État et de gouvernement auraient enfin fait la preuve de leur capacité à réagir rapidement, à la hauteur des enjeux. Notre tâche serait donc de les convaincre de faire preuve d’un volontarisme similaire en matière climatique, ou encore pour préserver la biodiversité.

Certes, le COVID-19 redistribue les cartes et bouleverse le paysage politique. Des gouvernements libéraux considèrent désormais comme légitimes des mesures telles que l’interdiction des licenciements, la nationalisation (partielle et temporaire) de certains secteurs d’activité, voire (au Portugal) la régularisation des réfugié.e.s. Ils appellent à ce que l’urgence sanitaire prime sur les règles usuelles du commerce international.

Les dauphins reviennent dans la lagune de Venise et dans la rade de Marseille, libérées des bateaux de croisière. Le chant des oiseaux remplit nos oreilles – non parce que les passereaux chantent désormais plus fort, mais parce que les nuisances sonores habituelles ont quasiment disparu. Ici des loups, là des éléphants s’approchent de villages dont ils se tenaient jusqu’alors à distance raisonnable. Les humain.e.s confiné.e.s, la “nature” reprendrait ses droits[3]. Les parcs des grandes agglomérations seront les refuges temporaires d’espèces reléguées loin des passant.e.s et des voitures – mais le répit ne sera que temporaire.

Par ailleurs, la relocalisation de la production alimentaire serait en marche : les supermarchés s’approvisionnent désormais massivement auprès de producteurs français – quoique la démarche ne concerne que les produits frais[4].

La pollution atmosphérique a baissé dans des proportions inédites, et certains vont même jusqu’à comparer le nombre de morts évitées par l’amélioration de la qualité de l’air avec le nombre de décès imputés au COVID-19. La balance serait apparemment positive[5]. Au fond, la pandémie serait une crise aux vertus salutaires, un moment apocalyptique au sens littéral du terme : révélateur. Voire : via le COVID-19, “Gaïa” nous enverrait un message[6].

De fait, la pandémie devrait sonner le glas du néolibéralisme mondialisé : ce sont ses circuits privilégiés qui lui ont permis de se répandre aussi vite.

infographie du New York Times sur les circuits de la diffusion du virus Covid19 – https://www.nytimes.com/interactive/2020/03/22/world/coronavirus-spread.html

La déforestation, les monocultures industrielles, l’élevage intensif, ainsi que la commercialisation d’espèces sauvages, ont multiplié les passerelles entre animaux et humains et supprimé les barrières naturelles[7]. En bout de chaîne, la destruction des services publics et la logique du fonctionnement à flux tendus a détruit l’infrastructure hospitalière (là où elle était disponible) qui permettait d’anticiper un afflux de malades. Nous nous sommes donc rapprochés des réservoirs naturels des virus, en même temps que nous avons détruit les zones tampons, et démantelés les services publics nous permettant de nous soigner.

Estimer que la pandémie serait un message,  ou une alerte que nous lanceraient la Terre, la Nature, Gaïa est en réalité un curieux renversement de perspectives. Un virus ne prolifère pas sans hôte. Il n’a aucune forme d’autonomie, de libre arbitre, pas même l’embryon d’une volonté. Un virus ne nous dit rien. Nos réactions, notre vulnérabilité, la rapidité avec laquelle nous sommes touché.e.s, affecté.e.s, confiné.e.s, mal soigné.e.s (malgré le dévouement de soignant.e.s) dit en revanche beaucoup de nous. Si un message est envoyé à quelqu’un, c’est nous qui sommes l’émetteur : il n’y a pas une seule manière pour nous d’être les hôtes de ce virus, mais des choix conscients, dont les conséquences sont nombreuses et durables.

