États-Unis : la guerre des frontières

Sophie Smith, extrait d’un texte paru dans NACLA, 8 novembre 2018

Au milieu des États-Unis, dans le calme immense du désert de Sonora, une demi-douzaine d’agents de police frontalière en civil vêtus de gilets pare-balles poussent un garçon salvadorien de 15 ans menotté dans le dos d’un véhicule banalisé. La terre tout autour cuit à 117 ° F. Deux milles à l’ouest, un hélicoptère Black Hawk poursuit un groupe d’adolescents migrant à travers des ranchs, volant à basse altitude pour projeter un nuage brun de poussière, de cactus et de gravier dans les airs. Un enfant guatémaltèque fuyant la fureur de la machine se heurte à la cour d’un gardien, criant au secours, vomissant. À une dizaine de kilomètres au sud, une escouade tactique de policiers de la frontière armés de longs fusils et de lunettes de vision nocturne suit une jeune Hondurienne de 12 ans sans chaussures. Trois milles au nord, dans les plis d’un lit de rivière asséché et sec, les restes d’un père récemment déporté deviennent disparaissent en poussière. Trente-cinq milles au sud-ouest, dans le tunnel du port d’entrée de Nogales, Sonora / Arizona, des dizaines d’enfants demandeurs d’asile salvadoriens campent des jours entiers sur le béton, buvant des sodas devant des douaniers armés, à travers les tourniquets et journée.

Ce collage ne représente que quelques-uns des méfaits quotidiens que les enfants d’Amérique centrale et leurs familles endurent aux mains des opérations de patrouille des frontières menées dans le désert rural. Ce scénario risque de dégénérer alors que  dans la région. Entretemps, la lutte en cours pour la survie reste obscure dans le cycle de l’information. Au cours des deux dernières décennies d’intensification des opérations de sécurité aux frontières, la violence de l’application des lois en matière d’immigration a été évoquée de manière éphémère,.

Tout cela  semble changer depuis l’été lorsque le sort des enfants réfugiés d’Amérique centrale, séparé de leurs parents par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) des États-Unis, a fait irruption dans le paysage médiatique. Des voix à travers le spectre politique décrient la pratique consistant à isoler les enfants de leurs parents, créant ainsi un consensus populaire selon lequel la logique d’enlever des enfants comme moyen de dissuasion de demander l’asile aux États-Unis constitue une forme de terreur d’État.

En cas de refus de leur entrée aux États-Unis, les demandeurs d’asile risquent de disparaître dans les déserts reculés des régions frontalières du sud-ouest. Aujourd’hui, des multitudes de réfugiés d’Amérique centrale se joignent aux innombrables milliers de personnes qui ont péri en tentant de naviguer sur un terrain dangereux où les forces de l’ordre surveillent les frontières. Ce passage transnational clandestin avait été conçu pour être meurtrier il y a plusieurs décennies grâce à une logique de dissuasion non moins brutale que celle du système de détention à l’intérieur du pays.

Détention dissuasive

En avril, le New York Times a révélé que plus de 2 500 enfants avaient été isolés de leurs tuteurs alors qu’ils étaient en détention. Bien que la pratique des enlèvements d’enfants sanctionnée par l’État ait été officiellement suspendue depuis, la menace est toujours d’actualité, alors que l’administration Trump se bat pour le droit à la détention illimitée de sa famille. Pendant ce temps, des centaines de ces enfants n’ont toujours pas été retournés à leurs parents. Des mères ont été « réunies » avec leurs enfants pour être détenues ensemble dans des cages séparées des maris et des pères.

Le traitement cruel des réfugiés d’Amérique centrale est le produit d’un calcul froid de l’application de la loi, car selon le procureur général Jeff Sessions, punir les demandeurs d’asile en prenant leurs enfants à établit « un effet dissuasif. »   Lorsque des pratiques d’enlèvement d’enfants et d’incarcération de masse sanctionnées par l’État interdisent toute possibilité de chercher refuge dans les points d’entrée officiels, de nombreuses personnes persécutées peuvent être contraintes de s’engager dans une autre voie périlleuse en traversant à pied des zones éloignées, le long de la frontière sud, loin de toute aide ou sauvetage.

Sur la frontière méridionale de l’Arizona, un vaste réseau de pistes migratoires sillonnent le désert de Sonora. Le pourcentage de Centraméricains appréhendés par la US Border Patrol dans le désert est passé de moins de 2% en 2000 à plus de 50% en 2014.

Ce terrain accidenté des régions frontalières méridionales a coûté la vie à plus de 8 000 personnes.

Le désert comme dissuasif

La terrible réalité du passage de la frontière n’est pas un hasard. C’est le résultat d’un long héritage de services de police fondés sur la dissuasion, qui structure le contrôle des frontières depuis des décennies. Au début des années 90, les agences américaines de contrôle des frontières ont cherché à transformer le désert du sud-ouest en une arme meurtrière. Coïncidant avec les politiques de libre-échange de l’administration Clinton, un « document d’orientation » produit en 1994 décrivait cette stratégie pour pousser des personnes sans papiers à traverser la frontière sur « des étendues de terres isolées et inhabitées », où elles se trouveraient « en danger mortel ».

De Clinton à Bush en passant par Obama, la croissance d’une armée d’agents de la police des frontières, ainsi que la construction et la fortification de plus de 650 km de barrières frontalières dans et autour des ports d’entrée officiels, ont renforcé cette dissuasion en détournant les participants non autorisés vers l’arrière-pays. En réalité, la peine imposée pour l’entrée sans papiers aux États-Unis a depuis augmenté bien au-delà de l’incarcération et de l’expulsion pour inclure la possibilité de décès par exposition à des conditions extrêmes dans des zones isolées où l’aide et les secours sont souvent introuvables.

En fin de compte, l’approche militaire en matière de sécurité des frontières n’a pas empêché les migrations non officielles. Les pratiques de dissuasion contribuent manifestement à la prolifération des crises humaines et des catastrophes morales.

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