États-Unis : la résistance à Jackson (Mississipi)

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Entrevue avec Kali Akuno, Ballast, Cosmonaut, décembre 2020 (traduit par Ballast)
 

« Le système capitaliste-impérialiste est en train d’éteindre la vie sur notre précieuse planète du fait de sa volonté incessante d’accumuler des profits, des ressources et du pouvoir politique, ceci au bénéfice d’une infime fraction de l’humanité : la bourgeoisie. » Ce sont là les mots de Kali Akuno. Né à Los Angeles, il est le cofondateur du réseau Cooperation Jackson, établi dans l’État du Mississippi. Il est également membre de Black Socialists in America, une jeune organisation afro-américaine à ambition internationaliste. Dans cet entretien initialement paru aux États-Unis au printemps, en plein pic de la première vague de Covid-19, le militant écosocialiste et antiraciste revient notamment sur la notion de « double pouvoir », qu’il promeut afin de transformer la société tout entière, et son expérience dans la prise en charge de la pandémie — le pays franchissait alors la barre des 60 000 décès et, dans ce même pays, le risque de mourir du virus s’avère 2,4 fois plus grand pour la population noire. 

Pouvez-vous commencer par nous parler un peu de votre expérience en tant qu’organisateur, et du travail que fait Cooperation Jackson ?

Je vis à Jackson, dans le Mississippi. Je suis un des cofondateurs du réseau coopératif Cooperation Jackson. Je suis né à Los Angeles, en Californie, et c’est pour le travail politique que j’ai migré ici, pour travailler autour du plan Jakson-Kush1 — qui est une stratégie à long terme, d’abord et avant tout centrée sur l’autodétermination des personnes d’ascendance africaine. Ça fait partie d’un programme plus large de décolonisation et de transformation socialiste.

Qu’est-ce qui vous a mené à Jackson en particulier ?

Ce qui m’y a conduit, c’est l’organisation dans laquelle j’ai milité pendant une bonne partie de ma vie, le Malcolm X Grassroots Movement. Après le 11 septembre, nous avons estimé que l’État et les forces du capital allaient utiliser tout ceci pour pousser le néolibéralisme vers un stade encore plus avancé, de manière bien plus oppressive. Un des chantiers sur lequel nous nous sommes particulièrement concentrés à l’époque concernait les réparations [pour l’esclavage, ndlr2]. Il y avait un énorme mouvement sur ce sujet, et nous avons joué un rôle de premier plan dans son développement. L’autre grande campagne dans laquelle nous sommes ensuite engagés en profondeur concernait les prisonniers politiques : le cas de Mumia Abu-Jamal et le combat contre la décision de son exécution en était le fer de lance. Nous savions, du fait de notre propre histoire de lutte contre COINTELPRO et de victimes de ce dernier [ce programme du FBI visait, de 1956 à 1971, à « neutraliser » l’opposition — dont le Black Panther Party, ndlr], que ça allait être une excuse parfaite pour rendre légal tout ce qui s’était justement produit durant COINTELPRO.

Puis, en 2003, nous avons réorganisé nos actions, pour les diriger vers des projets d’empowerment3. Nous avons d’abord établi un plan sur cinq ans, et pour ça nous avons cherché à faire venir un grand nombre de nos membres à Jackson afin d’y concentrer les moyens et les compétences — voilà comment je suis venu. Nous étions jusque-là tous dispersés entre Oakland, Los Angeles, Chicago, New York, Detroit. J’ai ensuite déménagé à La Nouvelle-Orléans, juste après les inondations [ouragan Katrina en 2005, ndlr]. J’étais un des membres de la coordination nationale de l’organisation. Nous avons examiné plus en profondeur l’impact des catastrophes écologiques sur les communautés noires du Sud profond. Toute cette époque nous a confortés dans l’idée que nous devions concentrer nos forces et nous organiser : il nous est apparu essentiel de perfectionner le réseau Jackson. Et donc de nous réunir dans cette ville pour construire de véritables expériences de double pouvoir4. C’est sur quoi nous travaillons depuis 15 ans avec le plan Jackson-Kush.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que vous voulez dire par une expérience de « double pouvoir » ?