Résister à la logique de guerre

Reste que les premières mesures vont pour la plupart dans le sens d’une augmentation du contrôle, dont le confinement (aussi nécessaire soit-il en cette période), qui est construit sur le mode de la répression : en France, les drones survolent les villes et les campagnes pour que les récalcitrant.e.s se calfeutrent à la maison. Les amendes se multiplient, et la récidive est passible de prison – qu’il s’agisse d’une aberration sanitaire importe ici peu : ce qui compte, c’est de montrer que l’État est prêt à agir avec toute sa force régalienne et d’apporter la preuve que le meilleur rempart contre le virus est la souveraineté[8]. La logique est désormais martiale. Nous sommes en guerre, affirment Emmanuel Macron et avec lui de nombreux.ses chef.fe.s d’État et de gouvernement – tandis que Viktor Orban en profite pour tourner définitivement le dos à la démocratie[9].

Ce basculement n’est en rien anodin. Une guerre implique qu’il y ait un ennemi. Or un virus n’est pas un être vivant – il n’a aucune volonté propre, aucune puissance d’agir, par conséquence aucune forme, même embryonnaire, de stratégie. Il ne veut rien – et ne peut qu’une seule chose : se fixer sur des cellules hôtes, ce qui lui permet alors de proliférer. Si nous sommes en guerre, ce n’est donc pas contre le Covid19. L’absence d’ennemi est ici utile : elle permet de s’assurer que l’état d’exception puisse être prolongé, puisqu’il n’y aura jamais capitulation ou reddition. Et en l’absence d’ennemi, nous en sommes potentiellement chacun.e un.e.

Pourtant, une lecture différente de la situation est possible : nous ne sommes pas en guerre – nous sommes en carence de soin. Il n’est ici nullement question de remettre en cause l’importance du confinement (dans la mesure où nous n’avons pas les moyens de réaliser des tests massifs). Mais pour des mesures en partie équivalentes, les chef.fe.s d’État et de gouvernement auraient de fait pu faire un autre choix – celui de déclarer une mobilisation générale en faveur du soin[10]. Notre rôle n’est alors pas de nous inscrire dans la logique de guerre, d’accepter d’être réquisitionnés sans rien dire, mais de résister à l’approche martiale, en nous positionnant sur un autre terrain – celui du soin. Faute de mieux, et à cause de carences dont sont responsables celles et ceux qui nous dirigent, nous devons accepter le confinement. Rester confiné.e.s ne signifie pour autant pas que nous devons nous taire. Au contraire : puisque nos corps ne peuvent temporairement plus s’assembler dans les rues, nous devons donner de la voix, par tous les moyens possibles. Restons chez nous, mais mettons nos gouvernements et la cohorte de consultant.e.s des grands cabinets de conseil qui se sont enrichis en organisant la casse de l’hôpital public (sur fond de new public management) face à leurs responsabilités, telle qu’elle apparaît enfin : criminelle.

Que faire ?

Une première approche, pour tenir ensemble les différentes temporalités évoquées au début de ce texte, pourrait être de réfléchir à la manière dont nous pourrions prendre à rebours chacune des mesures prises par l’État : contre la souveraineté, l’entraide mutuelle ; contre l’absence de droit de retrait pour les caissier.e.s, les livreurs.ses et autres professions ultra précarisées, l’auto-organisation ; etc. Mais nous ne pouvons en rester à des principes abstraits ou à des slogans éculés.

L’intersectionnalité comme antidote au manichéisme guerrier

En prenant cette approche au sérieux, une première voie se dessine. La logique guerrière est manichéenne – elle procède par l’instanciation de deux camps, irréconciliables. Le soin procède d’une logique opposée. Il est intersectionnel. Là où la guerre fait fi des situations individuelles pour ne penser qu’en termes d’ennemis, le soin part des situations individuelles, de leur pluralité et de leur diversité. L’approche est essentielle dans le cas présent : nos vies ont beau être désormais confinées (pour, estime-t-on, plus de 3 milliards d’habitant.e.s, sans doute bientôt plus) elles n’en restent pas moins fragmentées. L’expérience du confinement est radicalement différente selon que l’on soit à New Delhi, Séoul, Gaza ou La Baule. On ne vit pas la situation présente de la même manière selon que l’on habite un EHPAD, une maison d’une petite ville de la Drôme dotée d’un jardin, un immeuble insalubre de la rue d’Aubagne à Marseille, la prison centrale d’Aiton ou un HLM d’Ajaccio. Le virus est indifférent aux classes sociales, aux genres ou à la question raciale : nous serons contaminé.e.s dans les mêmes proportions, indépendamment de nos identités. En revanche, notre capacité à résister au virus, la présence des fameuses comorbidités y sont directement liées. Les inégalités également béantes dans l’accès au soin. Et l’expérience du confinement est surdéterminée par nos identités.

