États-Unis : un nouveau paysage politique

 

Laura Raim, Regards, 12 novembre 2018

C’est la bonne nouvelle des élections américaines. Les socialistes poursuivent avec succès la consolidation d’une force politique radicale, amorcée il y a deux ans par la campagne de Bernie Sanders aux primaires démocrates. Les candidats appuyés par les Democratic socialists of America (DSA), l’organisation socialiste qui est passée de 5000 à 50.000 adhérents en deux ans, ont raflé des sièges aussi bien au niveau national que local. Jeune star de cette gauche décomplexée, Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, a remporté le siège de l’Etat de New-York à la Chambre des représentants. L’ancienne serveuse d’origine portoricaine siégera aux côtés de l’avocate musulmane américano-palestinienne Rachida Tlaib, qui a remporté le siège de l’Etat du Michigan.

La progression la plus importante s’observe dans les Chambres de représentants des Etats, où le nombre d’élus estampillés DSA est passé de 4 à 11, parmi lesquelles la jeune Julia Salazar, élue au Sénat de l’Etat de New-York. À l’échelle locale, les candidats DSA ont également remporté une trentaine de victoires. Il est donc possible pour un petit groupe de militants engagés de gagner, même sans le soutien financier des Super PAC et des milliardaires.

Grâce au système des initiatives populaires, qui permet, au-delà d’un certain nombre de signatures recueillies, d’obtenir l’organisation d’un référendum, ces élections ont également consacré la victoire de certaines mesures de gauche, parfois même dans des districts Républicains. En Floride par exemple, où Andrew Gillum, le maire noir de Tallahassee appuyé par Bernie Sanders a raté d’un poil le poste de gouverneur face au républicain Ron DeSantis, 64% des électeurs ont voté pour accorder de nouveau le droit de vote à tout citoyen ayant été condamné pour « felony » – des crimes qui incluent la conduite malgré un retrait de permis – et ayant purgé sa peine.

Une petite révolution qui devrait permettre à 1,5 million d’électeurs de participer aux élections présidentielles de 2020 et peut être de faire basculer la Floride dans le camp démocrate. Trois Etats rouges ( l’Idaho, le Nebraska et le Utah) ont étendu le programme de sécurité sociale Medicaid, tandis que le Missouri et le l’Arkansas ont augmenté leur salaire minimum. Le Michigan, l’Utah, le Missouri et le Colorado ont quant à eux voté pour des lois contre le gerrymandering, le charcutage électoral que pratique le parti Républicain afin de dominer les assemblées même lorsqu’il est minoritaire en nombre de voix.

Arrêter les compromis avec les Républicains

Et maintenant ? Les difficultés ne font que commencer pour l’aile gauche du Parti. Les derniers mois de campagne l’ont amplement illustré : les Démocrates sont prêts à tout pour l’écraser. Les millions de dollars qu’ils ont levés, avec l’aide de Républicains, pour faire gagner leur candidate centriste contre la socialiste Jovanka Beckles dans un district californien en dit long sur l’obstination de l’appareil du Parti à s’accrocher à l’agenda néolibéral de leurs grands donateurs. La manière dont Nancy Pelosi, la cheffe de file des démocrates à la Chambre des représentants, s’est empressée d’assurer que le Congrès fonctionnerait comme un « marché des idées bipartisan » et travaillerait à « des solutions qui nous rassemblent », laisse peu d’espoir quant à la vigueur de la « résistance »qu’elle entend mener.

Plutôt que de profiter de leur nouvelle majorité dans la Chambre pour tenter de contrecarrer les projets de Donald Trump et proposer des lois sur l’extension de l’assurance-maladie, la rénovation des infrastructures, le contrôle des armes à feu, la protection de l’environnement et l’annulation des baisses d’impôts pour les grandes fortunes, il est à prévoir que les Démocrates continuent, comme ils le font depuis plus de trente ans, à se féliciter de maîtriser l’art du compromis avec les Républicains.

S’il ne sera pas aisé pour la poignée de socialistes élus de contrer cette stratégie suicidaire, ils ont d’ores et déjà réussi à tirer le centre de gravité de la discussion politique vers la gauche, et de reposer les termes du débat, ce qui est au moins aussi important que d’empêcher les Républicains de constituer des majorités. Comme le rappelle la journaliste Meagan Day dans Jacobin :

« Les élections représentent une opportunité unique de parler aux gens à une grande échelle des principes et valeurs qui devraient structurer une société. Les candidats ont l’occasion de dire ce qu’ils veulent à des milliers et parfois des millions de personnes. »

De ce point de vue, les socialistes n’ont pas failli à leur devoir : sans craindre de paraître utopistes, irréalistes ou extrémistes, ils ont clairement dénoncé les inégalités et se sont prononcés pour une sécurité sociale universelle, des universités publiques gratuites, un salaire minimum horaire de 15 dollars, la réforme du système judiciaire et carcéral et l’abolition de l’agence fédérale de contrôle aux frontières. Résultat, certains démocrates « modérés » se sont sentis obligés d’intégrer des mesures sociales dans leurs promesses de campagne. Selon le syndicat d’infirmiers National Nurses United, dans 52% des courses du Congrès, les candidats démocrates ont soutenu le principe de Medicarepour tous ou d’une Sécurité sociale unique pour tous, alors qu’il y a encore deux ans Hillary Clinton affirmait qu’un tel système était impensable.

Si Sanders a finalement perdu la primaire, ses idées ont fait leur chemin : le soutien populaire pour la Sécurité sociale est passé de 21% en 2014 à 70% cette année et le soutien pour l’université publique gratuite atteint 60%. Dans ces conditions, même les candidatures malheureuses d’une Stacey Abrams au poste de gouverneur en Géorgie, de Beto O’Rourke face à Ted Cruz au Texas ou encore de Andrew Gillum en Floride ont joué leur rôle pour renforcer une alternative radicale capable de battre Trump en 2020.

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