Pour nous, surtout à cette époque, ça signifiait la construction d’institutions autonomes et une pratique d’autogouvernance au sein de la communauté. Ça permettrait deux choses. Premièrement, que la communauté s’autogouverne et se concentre sur la prise en charge des besoins de base — en particulier dans une communauté pauvre comme à Jackson, qui n’avait ni la capacité ni la volonté de le faire. L’objectif était de répondre soi-même à certains de ces besoins grâce à l’entraide et à des activités de type économie solidaire, comme la construction de coopératives. L’autre aspect consistait véritablement à stopper le bras répressif de l’État. C’est la notion de double pouvoir que nous avons essayé de construire et de faire avancer avec le plan Jackson-Kush. Dans la pratique, de 2003 à 2012–2014, ça a pris la forme d’assemblées populaires. Je pense que ça en a été la plus haute expression : nous avons ainsi rassemblé différentes forces de la communauté pour prendre de réelles décisions démocratiques sur sur la façon de tout gérer — soutien à un grand nombre de personnes âgées, énorme travail autour de la médiation des guerres de territoire et de la violence communautaire à l’œuvre (à la fois dans la communauté et sur un plan domestique). Ce sont là des domaines dans lesquels l’Assemblée du peuple s’est spécialisée. Elle soulève également des questions démocratiques plus larges, sur la façon de contenir la police, sur la manière d’instaurer une force contre la violence perpétrée par la police. Voici ce que l’Assemblée a fait de bien.

Elle s’est également montrée très efficace pour fournir une aide mutuelle intensive en temps de crise ; juste après l’ouragan Katrina, par exemple, où ça a particulièrement bien fonctionné. Jackson avait pour caractère distinctif d’être la ville comptant le quatrième plus grand nombre de personnes qui ont été déplacées de la Nouvelle-Orléans et forcées de déménager ici. C’est comme si elles avaient été balancées là, sans plus d’égard ! Au départ, ça a créé nombre de tensions au sein de la communauté, en particulier autour de certains programmes gouvernementaux pour l’accès au logement. Il n’y a plus énormément de logements sociaux à Jackson — ce qu’ils avaient, c’était beaucoup de Section 8 [programme d’accès au logement, pouvant fonctionner sous forme de loterie, pour les foyers à faibles revenus, ndlr]. Les personnes déplacées depuis la Nouvelle-Orléans ont été mises en haut de la liste des prioritaires alors que beaucoup de gens attendaient depuis 5 ou 10 ans. Mais l’Assemblée du peuple a fait un bon travail de médiation : elle a soutenu les gens.

Dites-nous : qu’est-ce qu’une Assemblée du peuple et comment fonctionne-t-elle ?

Selon moi, ce qu’est devenue aujourd’hui l’Assemblée du peuple n’est malheureusement plus ce que nous avions construit au départ : c’est davantage devenu un lieu de partage d’informations au bénéfice du maire. Pour nous, une Assemblée du peuple, c’est quelque chose qui est par essence animé par une coalition de forces. Le groupe qui avait lancé l’appel était le Malcolm X Grassroots Movement, en alliance avec un ensemble de forces locales de gauche qui existent de longue date. Ce qui, dans le cas présent, s’apparente à la NAACP [Association nationale pour la promotion des gens de couleur5]. Nous avions une petite fraction du Parti communiste, des Committees of correspondence [Comités de liaison] et quelques petits groupes antifascistes qui existent depuis un certain temps. Tous ont joué un rôle clé au fil des ans, en construisant l’Assemblée du peuple. Elle était vraiment ancrée dans cinq quartiers, avec une force réelle : deux à South Jackson, une à West Jackson (qui est la plus grande zone géographique de la ville), puis deux à North Jackson. Ce sont tous des quartiers populaires, des quartiers populaires noirs. Au début, les assemblées se réunissaient une fois par mois dans les parcs et les églises, selon la saison et la météo, pour discuter des difficultés et des problèmes quotidiens. Les gens évoquaient les questions dont ils voulaient débattre. À l’issue des débats, il y avait d’abord recherche de consensus. Si ce dernier n’arrivait pas au bout de deux tours d’arguments et de contre-arguments, il y avait un vote : deux tiers des voix devaient être réunis pour l’emporter.

