Espagne : les quartiers populaires s’organisent face au Covid

0
80
 , Médiapart, 24 novembre 2020

Caisses de solidarité pour les plus démunis, mobilisation de femmes de ménage, espaces de « santé communautaire » mêlant habitants et médecins… Mediapart s’est rendu dans des quartiers de Madrid où s’inventent des mouvements d’auto-organisation, pour pallier l’absence des pouvoirs publics face au Covid.

 

Mohammed Hossain est mort du Covid le 26 mars. La famille de ce Bangladais de 67 ans, qui présentait des fragilités au cœur, assure avoir appelé chaque jour, au cours des six journées précédant son décès, les numéros d’urgence mis en place par la région et l’État pour faire face à la pandémie. Lorsque les secours se sont finalement déplacés, ce gérant d’un restaurant indien du quartier de Lavapiés, tout près du centre de Madrid, était déjà décédé.
Aux premiers jours du Covid, la mort de Hossain a suscité un choc dans ce quartier métissé de la capitale espagnole. L’enquête a montré que les services téléphoniques étaient saturés, mais surtout que son épouse et son fils n’avaient pas su se faire entendre, auprès de leurs interlocuteurs espagnols. « L’exclusion des soins est le résultat de choses très concrètes, par exemple l’absence d’interprétation », constate Pepa Torres Pérez, une figure de l’activisme local, membre du réseau d’aide aux migrants Interlavapiés.
Dans la précipitation, Pepa et d’autres ont lancé une campagne pour réclamer aux pouvoirs publics « des interprètes pour soigner ». Ils ont aussi publié un livre collectif de témoignages de riverains, afin d’amorcer leur travail de deuil. Surtout, ils ont mis sur pied un réseau citoyen d’interprètes et médiateurs, pour faire le lien entre des communautés isolées, qui peinent parfois à comprendre la dangerosité de l’épidémie, et les centres de santé publics.
Des traducteurs volontaires ont été recrutés parmi les habitants du quartier, en ciblant trois langues : bengali, pour les Bangladais, wolof, pour les Sénégalais, et l’arabe dialectal marocain, le darija. Des vidéos ont circulé sur internet. L’entreprise, inédite, ne s’est pas arrêtée là : une « école de promoteurs/trices de santé communautaire » forme une soixantaine de médiateurs, au sein des populations migrantes. « Il faut rompre les barrières culturelles pour lutter contre la pandémie, transmettre des informations sur la prévention, expliquer les contraintes administratives… », relate Pepa.
Alors que le gouvernement emmené par les socialistes (PSOE) s’épuise depuis des mois dans des guéguerres politiques avec la région de Madrid, tenue par la droite (PP), des collectifs de citoyens reconstruisent, loin des radars, des services publics essentiels, pour faire face à la pandémie. Des alternatives s’inventent, malgré les contraintes imposées par le Covid. À Lavapiés mais aussi dans bien des districts populaires de la capitale, où les populations les plus précaires ont aussi été les plus frappées.
Pepa, qui habite depuis quatorze ans à Lavapiés, assure n’avoir jamais rien vu d’aussi brutal : « Nous avons déjà traversé une crise sauvage, à partir de 2008, mais l’immensité de la crise que nous sommes en train de vivre, l’excès de souffrance qui en résulte, chez les sans-papiers et les précaires, n’a pas d’équivalent. »
Médecin d’un centre public de santé de Puente de Vallecas, Daniel García Blanco, lui, confirme la gravité de ce qu’il se joue, même si le niveau des contaminations a un peu baissé ces derniers jours, dans ce quartier populaire de Madrid : « Le coronavirus n’est qu’un aspect du problème. C’est aussi pour tout ce que cela provoque par ricochets, au niveau social et économique, pour les plus précaires, que je m’inquiète. »
Actif au sein de l’ONG ATD Quart Monde, Daniel García Blanco, 42 ans, exprime une « sensation d’abandon énorme » de la part des autorités régionales dont il dépend. « Après tant de mois d’épidémie, tant de fatigue accumulée, je ne peux pas vous dire ce qu’il va encore se passer, comment les plus pauvres vont tenir. Mais il est évident que la réponse ne viendra ni de la région, ni du gouvernement national. » Il résume : « Une grande partie de ce qui se joue dépend de nous, c’est à nous de nous débrouiller. »
Comme Pepa Torres Pérez à Lavapiés, García Blanco cherche à élaborer, avec des médecins, des activistes et des habitants de Puente de Vallecas, des « espaces de santé communautaire ». « Nous avons beaucoup à apprendre de l’énergie déployée par les habitants face à l’épidémie, leur capacité à s’organiser », assure-t-il encore. Dans un manifeste qu’il vient de rédiger avec des collègues, il regrette une approche uniquement « biomédicale et centrée sur l’hôpital » de la pandémie, qui ne prend pas en compte « les déterminismes sociaux et les conditions de vie des populations », qui sont pourtant fondamentaux.
La dynamique mise en marche, encore balbutiante, n’est pas sans rappeler les débuts de la PAH, la plateforme d’aide aux ménages menacés d’expulsions immobilières créée en 2009, en pleine crise économique. Cette structure avait formé des réseaux de solidarité, mêlant des voisins, des victimes d’expulsions, mais aussi des avocats spécialisés en droit immobilier, et d’autres activistes du droit au logement. Toute la politique espagnole s’en était trouvée bouleversée. En 2009 avec la bulle immobilière comme en 2020 avec le Covid, c’est l’intégrité du corps des habitants de la ville qui se trouve, à chaque fois, menacée.
