États-Unis : une société confrontée par la hantise du fascisme

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Donald Cuccioletta, Nouveaux Cahiers du socialisme, numéro 23, 2020

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump comme Président est devenue, pour les États-Unis et pour l’ensemble des sociétés capitalistes avancées, symptomatique de la crise et de la faiblesse de la gouvernance au sein de la classe capitaliste. Cette dernière ne peut plus répondre aux revendications des travailleurs et travailleuses sur les conditions de vie, l’environnement, la militarisation de notre planète et le dépérissement de la démocratie libérale. La colère des classes populaires est intimement liée à une peut devant un avenir incertain. Aux États-Unis, cela s’est traduit par le développement d’un ressentiment profond contre les élites politiques et la montée de la méfiance à l’endroit des institutions. Si la bourse de New York semble en pleine santé, c’est surtout au bénéfice de la classe capitaliste et de ses valets au sein de la classe politique. Les faits parlent d’eux-mêmes : baisse d’impôt pour les riches, avantage tarifaires pour les compagnies et sociétés étatsuniennes et, qui plus est, une administration constituée par les ténors de Wall Street.

Le scepticisme des travailleurs et travailleuses a peu à peu pris la forme  d’une question en question d’un système démocratique incapable de répondre aux besoins de la classe ouvrière. Il fallait donc s’attendre à ce qu’ici, comme en Europe, des franges de plus en plus importantes se mettent à chercher des nouvelles avenues, voire, une nouvelle utopie. Si certains ont choisi aux élections de mi-mandat de 2018 de donner leurs voies à une gauche ouvertement socialiste, plusieurs autres ont été séduits par le discours réactionnaire d’une droite radicale se présentant comme la solution à tous les maux de la société étatsunienne. Cet extrémisme de droite ne cache ni son islamophobie ni son homophobie et exacerbe les sentiments anti-immigration.

À cet effet, les manifestations de Charlottes ville en 2017 témoignent de manière explicite d’un retour en force d’un  racisme ouvert que consolident quotidiennement les médias «poubelles» qui dominent les ondes à l’extérieur des grands centres urbains de la côte est et de la côte ouest. La remise en question du droit à l’avortement s’inscrit dans une même logique.

Le populisme d’extrême droite semble manifestement bien ancré dans l’esprit de nombreux citoyens et citoyennes américaines cyniquement déçus par l’effritement du système démocratique. Pour certains, ce courant idéologique et social, évoquerait la venue d’une forme de néo-fascisme «typiquement américain» qui ne serait toutefois pas l’apanage exclusif de l’Amérique profonde, non instruite et animée d’une vision passéiste et mythologique de la nation. Des membres de la bourgeoisie et de l’élite politique ne cacheraient pas – à cet égard – leurs sympathies à l’endroit d’une solution autoritaire. On peut souligner en guise d’exemple que la famille Koch et les Ted Cruz de ce monde  appuient sans réserve la stratégie de Trump axée sur une gouvernance autoritaire destinée à assurer l’hégémonie impérialiste américaine sur l’ensemble de la planète.

Mais pourquoi évoquer le fascisme ? L’histoire des États-Unis n’est pas exempte de discours et de personnalités ayant posé les jalons d’un fascisme aux couleurs du pays. Durant la crise des années trente, un prêtre catholique, Father Coughlin, évoquait les prouesses du régime de Benito Mussolini dans son émission radiophonique hebdomadaire, pendant que le Sénateur populiste de la Louisianne, Huey Long, invitait le pays à s’inspirer  du programme du Duce pour combattre la crise. Dans les années 1950, George Lincoln Rockwell, le chef du parti nazi américain, paradait encore dans les grandes villes américaines. C’est à cette époque que le grand écrivain américain, Sinclair Lewis écrit un roman intitulé « It Can’t Happen Here.[1] (Ça ne peut pas arriver chez nous) », dans lequel il décrit d’une façon très claire la venue au pouvoir, par voie électorale d’un Président qui, une fois en poste, réussit à contourner la constitution américaine pour instaurer un régime fasciste.  Publié en 1935, ce livre prend dès lors la forme  d’un avertissement sur le danger de la montée du fascisme en général, même au cœur cette fois des démocraties libérales. Le fascisme évoqué à l’époque était d’un type militariste et revanchard assez proche de Gentile et des futuristes Italiens qui faisaient l’éloge de la Première Guerre mondiale.