Une fois la décision prise par le groupe présent, un comité de volontaires émergeait pour effectuer le travail. Il était de fait composé de personnes présentes au débat. C’est ce comité qui avait la responsabilité d’exécuter les décisions prises. Les différents comités qui se sont constitués au fil du temps ont formé ce qu’on a nommé le Groupe de travail du peuple. Ce dernier effectuait un véritable travail de coordination entre la tenue de deux assemblées : s’assurer que le travail était mené, voir ce que les gens pouvaient faire et, parfois, établir l’agenda. Je dirais que les assemblées fonctionnent généralement mieux en temps de crise. Ici, c’est assez souvent parce qu’il s’agit d’un État du Sud profond dirigé par des néoconfédérés [militants d’extrême droite partisans du libre-échange, ndlr] et des fascistes en général. À la fois politiquement et socialement, ces gens n’en finissaient pas d’attaquer, par leurs mesures, les immigrants, les personnes queer ou les cliniques d’avortement. Des attaques constantes. On le voit de nouveau actuellement avec le Covid. C’est dans l’adversité que les gens sont très bons pour se défendre les uns les autres. Nos problèmes et nos défis étaient ce qui nous réunissait, tout comme la nécessité de construire un consensus pour lutter ensemble. Lorsque la dynamique se brisait, c’était souvent autour de la ligne qui séparait ceux qui avaient une certaine forme de pratique religieuse ou spirituelle et les plus agnostiques ou les athées. Le fait que nous nous trouvions dans la Bible Belt [zone dans laquelle on compte un nombre élevé de fondamentalistes chrétiens, ndlr] se manifestait par moments, en particulier lorsqu’il s’agissait de combattre les forces de la suprématie blanche ou de la réaction.

Parlons justement de la crise actuelle du Covid : comment impacte-t-elle les habitants de Jackson ?

À défaut d’un meilleur terme, je dirais que c’est très schizophrénique. Le maire a essayé de faire appliquer des ordonnances de distanciation physique assez strictes et a encouragé les gens à les prendre au sérieux. Ça a été difficile car il y avait un tas de théories du complot et toute une série d’idées absurdes circulant dans la communauté noire — pas seulement ici mais au niveau national. Il y avait par exemple l’idée que seuls les Chinois pouvaient contracter le Covid-19 et que les Noirs étaient immunisés. Je ne sais pas d’où viennent ces conneries pseudo-scientifiques, mais c’est un non-sens absolu. Or c’était très répandu, très populaire. Dès le mois de février [2020], j’ai participé à des forums radio ou en ligne pour en discuter. Circulait aussi l’idée que si les gens étaient de vrais croyants en Jésus, le sang de Jésus les protégerait du Covid-19. Nous nous sommes battus contre ça.

En face, il y avait également le gouverneur [du Mississippi] Tate Reeves, qui suit tout ce que Trump et les think tanks de droite propagent. Il faut rappeler que Reeves a été en première ligne pour essayer de mettre en œuvre leurs programmes et leurs politiques. Il a fallu attendre l’État de Floride, avec je crois six ou sept autres États le même jour6, pour que soient donnés de piètres ordres de rester à la maison — et ça sans exiger que l’État cesse ses activités, ou quoi que ce soit de cette nature. Tous ces gens ne suivaient clairement pas les avis médicaux et scientifiques. Pendant deux semaines, à la mi-mars, Reeves était à l’antenne sur une chaîne gouvernementale — soi-disant censée tenir une séparation de type libéral entre l’Église et l’État, mais ce n’est qu’une mascarade ici — pour lire la Bible, plusieurs heures par jour ! C’était sa réponse au Covid-19. Ça vous donne une idée de la façon dont les choses se sont déroulées.

Nous avons commencé à remarquer l’impact de ce virus avec plusieurs sans-abris qui vivent dans notre communauté, ainsi qu’avec une partie de nos membres. Au bout de deux semaines, alors qu’on ne les voyait plus, nous avons commencé à interroger les gens. « Eh bien, vous savez, ils sont morts. » Nous entendions de plus en plus parler de la cause de la mort de ces gens. Ça s’est propagé assez tôt, ici. Mais les gens n’ont pas accès aux soins médicaux. Il n’y a pas de véritables transports publics à Jackson. L’hôpital le plus proche de chez moi est à huit kilomètres, et peu de monde marche jusque là-bas. La plupart des sans-abris, même s’ils se présentent à l’hôpital, se feront arrêter en guise de première réponse — c’est la police qui détermine s’ils ont besoin de soins. Mais c’était déjà comme ça avant le Covid-19. Nous avons donc observé cette escalade. Lors de nos actions de distribution de masques, nous parlons beaucoup avec les gens de la communauté, dont les sans-abris. Nous connaissons au moins 10 personnes qui l’ont eu : aucune n’a été testée, aucune n’a été incluse dans le décompte officiel de l’État. Mais nous savons qu’il y a un sous-dénombrement important du nombre de personnes infectées et de celles qui en sont mortes, dans le Mississippi.

