États-Unis : sommes-nous à un point tournant ?

Nicole Aschoff, Jacobin, 9 janvier 2019

 

«La démocratie libérale est en train de s’effondrer.» Un professeur de droit de Harvard a récemment ouvert un discours en présentant cette déclaration factuelle et le public a facilement murmuré son assentiment.

Les titres quotidiens semblent certes confirmer cette évaluation, à savoir que nous sommes un pays en crise. Cependant, la nature de la crise reste trouble. S’il est clair qu’en 2016, nous avons assisté à une manifestation sans précédent de changements de sentiments politiques, les implications de ce changement sont beaucoup moins claires.

Il existe de nombreuses interprétations qui circulent. Certains soutiennent que le gouvernement américain a pris un tournant autoritaire et que le président Trump sabote la fonctionnalité de l’État par le biais de son style, de sa conception ou des deux, sabotant ainsi la fonctionnalité de l’État, l’empêchant ainsi de s’acquitter des tâches fondamentales de la gouvernance démocratique. D’autres se concentrent sur le sentiment croissant que les citoyens ordinaires ont perdu confiance dans le gouvernement, à la fois en sa capacité à agir dans l’intérêt de leurs intérêts et en la conviction qu’ils ont une voix significative ou une place dans les démos.

L’Amérique a-t-elle atteint un tournant dans lequel les contradictions accumulées au cours des trois dernières décennies sont devenues un obstacle insurmontable à la poursuite du consensus néolibéral de l’après-guerre froide?

Comme point de comparaison, considérons la  triple crise (économique, social, politique) des années 1970 qui ont marqué le début d’une nouvelle ère pour le capitalisme. Les dépassements de dépenses et le ralentissement de la productivité, combinés à la montée en flèche de l’inflation et aux flux financiers irréguliers, ont créé une situation de grave crise économique. Les effets de cette tourmente sur les travailleurs, au milieu d’une insatisfaction plus large face au statu quo, ont conduit à des grèves de masse et à un mouvement social organisé autour de questions de racisme, de sexisme, de colonialisme et de droits des consommateurs suscitant une crise sociale généralisée et perturbatrice. À la fin des années 1970, les crises économique et sociale se sont transformées en une grave crise politique aux États-Unis, résumée dans le discours de Carter sur la « crise de confiance » de 1979 et un consensus émergent entre une élite bipartite pour abandonner le keynésianisme.

Constatons-nous une dynamique similaire aujourd’hui? Une crise profonde et intersectée générant un environnement chaotique qui exige une résolution d’en haut?

La situation semble différente selon l’endroit où l’on se trouve. Du point de vue des gens ordinaires luttant contre la précarité, la dette, l’oppression et la violence, un sentiment de crise profonde est omniprésent. La multiplication des manifestations autour de la violence policière raciste, le sexisme enraciné, le contrôle des armes à feu, les droits des immigrés et un salaire décent illustrent la colère collective grandissante suscitée par ces problèmes.

Du point de vue des travailleurs, des élites et des entreprises hautement qualifiées et mobiles, la situation reste toutefois relativement optimiste. Les mouvements sociaux naissants et la prise de conscience n’ont pas affecté le statut privilégié de ces couches (à quelques exceptions près). Contrairement aux années soixante-dix, quand les élites ont été forcées à la table et que la survie du capitalisme a semblé douteuse, la crise actuelle semble plus confinée.

Pourtant, malgré un paysage de crise considérablement différent de celui des années soixante-dix, les observateurs sont convaincus, comme le fait valoir Nancy Fraser dans un  article paru dans American Affairs, que nous sommes au cœur d’une «crise vaste et multiforme».

Quelles sont les implications de ce sentiment largement exprimé? En revenant sur notre question précédente, avons-nous atteint un point de bascule similaire aux années 1970, malgré l’absence (pour le moment) d’une crise économique ou d’une recrudescence du mouvement social de masse organisant une résolution exigeante d’en haut?

Ça dépend. Si atteindre un point tournant signifie une  perte de légitimité pour le statu quo et une perte de confiance dans le consensus de l’élite régnant, le néolibéralisme, alors nous l’avons certainement atteint. Mais si le point de basculement signifie l’émergence d’une force puissante qui oblige les élites à réagir sous la forme d’un nouveau cadre de légitimation ou d’une nouvelle façon d’organiser le capitalisme, nous n’avons pas encore atteint de point de basculement.

En d’autres termes, pour la première fois depuis des décennies, une véritable ouverture politique est apparue, mais le potentiel d’un mouvement progressiste pour générer un nouveau consensus qui remplace le statu quo de l’élite régnante est profondément incertain. Les changements de sentiments ne se sont pas encore traduits par des gains à grande échelle. De plus, comme l’ont montré les récentes élections à mi-parcours, le pays est de plus en plus polarisé à la suite de l’effondrement du centre.

Cela dit, les mobilisations passionnées auxquelles nous avons assisté ces dernières années – tant au sein du mouvement syndical que dans la société civile en général – sont prometteuses et offrent le potentiel nécessaire pour réformer les organisations atrophiées et en développer de nouvelles.  Le défi de ce moment politique est, à bien des égards, le même qu’il a toujours été: traduire le mécontentement politique en une constellation de mouvements sociaux radicaux, démocrates et anticapitalistes qui représentent les travailleurs et ont la capacité de défier le capital et de gagner. Mais ce défi est aussi plus urgent que jamais.

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