États-Unis : le Green New Deal

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MATHIEU MAGNAUDEIX, Médiapart, 6 DÉCEMBRE 2019 

Tout juste paru aux États-Unis, le livre A Planet To Win tente de dessiner les contours d’un « New Deal » vert qui serait radical et transformateur. Mediapart a interviewé l’une des auteurs, Thea Riofrancos, professeure de science politique au Providence College et soutien de Bernie Sanders.

Alors que le « Green New Deal », ou « New Deal » vert en français, fait partie de tous les programmes des candidats à la primaire démocrate aux États-Unis, parfois de façon opportuniste et cosmétique, quatre intellectuels de la gauche radicale américaine (les politistes Alyssa Battistoni et Thea Riofrancos, la journaliste et essayiste Kate Aronoff et le sociologue Daniel Aldana Cohen) tentent dans cet ouvrage tout juste paru outre-Atlantique (éditions Penguin Random House), de tracer les contours d’une transition écologique à la fois radicale, sociale, juste et inclusive. Et de démêler les contradictions qui peuvent se poser.

Entretien avec l’une des coauteurs, Thea Riofrancos, professeur de science politique au Providence College de Rhode Island.

Il est beaucoup question du « Green New Deal » aux États-Unis en ce moment. Alexandria Ocasio-Cortez l’a popularisé et désormais, les principaux candidats à la primaire démocrate ont tous un plan qui porte ce nom. Il a même inspiré la nouvelle commission européenne… Êtes-vous surprise de la popularité de ce concept ?

Thea Riofrancos : Pendant longtemps, on nous a répété qu’il était difficile de mobiliser autour du climat, un sujet abstrait, d’échelle planétaire. Ce narratif, j’y ai cru moi aussi, même si de nombreux groupes activistes déployaient en réalité des actions reliées au changement climatique, sans forcément utiliser le mot. Et bien sûr les politiciens n’agissaient pas. Plusieurs choses ont changé. Les conclusions des rapports produits par des institutions internationales respectées, comme le GIEC, sont sombres. Mais leur message va au-delà : ils disent qu’un changement social et économique radical est nécessaire pour y répondre. L’autre élément, c’est que les solutions technocratiques d’habitude proposées par la classe politique, comme la taxe carbone, paraissent de moins en moins pertinentes. Ces politiques ont en commun de faire porter le coût sur vous et moi. Le mouvement des « gilets jaunes » en France a été l’incarnation de cette prise de conscience. Non seulement ces politiques sont insipides et n’inspirent personne, mais elles peuvent aussi provoquer des réactions si elles ne prennent pas en compte la question des inégalités.

Le consensus néolibéral nous a répété que la politique climatique, c’est une affaire de marchés, de négociations internationales à Kyoto et Paris, au sein de l’élite mondiale. Mais une succession d’événements a ouvert la possibilité de politiques différentes : la crise financière de 2007 et 2008, Occupy Wall Street, le mouvement des places en Europe, le printemps arabe, mais aussi Black Lives Matter et la campagne de Bernie Sanders en 2016. La puissance du « Green New Deal », c’est qu’il répond à la crise climatique à l’échelle nécessaire, mais crée aussi de l’énergie politique, en articulant des coalitions de personnes longtemps exclues de la politique.

Quand on regarde de près, les propositions sont en réalité très différentes.

Oui, il y a un risque que le « Green New Deal » finisse par dire des choses en fait très différentes. C’est devenu une expression sexy, populaire. Mais c’est souvent le cas en politique. À chaque fois qu’un concept, une vision du monde, une idéologie rencontre plus d’écho, de nombreux acteurs cherchent à la coopter et à s’en réclamer. C’est un peu inévitable et cela doit nous inciter – je parle des gens de gauche qui défendent une vision très ambitieuse du « Green New Deal » – à construire du pouvoir en articulant le monde du travail, les activistes luttant pour la justice sociale, les mouvements autochtones pour que notre version du « Green New Deal » devienne une réalité.