De ce que nous savons, ce sont principalement les femmes noires qui ont été exposées, du fait, pour l’essentiel, du travail de service qu’elles exercent majoritairement dans le Mississippi. Les commis de magasin et les boulots de ce type ont été les plus touchés, et ce sont majoritairement des Noirs qui meurent. Ça a donc eu un impact important. Pas dans les mêmes proportions que ce que nous avons vu à la Nouvelle-Orléans le mois dernier, mais dans le Mississippi, et à Jackson en particulier, ça commence à mon avis à peine à prendre de l’ampleur… La seule chose qui pourrait l’arrêter — car le gouvernement ne va rien faire et les institutions médicales n’en ont pas les moyens —, c’est la nature, le changement de saison, le soleil qui tuerait le virus en de nombreux endroits. Notre plus grande peur, et ce à quoi nous nous préparons en apprenant des autres épidémies passées, est que ça va probablement être comme la grippe de 1918 [dite « grippe espagnole », ndlr] — ça durera sans doute quelques années et ça sera saisonnier. Désormais, le virus est installé dans les populations de la classe ouvrière noire pauvre et chez les sans-abris : un certain temps risque de s’écouler avant qu’on en vienne à bout.

Voulez-vous bien nous en dire plus sur les programmes que vous mettez en place en réponse au Covid ?

La première chose que nous avons essayé de faire, c’était ce que nous savions faire. Beaucoup d’entre nous sont des vétérans de l’ouragan Katrina, et de cette expérience nous avons appris une ou deux choses sur l’aide mutuelle et les secours d’urgence. Nous avons réagi dès début mars — grâce à notre orientation internationaliste, nous nous sommes immédiatement mis en contact avec des gens de Naples et de Milan. Ils nous ont aussitôt mis en garde en nous indiquant que si nous n’avions pas l’équipement de protection adéquat, ça ne fonctionnerait pas. Ils nous ont fait savoir qu’ils avaient pris les mêmes initiatives dès la fin février, réagissant à la façon dont ça augmentait très rapidement en Italie, en particulier à Milan (qui présente une forte densité de population). Ils sont tous tombés malades. Ils nous ont dit : « Reculez, ne faites pas ça parce que vous devez avoir les gants, vous devez avoir des masques ! » Ce que, à ce moment-là, peu d’entre nous avaient. Nous avons stoppé nos actions et nous avons essayé de réfléchir à ce que diable nous pouvions faire ! Nous avions déjà appris la mort de quelques personnes, et nous étions convaincus que nous devions réaliser quelque chose avec les ressources et les compétences collectives déjà acquises. Et, un jour, un de nos membres nous a appelé : « Avons-nous des masques ou pouvons-nous en fabriquer ? »

D’un coup, ça nous est apparu évident. Nous avons suffisamment de gens qualifiés, qui savent coudre. La deuxième semaine de mars, nous avons rassemblé une équipe. Ils ont commencé le travail, ont sorti les machines à coudre : ils cherchaient quel serait le meilleur masque. Puis nous avons de nouveau reçu des informations d’Italie, comme quoi certains membres du réseau FabLab, dont nous faisons partie, avaient commencé à fabriquer des masques en impression 3D ainsi que des ventilateurs. Nous avions des imprimantes 3D et nous avons mis toute une équipe dessus. Nous avons ainsi créé notre propre programme pour fabriquer des masques 3D. Nous le partageons avec les gens pour qu’ils puissent le télécharger librement et, souhaitons-le, l’utiliser dans leurs communautés dès lors qu’elles disposent de ce genre d’outils. Nous avons aussi fait des distributions hebdomadaires de masques, tous les mercredis. Nous distribuons environ 120 masques en mousse et fabriquons près de 20 masques 3D par semaine. Comme cette production reste limitée, nous les adressons principalement aux professionnels de la santé : ils sont beaucoup plus efficaces, plus proches de la qualité médicale. Nous les donnons surtout aux infirmières, au personnel médical, pour qu’ils ne soient pas infectés et qu’ils puissent protéger la vie des personnes.