La pollution atmosphérique est considérée comme un facteur aggravant dans la propagation du virus, auquel elle permettrait de se fixer plus longtemps dans l’air, et ainsi de circuler plus aisément. Or les industries polluantes comme les incinérateurs sont construits à proximité des quartiers populaires et épargnent les plus privilégié.e.s d’entre nous.

Partons donc de là : l’horizon de toute politique de soin, c’est l’égalité – une égalité réelle, qui ne se construit pas autour de référents abstraits. Une égalité qui passe par le refus d’isoler les causes et les luttes les unes des autres, afin de mieux pouvoir les hiérarchiser. Le Covid19 en fait la démonstration par l’absurde : considérer que le réchauffement climatique est une cause plus importante que la défense de l’hôpital public, que la critique du système carcéral ou que l’abolition des entraves à la liberté de circulation et d’installation, revient à accepter de sacrifier de nombreuses vies humaines. Ces causes sont de nature différente, leurs implications ne sont pas comparables, mais il n’est pas possible de sacrifier l’une au détriment de l’autre.

Approcher chaque mobilisation, chaque revendication par le prisme du soin – de manière résolument intersectionnelle, signifie que nous ne devons plus jamais nous satisfaire (même quand nous n’avons pas le choix) de remettre les choses à plus tard, de ne pas avoir prise sur la manière dont les priorités sont décidées, dont les ordres de grandeurs sont établis, dont les urgences sont hiérarchisées.

Ne pas confiner notre colère

Peut-être faudrait-il alors imaginer ce que pourrait être le Act Up du Covid19. Comme l’écrit Gwen Fauchois (ancienne vice-présidente d’Act Up), “nous avons su et dû ne pas attendre l’Etat pour organiser des réponses à notre échelle”[11]. Le parallèle a ses limites évidentes[12] ; mais Act Up est l’un des rares exemples de la manière dont nous pouvons faire tenir ses trois temporalités dans un même mouvement. C’est grâce à cela qu’Act Up est parvenu à contraindre les autorités de santé et l’industrie pharmaceutique à prendre au sérieux le Sida et associer les personnes directement concernées aux protocoles de recherche.

Nous sommes toutefois pour l’heure totalement dépendant.e.s de décisions qui nous échappent. Les gouvernements prennent des mesures coercitives qui contreviennent à toutes les libertés fondamentales sans prendre le temps de nous associer à ces décisions. Encore une fois, il ne s’agit pas nécessairement de remettre en cause le confinement, qui semble faire consensus au sein de la communauté médicale, à peu près partout dans le monde (du moins là où le confinement est possible). Nous ne pouvons toutefois pas nous satisfaire de n’avoir aucune capacité à être associé.e.s à ces décisions, d’avoir la capacité à comprendre si oui ou non elles sont réellement inéluctables, de veiller à ce que les restrictions durent le moins longtemps possibles et se limitent à ce qui est nécessaire, etc. Mais ces décisions nous échappent pleinement. Ce sont des comités scientifiques et d’experts qui formulent des recommandations aux gouvernements, qui décident ensuite lesquelles de ces recommandations suivre (nous interdire de sortir à plus d’1km de chez nous), lesquelles transgresser (maintenir le premier tour des élections municipales, ne pas prioriser l’achat ou la production massive de masques de protection, etc.), etc.

