États-Unis : une autre société dans les zones d’autodéfense sociale

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FATOUMATA DIALLO, Bastamag, 30 MARS 2021

Dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, des activistes s’appuient sur des zones d’autodéfense pour faire entendre leurs voix, permettre aux plus pauvres d’accéder à un logement, lutter contre le racisme et proposer une société sans police.

À Seattle, le poste de police du département de East Precinct n’est plus que l’ombre de lui-même. Le drapeau national est en berne, un grillage soutenu par des grands blocs de ciment protège le bâtiment aux allures de forteresse. Les tentes et stands ont disparu le long de E Pine street, qui traverse le centre de Seattle d’est en ouest. Le parc du quartier a rouvert ses portes en décembre, il a fait peau neuve en remplaçant un éphémère potager amérindien par… une nouvelle pelouse synthétique.

Pourtant à l’été 2020, cette zone était le point de départ de l’une des plus grandes occupations jamais vu aux États-Unis depuis Occupy Wall Street en 2008. Le 8 juin 2020, dans la foulée des contestations qui ont suivi la mort de George Floyd, un Afro-américain tué par la police, une centaine d’activistes y érigent un quartier appelé la zone autonome de Capitol Hill (CHAZ). S’étendant sur six rues, à l’est de Seattle dans un quartier où les activités culturelles et alternatives sont nombreuses, cette ZAD interdite à la police échappe pendant quelques mois à l’administration Trump.

Nourritures, eau, kits médicaux et produits de première nécessité y sont distribués par des collectifs. Les activistes y installent un cinéma en plein air et organisent des débats autour de la condition des noirs et des violences policières. Des donateurs, souvent anonymes, commandent même des pizzas auprès des restaurateurs locaux pour ravitailler les occupants. Un potager planté par des Amérindiens sort de la terre du parc Cal Anderson, avec des haricots, du maïs et des courges. « Il n’y avait pas de sélection, les gens étaient acceptés tels qu’ils étaient », se souvient Jeff, un activiste.

Si quelques commerçants et riverains se sont plaints en adressant une lettre à Jenny Durkan, la maire (Démocrate) de la ville, d’autres ont volontiers ouvert leurs commerces et laisser l’accès aux sanitaires, ou fourni des denrées alimentaires. « Des dons de tentes venaient de partout. Les sans-abris qui vivaient dans le quartier ont pu en profiter », raconte Jeff.

« La puissance d’un pouvoir collectif »

Chase Cross se souvient encore de ce moment de communion. Cycliste aguerri, cet enfant de Seattle a appartenu à la brigade des cyclistes chargée par la zone autonome de sécuriser toutes les rues durant la période d’occupation. La zone à défendre résiste trois semaines avant d’être démantelée le 1er juillet après avoir été le théâtre d’affrontements qui ont coûté la vie à un jeune homme. Huit mois après, que reste-t-il de la zone autonome de Capitol Hill ? Si toutes les boutiques ont rouvert, le quartier branché de Capitol Hill garde sur ses murs les souvenirs de ces semaines de luttes. On y lit entre autres « Fuck 12 » (l’équivalent d’un « j’emmerde le 17 », le numéro d’appel de la police). Au-delà des graffitis, la trentaine de revendications – centrées autour du démantèlement de la police et de l’abolition de la prison – formulées par les activistes n’ont pas été prises en compte par les autorités locales. Contrairement à d’autres villes, comme Minneapolis où le conseil municipal a voté très majoritairement la dissolution de la police locale pour refonder une nouvelle force de sécurité publique [1].

Malgré le démantèlement de cette mini Commune de Seattle, Chase Cross n’éprouve aucun sentiment d’échec. Il savait d’avance que le mouvement n’allait pas tenir indéfiniment. « La CHAZ a été un franc succès puisque ça nous a montré la puissance d’un pouvoir collectif. Les politiques ne sont pas les seuls acteurs, nous pouvons aussi agir. Depuis la fin de celle-ci, certains activistes se sont engagés auprès des associations locales pour venir en aide, entre autres, aux plus démunis comme les sans-abris » explique-t-il.