Depuis deux semaines, nous renforçons également notre programme de distribution alimentaire, même si nous ne pouvons pas procéder comme nous le ferions habituellement. Nous devons respecter des précautions sanitaires, en fonction d’un protocole que nous avons nous-même établi. Ce sont donc là les deux réponses communautaires que nous avons mises en place. Maintenant, nous intensifions la dimension politique en appelant à des actions massives pour le 1er mai. Les gens nous ont dit : « Écoutez, il y a plus de gens qui meurent de la grippe ou du paludisme chaque année. » J’ai répondu que c’est exact, mais que le coût de ces morts est incorporé dans le business des assurances à l’échelle mondiale. Elles sont devenues acceptables pour le capitalisme. Là, la situation est inédite, ils ne savent pas encore comment prendre les choses en compte.

C’est vrai. 

Heureusement, à ce stade, aucun de nos membres n’est tombé malade. Personne n’est mort. Alors que j’ai personnellement appris le décès de plus de 50 connaissances à travers le monde.

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette réponse politique et cet appel au 1er mai ?

Ce qui nous a poussé dans cette direction, c’est l’empressement de l’État de remettre les gens au travail. Nous n’avions pas les preuves que nous avons maintenant, mais nous soupçonnions dès mars que cette chose tuait des Noirs et des Latinos à un rythme disproportionné. Nous devions donner une réponse politique, pas seulement communautaire. Envoyer un message clair : nous n’allons pas mourir pour Wall Street, nous n’allons pas mourir pour les riches. Nous devons toucher le plus grand nombre de personnes de nos communautés, les mobiliser pour résister. C’est le moment de revendiquer un maximum de choses. Il est clair qu’ils ne fourniront aucun matériel de protection, ni gants ni masques, rien. Il ne faut pas que les gens retournent travailler dans ces conditions. Ils ont d’abord dû fermer beaucoup de lieux, puis Trump a dit qu’il voulait que tout soit rouvert pour Pâques.

En considérant la situation globale et le nombre de grèves sauvages qui surgissaient déjà à ce moment-là, il est apparu que les conditions étaient idéales pour construire un appel à une grève générale dans tout le pays. En février, la plupart des gens ne concevait même pas qu’il puisse y avoir une assurance maladie universelle ; maintenant, c’est une des premières revendications. La situation vient d’élever la conscience des gens dans une large mesure. Nous devons prendre notre part, occuper l’espace. Ne laissons pas la droite définir la perception des choses, nous devons le faire depuis la gauche. Je crois que nous n’avons pas été assez clairs dans notre appel fin mars [« Appel à l’action : vers une grève générale pour en finir avec la crise du Covid-19 et créer un nouveau monde », ndlr] : nous n’appelons pas à une grève générale pour le 1er mai, mais c’est vers ça que nous devons nous diriger. Il faut des actions de masse pour le 1er mai, envoyer un message clair : nous devons travailler en ce sens. Ce sera un combat de longue haleine.

La coalition que nous construisons avec CoronaStrike et General Strike 2020, qui ont lancé le mouvement et que nous avons rejoint, vise à travailler ensemble, renforcer les liens et construire des actions qui se dérouleront le 1er mai. C’est ce sur quoi nous nous sommes concentrés ces deux dernières semaines. Je vois beaucoup d’élan. Un des prochains grands défis sera de rassembler tous ces éléments. La première chose essentielle est de mettre les gens en mouvement. Dire non, nous n’allons pas travailler, nous n’allons pas faire du shopping, nous n’allons pas payer de loyer, nous allons tout arrêter, franchir toutes ces difficultés. Nous travaillons à construire des niveaux d’autogouvernance dans notre communauté. Afin de véritablement contrebalancer le système. Notre but, c’est l’effondrement de ce système, pas d’alimenter des et, des si ou des mais. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire… Nous devons amener des millions de personnes vers ce programme. C’est donc quelque chose que nous continuerons à pousser de notre côté. Lutter pour cette clarté et cette unité programmatique. Ça va prendre du temps. Mais s’il y a bien une chose que cette pandémie a révélé, c’est la nature pure et simple de l’exploitation et la brutalité du système. Je crois que des millions de personnes se réveillent car cette pandémie a directement frappé des millions de personnes qui sont maintenant au chômage. Des millions de personnes se retrouvent donc privées de soins de santé. L’inhumanité du système est devenue évidente : dans la foulée, les gens vont exiger un tout autre ensemble de rapports sociaux, et la façon dont nous lutterons pour sera déterminante.