Ici, le parallèle est la question du climat doit nous interpeller : les mobilisations pour le climat, du moins celles organisées dans les pays du Nord par des militant.e.s non-racisé.e.s, s’adossent systématiquement sur la science. Les grèves du climat, ou encore Extinction Rebellion ont prospéré autour de l’idée que nous devons écouter les scientifiques et les experts.  Il ne s’agit pour autant pas d’une forme érudite et/ou progressiste du “There is no  alternative” à partir duquel le néolibéralisme a prospéré : l’enjeu est de parvenir à politiser la science et l’expertise, et de réhabiliter l’expérience. Ainsi, la justice climatique ne s’adosse-t-elle pas seulement sur les travaus du GIEC, mais sur l’expérience des peuples et communautés « en première ligne » face aux dégâts provoqués par le dérèglement climatique. Les « guerriers pacifiques du climat », qui mobilisent les habitant.e.s des états insulaires du Pacifique sud refusent de n’être considérés que comme des victimes passives : « nous ne coulons pas, nous luttons ».

Nous devons parvenir à opérer un glissement similaire face à la pandémie et à reprendre le contrôle du confinement. Les mobilisations syndicales des personnel.le.s soignant.e.s, qui ont duré de longs mois avant la pandémie, en sont évidemment un élément clef. Aujourd’hui, le réseau d’entraide qui se développe un peu partout à la suite de l’appel à “un choc de solidarité” pourrait constituer l’infrastructure de base d’une telle approche. Plus généralement, la multiplication des espaces autonomes – que l’autonomie soit partielle (autour de jardins collectifs ou de formes de solidarité organisées à l’échelle d’un territoire, ou encore l’habitat intergénérationnel comme alternative aux EHPAD) ou plus globale (à l’instar de ce qui s’expérimente sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes) – est à l’évidence fondamentale.

Peut-être faut-il alors continuer à réhabiliter la colère, comme sentiment noble et pleinement politique, là où nous l’avons trop souvent déconsidérée. Les mobilisations climat, en particulier, se sont bien trop construites autour de messages et de récits “positifs”. Plus généralement, nous sommes encore trop nombreux.ses à gauche à être prompt.e.s à dénoncer l’irruption véhémente de la politique – qu’il s’agisse des gilets jaunes, ou de toute forme de lutte confrontationnelle. Et nous sommes probablement nombreux.ses à nous dire que la période actuelle doit être à l’unité, et que la solidarité requise doit nous amener à taire nos critiques. Mais nous avons précisément besoin de l’inverse. La rhétorique guerrière déployée par les gouvernements est de ce point de vue dangereuse : en temps de guerre, critiquer les chef.fe.s, c’est faire sédition, et s’exposer à la cour martiale. Le fait que plusieurs gouvernements aient renforcé leur arsenal de lutte contre les « fake news » dans la période ne doit de ce point de vue pas nous réjouir. Le but est clair : pouvoir réprimer quiconque sera trop véhément envers son gouvernement.

Le soin dont il est ici question n’est alors pas une forme de paix sociale hallucinée, mais une exigence d’égalité ancrée dans l’urgence. “Prendre soin” est en réalité incompatible avec l’obéissance docile à des ordres venus d’ailleurs : il ne peut y avoir de soin sans autonomie réelle. Le glissement proposé par Corinne Morel-Darleux, autour de la notion de la “dignité du présent” prend ici tout son sens.

Une “politique industrielle du soin” est-elle possible ?

Mais la pandémie en cours rappelle que notre autonomie est paradoxalement déterminée pour partie par des politiques étatiques – investissements dans l’hôpital public, capacité à produire des masques ou des réactifs pour des tests PCR sans s’inscrire dans les circuits de la production mondialisée, etc.

La baisse (temporaire) des émissions de CO2 en Chine, provoquée par le confinement, rappelle opportunément que les choix individuels ne suffisent pas : ce ne sont pas des modifications dans la consommation des consommatrices et consommateurs chinois.e.s qui ont fait chuter les émissions de 25% au mois de février mais bien l’arrêt de la production industrielle, décidé par l’État. Et ce sont ces mêmes États qui, partout, décideront de la reprise des activités économiques dont on sait désormais pourtant qu’elles sont “non-essentielles”, une fois la pandémie résorbée.