D’ailleurs, la ZAD de Seattle a inspiré plusieurs villes durant l’été 2020. Asheville, Nashville, Portland, Philadelphie ont toutes vu l’apparition de zones autonomes. L’une des zones occupées de Philadelphie a même été créée par une centaine de sans-abris qui revendiquaient des logements abordables pour tous. C’est probablement l’occupation la plus marquante. Elle est établie en juin 2020 par une centaine de sans-abris à l’extérieur du bâtiment de la Philadelphia Housing Authority (PHA, sorte d’office public du logement). Pendant plusieurs semaines, la zone surnommée Camp Teddy, est le rendez-vous de la contestation sociale et festive. Le 5 octobre dernier, à la suite de longs mois de négociations, un accord concret est trouvé entre les sans-abris et les autorités locales. En échange de la fermeture de Camp Teddy, la municipalité accepte de libérer 59 bâtiments vacants et la création d’un programme pilote, « Working for Home Repair Training Program ». Il vise à former les sans-domiciles à la rénovation de logement, afin de réhabiliter des logements abandonnés depuis plusieurs années pour y habiter.

Les ZAD ne sont ainsi pas uniquement des lieux militants et festifs libérés temporairement du contrôle policier. Certaines, comme celle de Philadelphie, ont servi d’outil de pression et permis de résoudre certaines problématiques locales. Ce fut le cas à Portland en septembre dernier. Dans le quartier noir d’Albina, la famille Kinney avait été expulsée de sa maison, surnommée Red house expulsion defense (RHED), par la police. On leur reprochait d’être en défaut de paiement de crédit immobilier depuis 2016. L’histoire de cette famille afro-autochtone qui occupait cette maison depuis trois générations a révolté une partie de la ville. De quoi mettre le feu aux poudres à Portland où la défiance envers la police a atteint un point de non-retour. Des militants lourdement armés se sont emparés de la maison et ont bloqué le quartier pendant plusieurs jours. Plusieurs rues ont été interdites à la police et aux élus locaux.

Cette résistance contre l’expulsion d’une famille est devenue un combat contre la gentrification des quartiers noirs de Portland, où nombre de familles sont poussées à partir à cause de l’augmentation des loyers. Face à la pression, la famille Kinney a finalement obtenu gain de cause auprès des autorités locales, avec lesquelles un terrain d’entente fut trouvé. En solidarité, des centaines de milliers de dollars ont été récoltés grâce à une campagne de crowdfunding lancée en ligne.

« Vous verrez, nous rendrons la police obsolète »

Derrière les zones autonomes, une nouvelle génération se cherche un idéal de société, et veut réinventer le rêve américain. C’est le cas de Jahdi, rencontré à Portland. Cet activiste impliqué dans le mouvement Black Lives Matter est partisan d’une société sans police. « Il existe un racisme systémique au sein de la police. Au XVIIIème siècle avec le système du Slave Patrol, les policiers attrapaient les noirs qui tentaient d’échapper à leurs maîtres pour les renvoyer à leur condition d’esclaves ou bien les tuaient. Le font-ils encore ? La réponse est oui. C’est pourquoi la police doit être abolie parce que le système a été réformé des dizaines de fois mais le fond du problème demeure. Des individus meurent tous les jours sous les balles des forces de police ». Plus d’un millier de personnes sont chaque année tuées par la police, dont un quart de personnes noires (alors que les afro-américains ne constituent qu’un dixième de la population).

La notion de « Defund police » – moins financer la police pour mieux financer des budgets sociaux ou culturels – a ainsi émergé au sein des zones autonomes. « L’an dernier à Portland, 47 millions de dollars ont été dépensé pour l’aide au logement. Cela a permis d’aider entre autre les sans-abris et les familles qui peinent à boucler les fins de mois. À côté de cela, ce sont 250 millions de dollars qui ont été alloués à la police, l’écart est trop important. La misère appelle la violence car plus de la moitié des interventions de ces officiers de police se font vers ces personnes démunies. Alors renversons la tendance en investissant massivement dans la communauté. Vous verrez, nous rendrons la police obsolète », explique Jahdi. Ce n’est pas par « l’oppression » qu’on aide, ajoute-t-elle, mais « par le soin ».