Un premier test arrive très vite, c’est bien sûr la campagne à venir aux États-Unis. L’enjeu immédiat est de savoir qui va amasser suffisamment de pouvoir politique pour remporter la primaire démocrate, et si nous serons en mesure d’ici un an d’avoir un président qui peut mettre en place un « Green New Deal ».

Pour expliquer les choses très concrètement, quels sont les points non négociables du « Green New Deal » « radical et efficace » que vous prônez dans A Planet To Win ? Ce qui, en somme, le différencie de versions « greenwashées » ?

D’abord, cette nécessité d’une transformation radicale. Être radical est nécessaire, dès maintenant. C’est une question de pragmatisme et d’efficacité pour répondre à l’ampleur de la crise.

J’ajouterai trois choses : le lien constant entre crise climatique et inégalités, un calendrier resserré avec des mesures pour cibler effectivement les pollueurs et la dimension internationale.

Sur les inégalités : chacun voit bien, empiriquement, le lien entre notre système socioéconomique très inégalitaire et la crise climatique. Nous savons que les plus riches ont aussi le style de vie le plus intensif en carbone et que cela n’a aucune conséquence pour eux car le système politique est profondément influencé par les intérêts financiers et économiques, ce qui aboutit à des politiques prônant la dérégulation des émissions de carbone. Nous savons aussi que les plus pauvres et les plus vulnérables ont les modes de vie les moins intensifs en carbone. Souvent parce qu’ils n’ont simplement pas d’accès de base à l’énergie, et aussi parce qu’ils consomment moins. Leur impact climatique est moindre, mais ce sont souvent les plus vulnérables au changement climatique, à cause des aires géographiques où ils vivent, parce qu’ils vivent dans des communautés ou des logements qui ne sont pas résilients face aux tempêtes ou à la montée des eaux, etc.

On voit donc la connexion très profonde entre les inégalités et la crise climatique : ceux qui polluent le plus sont en train de payer moins que les pauvres qui sont les plus touchés. Les inégalités et la crise climatique sont en réalité le même problème. C’est la meilleure réponse à faire aux commentateurs, conservateurs ou libéraux, qui dépeignent le « Green New Deal » comme une liste de courses interminable. Ils feignent de ne pas comprendre comment le système économique qui produit de la précarité et de l’inégalité pour la majorité est le même système qui produit la crise climatique. Concrètement, cela définit des politiques : un « Green New Deal » doit répondre à l’inégalité des revenus, à la précarité du logement, réduire les coûts de la vie quotidienne, tout en réduisant les émissions.

Deuxième point : le calendrier. Il doit être vraiment très resserré, en particulier dans les pays riches, et doit cibler en priorité les principaux responsables, les entreprises qui polluent le plus, ceux dont le mode de vie est le plus polluant.

La troisième dimension, souvent oubliée, c’est l’aspect internationaliste de cette transformation. Je sais qu’il y a en Europe ces débats entre une gauche plus nationaliste et une gauche plus internationaliste. Je vois ici une gauche qui tend, peut-être grâce à la force et à la mobilisation du mouvement pour les migrants, à être plus internationaliste. En tout cas, le « Green New Deal » doit être internationaliste. Nous devons garder à l’esprit que la transition énergétique chez nous peut avoir des impacts négatifs sur d’autres écosystèmes dans le monde. Les énergies renouvelables ne sont pas neutres en termes de coût énergétique. Une trajectoire rapide vers la neutralité carbone aux États-Unis ne peut se faire aux dépens d’autres peuples, à commencer par ceux qui ont historiquement payé le prix du capitalisme extractif. Par ailleurs, le « Green New Deal » doit être l’occasion de repenser une coopération globale climatique, commerciale, en dehors des élites et des cénacles technocratiques.

Vous insistez beaucoup sur l’idée que le « Green New Deal » n’est pas une utopie mais une politique populaire, qui peut créer de la mobilisation politique.

Un « Green New Deal » à la hauteur n’est pas juste la bonne réponse à la crise : c’est aussi politiquement, stratégiquement intelligent, afin de mobiliser une large coalition de terrain soutenant une politique climatique. Les solutions technocratiques ne mobilisent personne. Les propositions du « Green New Deal » sont populaires parce qu’elles répondent aux besoins quotidiens de chacun : le logement, l’emploi, la sûreté de son quartier et de son cadre de vie face au rapide changement climatique.