Comment construire, alors, à partir de l’interruption en cours ? Comme l’écrit Bruno Latour, « la preuve est faite, en effet, qu’il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu’ici qu’il était impossible à ralentir ou à rediriger ». L’alternative ne se résume donc pas à « reprendre ou infléchir un système de production » : il est désormais possible d’envisager « de sortir de la production comme principe unique de rapport au monde ».

Il s’agit alors de penser en quelque sorte une forme de « politique industrielle du soin » – qui passerait sans doute par des plans d’investissements massifs dans les services publics et, plus généralement, dans toutes les activités qui relèvent de la défense, de la préservation et de la gestion des communs.

Relance, par Alessandro Pignocchi – https://puntish.blogspot.com/2020/03/relance.html

Mais cette « politique industrielle du soin » est à l’évidence avant tout un oxymore volontaire. L’État n’a d’autre solution que de commander des masques produits en Chine – sans avoir une seule pensée pour les conditions dans lesquelles celles et ceux qui les produisent travaillent, malgré les grands discours sur les leçons que nous devons tirer – et nous appelle donc à patienter quelques semaines supplémentaires le temps qu’ils soient produits et expédiés. Dans le même temps, des collectifs et des individus proposent de produire des masques, du gel hydroalcoolique, etc. – de manière artisanale dans certains cas, dans des proportions importantes dans d’autres, et mis bout à bout, à une échelle significative – parfois avec le soutien des collectivités locales, sans attendre que l’État agisse. Sans tomber dans un éloge libertarien de l’effacement de l’État, il y a ici peut-être matière à repenser la production et la notion de services publics, en apprenant de ces formes inédites d’autonomie.

Alexis Cuckier propose ainsi de mettre au cœur de ce projet l’ensemble des travailleuses et des travailleurs qui « préservent la vie, des écosystèmes naturels et des êtres humains, maintenant et plus tard », soit en grande partie « des ouvrières : infirmières et soignantes de proximité, travailleuses du nettoyage, caissières, assistantes maternelles… et aussi les éboueurs et éboueuses, ambulanciers et ambulancières, agricultrices et agriculteurs, médecins, etc. (…)” – toutes celles et ceux dont le rôle est de prendre en charge le travail reproductif “pour l’essentiel des femmes pauvres et racisées »[13]. L’une des traductions du soin, qui pourrait servir à déterminer quelles activités peuvent être maintenues et lesquelles doivent être suspendues : le critère devrait être de ne favoriser que ce qui nous permet de “cesser de nuire”, comme l’explique Corinne Morel-Darleux.

Faire payer ceux qui font profit de la destruction et de la mort

18 organisations françaises ont publié cette semaine un appel en ce sens, qui brosse les contours de ce que pourraient être les revendications face aux décisions politiques en cours. Au-delà, plus de 400 organisations ont publié un appel mondial pour une “réponse juste” à la pandémie, autour de cinq principes fondamentaux, qui permettent de tracer les lignes d’une politique du soin dans le contexte actuel : faire de la santé une priorité qui ne souffre d’aucune exception ; centrer les aides économiques sur les personnes, en particulier les personnes les plus précaires ; soutenir les salarié.e.s et les “communautés” les plus affectées, plutôt que les actionnaires et dirigeant.e.s d’entreprises (et refuser de soutenir les entreprises qui ne s’engagent pas sur la question du climat) ; développer la résilience face aux crises à venir ; développer la solidarité par-delà les frontières (via des transferts de technologie et un soutien financier aux pays les plus pauvres). Il s’agit d’une tentative (parmi de nombreuses autres) de définir les grandes lignes de ce à quoi une politique du soin pourrait ressembler à l’échelle des États.

Car faire tenir les trois temporalités – l’urgence sanitaire et sociale, le court terme de la politique et le long terme de la transformation sociale – d’un même mouvement par l’impératif du soin, implique de déployer des stratégies à toutes les échelles, du voisinage à la solidarité internationale, en passant par les politiques publiques.