Une dernière chose : quelle est la meilleure façon pour les travailleurs de tout le pays de s’impliquer dans ce mouvement ?

Pour les travailleurs, en particulier les travailleurs essentiels, vous devez commencer par vous organiser avec vos collègues. Il faut d’abord que les gens se questionnent honnêtement eux-mêmes. Si, avec nos appels, nous cherchons à les armer pour qu’ils se mobilisent, à faire un travail de sensibilisation et d’éducation politique, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent déterminer, depuis leur lieu de production, ce qu’ils sont réellement prêts à faire. Nous pouvons avoir un impact à Jackson, et nous avons l’intention de le faire. Mais pour les gens à New York, Atlanta, Houston, Detroit, partout, c’est à eux de déterminer les risques qu’ils sont prêts à prendre, et tout dépendra du niveau de force, d’unité ou de solidarité que les travailleurs ont avec leurs collègues — et ça, eux seuls peuvent en juger. Notre rôle est d’encourager les actions, comme les grèves sauvages qui ont été menées, de susciter l’imagination des gens, de leur faire savoir qu’un combat comme celui-ci est possible. Et pour encourager l’action directe, nous devons montrer qu’il est possible d’obtenir des résultats immédiats. Plus l’organisation est poussée, plus grande est la possibilité d’obtenir des résultats. Une de nos propositions est d’encourager les gens à s’organiser pour s’emparer des moyens de production et de les démocratiser, en les transformant en coopératives, ou des moyens de ce genre. Nous avons vu un certain nombre d’initiatives dans ce domaine, des personnes exprimant, dans des usines automobiles, leur volonté de commencer à produire des masques et des ventilateurs. Mais il me faut insister : vous devez d’abord commencer par vous organiser avec vos collègues sur le lieu de production. Agir en équipe, ne pas agir seul. C’est ainsi qu’ils peuvent vous isoler. Organisez-vous collectivement.

  1. Le plan Jackson-Kush est une initiative à vocation révolutionnaire élaborée par le Malcolm X Grassroots Movement (MXGM) et la Jackson People’s Assembly.Il promeut, sur la base des assemblées populaires, la démocratie participative et l’économie coopérative à échelle locale et étatique (le Mississipi), ceci dans un cadre à la fois « communautaire » et « progressiste ».
  2. Réparations pour l’esclavage des Afro-Américains. Le projet de loi H.R. 40 (« Commission to Study and Develop Reparation Proposals for African-Americans Act») a demandé la création d’une commission chargée d’étudier « l’impact de l’esclavage sur la vie sociale, politique et économique de notre nation » : de 1989 à 2017, il s’est vu, chaque année, présenté au Congrès des États-Unis par l’élu démocrate John Conyers Jr. Sans succès.
  3. Cette notion désigne le développement du pouvoir d’agir des individus et des groupes sur leurs conditions sociales, économiques ou politiques.
  4. Le concept apparaît pour la première fois sous la plume de Lénine dans un article paru dans la Pravda. Il désigne l’existence, dans la Russie de 1917, de deux pouvoirs au sein de la société : les Soviets et le gouvernement provisoire. Depuis, il fait office de stratégie politique, diversement formulée — au sein de champs marxistes et libertaires (notamment municipalistes-communalistes). Le pouvoir alternatif repose ainsi sur la construction, par le bas, d’un vaste mouvement émancipateur, d’institutions parallèles, d’une contre-société populaire : il n’attend pas le déclenchement de la Révolution pour agir ici et maintenant dans une perspective révolutionnaire. Massivement contestées, délégitimées, abandonnées ou paralysées, les structures et les institutions du pouvoir officiel se verront progressivement remplacées par celles du pouvoir populaire.
  5. La National Association for the Advancement of Colored People est une organisation étasunienne de défense des droits civiques. Elle a été fondée en 1909.
  6. Le 1eravril 2020, le gouverneur républicain de Floride, Ron DeSantis, a ordonné le confinement de l’État.