Le médecin Daniel García Blanco confirme que l’expérience de la PAH est une source d’inspiration, mêlant expertise et repolitisation des classes populaires : « La PAH est parvenue à bousculer l’agenda, changer les priorités du débat national… Je suis convaincu que nous ne sommes pas loin d’y arriver, dans le secteur de la santé, quand tu vois que le gouvernement a annoncé un revenu minimum vital [qui devrait être versé depuis juin à 850 000 ménages] qui n’est toujours pas arrivé… Nous devons franchir un pas ! »
Des migrantes latino-américaines aux avant-postes des luttes
Retour au cœur de Vallecas, terre historique des gauches madrilènes, immortalisée par les photos de Robert Capa durant les bombardements allemands de 1936. José Luis De la Flor a donné rendez-vous au Sputnik, un jardin participatif encadré par des murs couverts de graffitis, dont un portrait hyperréaliste d’une vieille femme cubaine, réalisé sur plus de dix mètres de haut. « Nous avons récupéré il y a quatre ans cette parcelle de terre qui appartient à un promoteur immobilier, mais qui l’a abandonnée après la crise immobilière de 2008 », raconte ce barbu de 45 ans, emmitouflé dans une doudoune noire, alors que la nuit froide commence à tomber.
Le centre social pour lequel il travaille, situé à deux pas, s’appelle La Villana, « fille du 15M [référence au 15 mai 2011, date de naissance du mouvement indigné – ndlr], petite-fille du mouvement zapatiste, arrière-petite-fille de la tradition autonome », lit-on dans le manifeste scotché en bas de l’escalier d’entrée. Ce bâtiment auto-géré sur trois niveaux, coiffé d’une grande terrasse où se déroulent les assemblées de voisins, s’est vite transformé en un observatoire des effets de l’épidémie sur les plus défavorisés.
« Le Covid n’a pas marqué de rupture par rapport aux politiques néolibérales qui se développent dans la région depuis vingt-cinq ans. La priorité consiste encore et toujours à sauver le marché », énonce José Luis De la Flor. Il a mis sur pied une « école de la périphérie » pour le centre social, des cours d’éducation populaire dont le titre du prochain atelier annonce la couleur : « Quand rester chez soi est un privilège ». Il travaille aussi sur un documentaire consacré à la pandémie, La ségrégation était déjà ici. Manière de dire à quel point le Covid n’a fait que révéler la mise à l’écart dont souffrent ces quartiers pauvres et périphériques de Madrid depuis des décennies.
Au printemps, La Villana a rejoint une plateforme d’associations de quartier intitulée Somos Tribu Vallekas, un réseau de solidarité né dans la foulée du Covid, pour livrer aux plus pauvres des paniers d’alimentation. Le centre distribue tous les quinze jours une soixantaine de paniers aux familles des environs. « Nous fixons une condition : les familles qui veulent en profiter doivent participer au fonctionnement du centre, ou venir aider à chercher les caisses au supermarché. C’est important pour nous de ne pas tomber dans l’“assistancialisme”, de rester un espace politique », explique José Luis De la Flor.
Il insiste : « Chaque assemblée qui se tient avant les livraisons, est l’occasion de faire le point sur les urgences du moment, pour complexifier la réalité de la faim, complexifier les relations que l’on noue avec ces familles : on parle aussi logement, chômage, apprentissage de l’espagnol, etc. » Un fonctionnement horizontal, des débats collectifs plutôt que des conseils formulés individuellement, un mélange d’expertise, d’entraide et d’enracinement local : là encore, le modèle de la PAH, né lors de la crise précédente, fait des petits. « Nous restons fidèles à notre ligne autonomiste, de construction d’une capacité d’action depuis l’échelon local », acquiesce encore De la Flor.
L’héritage du 15-M n’est pas le seul à se manifester, sur le terrain. Beaucoup des femmes aux avant-postes, souvent immigrées, ont forgé leurs armes politiques dans le mouvement féministe, particulièrement bouillonnant en Espagne ces dernières années. C’est le cas de Karen Rodríguez, débarquée à Madrid il y a dix ans, militante féministe et antiraciste, et membre d’un réseau de migrantes venues, comme elle, du Honduras. Dans ce collectif d’une trentaine de personnes, comme dans beaucoup d’autres réseaux, des caisses de solidarité (« cajas de resistencia ») ont été organisées pour aider les plus démunis à passer la crise.
Autour d’un café pris dans la gare madrilène d’Atocha, cette activiste de 35 ans dénonce « une logique classiste plutôt qu’une approche scientifique » dans la gestion espagnole de l’épidémie : « Quand le gouvernement promet qu’ils ne laisseront personne derrière, qu’il explique que l’épidémie ne connaît pas les classes sociales, on sait bien que c’est un mensonge. » Elle fait référence, en particulier, à la décision de la région de Madrid, en septembre, de prendre des mesures limitant la circulation des habitants dans certains des secteurs les plus touchés, qui correspondaient surtout aux districts les plus pauvres de la capitale. La mesure avait provoqué des manifestations, certains allant jusqu’à dénoncer un « apartheid social ».
« Je n’attends plus rien de leur part. Je sais comment fonctionnent ces institutions. Nous ne serons jamais leur priorité. Mais par contre, bien sûr que l’on continue d’exiger des choses, et notamment des régularisations, même si elles ne nous écoutent pas », insiste Karen Rodríguez, domiciliée à Villa de Vallecas, et qui passe des concours pour entrer dans l’administration espagnole.