Pour sûr, le soin dont il est ici question n’est pas enchâssé dans un renoncement à la colère. Au contraire : l’impératif du soin nous oblige à lutter. S’il est nécessaire de nous organiser pour veiller à ce que l’argent public que les États injectent massivement dans l’économie réelle n’aille à aucune de ces activités (sinon pour leur conversion rapide et définitive), nos objectifs doivent être plus larges. Il apparaît aujourd’hui totalement irresponsable de ne pas démanteler des hydres tels qu’Amazon – Jeff Bezos a ainsi vendu pour 3,4 milliards d’actions d’Amazon le 26 mars. Trois jours plus tard, une centaine de salarié.e.s d’Amazon quittaient leur poste, estimant que l’entreprise ne faisait aucun effort pour les protéger. Si le Covid19 a un mérite, c’est probablement celui-ci : la richesse ne se construit pas sans morts. Les profits des 1% sont les morts des 99%. Dans le même temps, Gérald Darmanin annonce avoir mis en place une plateforme de dons en ligne, qui permettra à “tous ceux qui le peuvent” de contribuer à l’effort de solidarité. Les dons, plutôt que le rétablissement de l’ISF ou la lutte contre l’évasion fiscale : les élites savent comment préserver leurs intérêts au cœur d’une pandémie.

C’est ici que se manifeste le principal intérêt de la rhétorique martiale, déjà évoqué, que déploient les gouvernements : entretenir l’illusion que nous formons un seul et même camp (et faire usage de la répression si ce camp artificiellement construit venait à se fissurer), alors que nous sommes victimes de leurs politiques et de leurs choix. Nous devons nous organiser en retour – les soignant.e.s, les travailleuses et les travailleurs de la vie, contre toutes celles et ceux qui font profit de la destruction et du “travail de mort”. Et admettre que cette lutte pour la vie est une lutte à la mort.

[1]https://www.bastamag.net/mondialisation-covid19-effondrement-virus-collapse-transition-relocalisation

[2]https://www.newyorker.com/news/annals-of-a-warming-planet/the-nature-of-crisis-coronavirus-climate-change

[3] Par exemple : https://www.geo.fr/environnement/les-humains-sont-confines-la-nature-reprend-ses-droits-200334

[4] https://www.lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/les-supermarches-basculent-vers-100-de-fruits-et-legumes-francais-1188359

[5]Par exemple https://reporterre.net/Pour-le-climat-il-y-aura-un-avant-et-un-apres-coronavirus

[6] voir https://www.liberation.fr/debats/2020/03/21/gaia-vit-son-moment-metoo_1782470

[7] À ce sujet, voir l’article de Jade Lindgaard et Amélie Poinssot – https://www.mediapart.fr/journal/international/220320/le-coronavirus-un-boomerang-qui-nous-revient-dans-la-figure

[8]Voir la tribune de Pierre Dardot et Christian Laval – https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/190320/l-epreuve-politique-de-la-pandemie

[9]sur la critique de la rhétorique martiale, voir le texte de Maxime Combes – https://www.bastamag.net/pandemie-covid19-coronavirus-Macron-guerre-virus-confinement

[10]Sur ce point, voir les tribunes de Pascale Molinier https://www.liberation.fr/debats/2020/03/17/coronavirus-le-soin-n-est-pas-la-guerre_1782052 et de Sandra Laugier https://www.liberation.fr/debats/2020/04/02/guerre-au-care_1783982

[11]https://gwenfauchois.blogspot.com/2020/03/coronavirus-la-reduction-des-risques-et.html?fbclid=IwAR13uNv_uJUSE9yF65QcEDOW24Kuc-rcweUm79ju1jyIAbBa9bXjOGpTGUc

[12]https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/270320/l-experience-du-sida-peut-elle-aider-face-au-covid-19

[13] voir la transcription de son intervention sur le sujet ici https://www.contretemps.eu/capitalisme-vie-mort-coronavirus/