Vous défendez un investissement massif et historique de l’État fédéral américain dans le « Green New Deal », à l’opposé de la croyance assez largement partagée aux États-Unis selon laquelle les solutions technologiques inventées par le secteur privé seront une part essentielle de la transition climatique.

Le « New Deal » de Franklin Roosevelt dans les années 1920 a réparé le capitalisme et l’a aidé à survivre à la Grande Dépression. Le « Green New Deal » nous fournit peut-être un contexte favorable pour le remplacer. Je ne dis pas que ce sera le cas, évidemment, car la tâche est immense. Un premier pas serait déjà que cette crise soit traitée par la société collectivement. Le secteur privé n’est pas encouragé à investir d’une façon qui soit équitable. Il défend des intérêts particuliers privés et cherche le profit, un profit à court terme. L’intérêt du capital n’est pas le même que celui des peuples de la planète.

Le secteur public est donc essentiel pour répondre démocratiquement, collectivement et équitablement à ce défi, surtout si nous le rendons plus démocratique et lui donnons les moyens nécessaires. Une réponse socialisée à la crise climatique est seule capable de lutter contre les ségrégations à l’œuvre dans nos sociétés, des ségrégations qui exacerbent les pires effets de la crise climatique. Certains s’enferment dans leurs gated communities protégées, tandis que les plus pauvres n’ont pas les infrastructures nécessaires pour se protéger contre un climat devenu extrême…

Vous appelez à un « contrôle démocratique » d’une partie de l’économie au service du « Green New Deal ». Proposez-vous de nationaliser les plus grands producteurs de pétrole ? La production d’électricité ?

Pour les producteurs d’énergie fossile, il faut une intervention publique très forte. Le but est que ce secteur [responsable de 75 % des émissions de CO2 – ndlr] disparaisse. C’est la chose logique à faire au vu de ce que disent les climatologues. Pour le charbon, le pétrole, le gaz, on stoppe déjà les explorations et les nouveaux gisements. Ensuite, c’est un peu plus compliqué. La collectivité n’a pas intérêt à prendre le contrôle de ces secteurs dans l’immédiat, tout simplement parce que ces biens sont toxiques, ils polluent et il faut espérer qu’ils auront de moins en moins de valeur à mesure que la transition aura lieu.

Le Financial Times nous annonce tous les mois une crise due à l’effondrement de la bulle du carbone, tout simplement parce que toute l’économie est fondée sur le pétrole et que ces biens sont en train de perdre de la valeur. Malheureusement, il est probable que cette crise aura lieu. La bonne solution, c’est de réguler fermement ce secteur pour précipiter sa perte de valeur : taxer les émissions, taxer la pollution, punir les atteintes à l’environnement, et couper toutes les subventions publiques à l’exploitation des énergies fossiles en haute mer, la fracturation hydraulique, les gaz de schistes. Ces techniques très chères ne sont rentables que parce qu’elles sont subventionnées !

La production d’électricité, c’est différent, puisque ce secteur doit évidemment continuer à exister, mais il faut le transformer. D’abord en développant les énergies renouvelables – les fournisseurs d’électricité en font encore trop peu. Et en transformant son modèle : les producteurs d’électricité, qui sont en majorité privés, sont économiquement très liés aux énergies fossiles. C’est d’ailleurs aussi le cas des acteurs publics, à cause des contrats de long terme signés avec les producteurs de charbon et de gaz.

Cela passe aussi par d’autres modèles de propriété, car leur seul intérêt aujourd’hui est la satisfaction de leurs actionnaires. Il faut placer le secteur sous une gestion collective publique mais surtout démocratique, car le caractère public des entreprises ne garantit pas en soi leur exemplarité climatique. Les consommateurs qui paient aujourd’hui des factures insensées, les employés, les organisations locales de citoyens et environnementales doivent jouer un rôle dans leur gestion.

Que faire pour organiser cette transition ?