Observe-t-elle, dans la société espagnole ces jours-ci, les ferments d’un mouvement de contestation plus ample ? À ce stade, elle n’y croit pas : « La pandémie démobilise. Il y a cette peur liée à ce qu’on dise de nous que nous sommes responsables de la circulation du virus, comme ils l’ont fait en mars avec le mouvement féministe [dont les manifestations, le 8 mars dernier, ont été accusées d’avoir accéléré la circulation du virus – ndlr]. » Et de résumer : « D’un côté, les gens en ont ras-le-bol. De l’autre, ils se sentent empêchés. »

Katty Solorzano Cedeño, une Équatorienne elle aussi très impliquée dans les assemblées féministes de Madrid, dresse à peu près le même constat : « Je vois des zones de résistance à l’échelle de certains quartiers, qui se sont sentis stigmatisés à cause de l’épidémie. Il y a comme un début de prise de conscience. Mais rien de plus à ce stade : le Covid, qui s’en prend à nos corps, atomise beaucoup notre capacité de lutte. »
Il faut s’enfoncer en direction du sud-ouest de Madrid pour retrouver, dans le quartier populaire d’Orcasitas, Ester Espínola. Cette Paraguayenne de 42 ans, dont le masque ne suffit pas à cacher le large sourire, reçoit dans les locaux d’un espace unique en Espagne, insiste-t-elle : un centre d’émancipation pour les femmes de ménage, tenu par des collectifs d’employés domestiques. « Avec la crise, tout le monde dit qu’il faut placer les soins à la personne au cœur de la société, mais nous n’avons jusqu’à présent touché aucune aide spécifique », dénonce cette porte-parole de SEDOAC, un collectif d’une centaine de femmes de ménage, en majorité latino-américaines.
Une petite quarantaine d’entre elles, sans papiers, a particulièrement souffert pendant le confinement du printemps. « Beaucoup d’entre nous avions besoin d’un certificat de mobilité pour circuler. Mais les employeurs n’ont pas voulu le rédiger, quand nous n’avions pas de papiers. Certaines ont été licenciées d’un simple WhatsApp », raconte Ester Espínola. Le secteur, d’ordinaire l’un des plus invisibles dans la société, s’est mobilisé en quelques mois. Une myriade de collectifs antiracistes et d’employées domestiques ont réuni leurs forces pour construire une plateforme, « Regularización Ya », exigeant la régularisation de quelque 600 000 migrants en situation irrégulière sur le territoire, en réaction à l’épidémie.
Des partis de gauche ont inscrit la proposition à l’agenda du Congrès, mais l’opposition des socialistes (PSOE), première formation au sein de l’hémicycle, n’a pas permis de la faire adopter, lors d’un vote inédit en septembre« Ce n’est qu’une étape, vers la reconnaissance du travail des femmes sans papiers », dit aujourd’hui Ester Espínola, convaincue que ce travail de pression sur les pouvoirs publics va finir par porter ses fruits. Certains activistes et universitaires parlent de la politizacion de las ollas [« politisation des casseroles »], pour évoquer ce réveil militant des métiers très précaires du soin et de l’entretien. « Après la crise de 2008, avec le mouvement “indigné” de 2011, ce sont des Espagnols qui se trouvaient aux avant-postes de la revendication. Aujourd’hui, même si je n’ai pas la nationalité espagnole, je me sens légitime pour exiger des droits vis-à-vis du pays dans lequel je vis et travaille », insiste-t-elle.