Dans sa version du « Green New Deal », Bernie Sanders propose de ranimer les autorités régionales de production d’électricité établies lors du précédent « New Deal » [comme la fameuse Tennessee Valley Authority – ndlr]. Certaines ne font plus grand-chose, ou alors de l’hydroélectricité et du nucléaire. Mais elles sont peu investies dans l’éolienne et le solaire. Ces entités liées au pouvoir fédéral pourraient être publiques ou gérées par des coopératives.

En Europe, l’énergie nucléaire est très décriée. Les centrales américaines ne représentent que 20 % de la production électrique aux États-Unis, mais 30 % de la capacité nucléaire mondiale. Pourtant, vous dites dans votre ouvrage qu’il faut conserver les infrastructures nucléaires les plus sûres, qui n’émettent pas de carbone, pour arriver à l’objectif rapide de zéro émission d’ici 2030.

Nous avons beaucoup discuté entre nous car nous avions des points de vue différents. Tous les quatre, nous sommes opposés à la construction de nouvelles centrales. En cela, nous divergeons de ceux qu’on appelle ici les « écomodernistes », qui pensent que la technologie va résoudre tous nos problèmes. Le nucléaire n’est certainement pas la solution à nos problèmes, à cause des enjeux posés par l’extraction de l’uranium, ses déchets toxiques, les questions de sécurité, qui pourront être accentués par les températures extrêmes et des ouragans plus puissants. Mais si l’on décommissionne les centrales tout en visant une économie rapidement décarbonée, il faudrait combler les 20 % du nucléaire par du solaire et de l’éolien.

En théorie, pourquoi pas ! Mais ces énergies ont elles aussi un coût environnemental, et 100 % d’énergie solaire ou éolienne en quelques décennies, cela représente une logistique immense. Il faudrait aussi construire plus de turbines, plus de panneaux solaires et plus de batteries au lithium, et l’on retrouve alors des problématiques liées au modèle extractif. Par ailleurs, augmenter très rapidement les capacités solaires et éoliennes, cela pose des questions environnementales et des questions sociales, car malheureusement, aujourd’hui, les communautés ne sont pas impliquées : ces méga-installations de fermes solaires ou éoliennes construites par de grandes entreprises privées, qui ne sont pas vraiment esthétiques – c’est un aspect souvent trop ignoré –, peuvent entrer en concurrence avec l’agriculture ou la nature. C’est par ailleurs un secteur où il y a très peu de syndicalisation, et où les salaires sont très bas.

Vous êtes membres du DSA (l’organisation des socialistes américains) et, comme les autres auteurs d’A Planet To Win, vous soutenez Bernie Sanders, qui a, de fait, pour le climat le plan le plus ambitieux – 16 000 milliards de dollars sur quinze ans, un montant jugé irréaliste par ses opposants démocrates – de la primaire démocrate. Pourquoi ?

Elizabeth Warren aussi a de bonnes propositions. Elle a toutefois une autre approche, qui se reflète dans ses propositions climatiques.

La première différence est que Bernie Sanders reconnaît le besoin d’une large mobilisation populaire de terrain, pour permettre un « Green New Deal » mais aussi pour parvenir à le mener. Il sait que même un président de gauche ne pourra pas y arriver seul, tout simplement parce qu’il y aura énormément d’obstruction dans le système politique américain. Peut-être que, vu de France, Sanders, qui se définit comme un « socialiste démocrate », est juste un social-démocrate, mais vu des États-Unis, il est le seul candidat à avoir une approche de conflit avec les élites économiques, le seul qui critique le capitalisme.

Parfois, moi aussi je le critique depuis la gauche, mais reconnaissons qu’il pointe du doigt les responsables : les patrons, les propriétaires, la finance. Warren, elle aussi, les pointe du doigt, et elle est bien entendu plus à gauche que la plupart des candidats démocrates. Mais son cadre intellectuel, ce sont moins les problèmes systémiques du capitalisme que la corruption. Warren veut réguler les mauvais acteurs. Sanders, lui, pense que les inégalités sont consubstantielles au capitalisme américain.