Le livre de Sinclair Lewis peut rappeler, dans sa description du personnage du président fasciste, le comportement actuel de Donald Trump. On y voit le même mélange d’arrogance et de suffisance d’une personnalité caractérielle travaillée par des sautes d’humeur constantes. Il s’agit d’une anticipation littéraire d’une stupéfiante actualité qui nous permet de tracer des parallèles entre fascisme ancien et nouveau.

Plusieurs années plus tard, des commentateurs, des journalistes, et intellectuels de la gauche comme de la droite modérée tentent de cerner le comportement d’un Donald Trump en le situant sur l’échiquier idéologique. Or, le mot «fasciste» ou «néo-fasciste» est devenu le pivot sur lequel reposent de nombreuses analyses contemporaines. Dylan Riley, dans son article « What is Trump? »[2], nous renvoie à une série d’auteurs qui sont unanimes pour nous dire que Trump est ouvertement fasciste. Mais le fascisme qui nous guette aujourd’hui n’est-il pas différent du celui du passé, n’est-il pas plus subtil ? À suivre  ces réflexions, on comprend que le fascisme américain du XXIe siècle se reconstruirait autour de nouveaux outils et surtout de nouvelles stratégies communicationnelles et visuelles?

Donald Trump est à la fois de droite et d’extrême droite selon les circonstances et la politique qu’il défend, mais il semble plus difficile de le qualifier de fasciste au sens où on l’entendait il y a un siècle.  En fait, il nous faudrait redéfinir l’idéologie fasciste selon les conditions culturelles d’aujourd’hui. Comme on le sait, le corporatisme d’état est l’une des caractéristiques  du fascisme, ce qui n’est pas le cas de la gouvernance de Trump qui renvoie à un capitalisme sauvage semblable à ce que nous avons connu au début de la révolution industrielle. De plus, Trump n’a pas, à proprement parler, une milice indépendante pour le soutenir. Ces réalités nous forcent donc à mettre de côté les vieux paramètres pour saisir en quoi l’idée du fascisme demeure toujours vivante aujourd’hui.

L’enjeu consiste ici à redéfinir cette idéologie autour d’une culture de masse centrée sur la consommation et le matérialisme comme mode de «massification» de la société américaine. Jamais la liberté s’est autant définie par une telle uniformisation des désirs autour de l’accumulation matérielle. Idéologie «massifiante», le fascisme contemporain produirait donc une définition de la liberté fondée sur une culture consumériste qui tend à dépolitiser les citoyens tout en les isolants. En somme, le type de fascisme qui nous guette est plutôt un fascisme culturel, un fascisme« doux», presque sympathique, assez caractéristique de la «société du spectacle», laquelle, comme l’explique Guy Debord dans son oeuvre[3], fut propulsée par le développement de l’industrie des communications. CNN et Fox jouent à cet égard un rôle fondamental dans cette massification de la société américaine, en réinventant l’actualité quotidienne et en la transformant en pure spectacle comme si l’on regardait un programme musical de détente sans avoir à réfléchir sur la nouvelle.

Nous avons tous vu le film de Fritz Lang, « Metropoplis », où nous sommes témoins de la militarisation des ouvriers qui rentrent et sortent de leur lieu de travail. Il en est de même dans «Les temps modernes» de  Charlie Chaplin avec la scène de cet ouvrier prisonnier de l’engrenage d’une machine qui contrôle l’ensemble des travailleurs. Deux métaphores emblématiques de la militarisation fascisante de la classe ouvrière à l’époque industrielle. Le fascisme ancien reposait d’ailleurs sur la militarisation réelle de la société et l’usage de la violence physique,  deux éléments indispensable à la structuration du pouvoir d’État et à la disciplinarisation. Le fascisme contemporain n’a plus besoin ni de milices, ni de menaces. La massification est désormais assurée par le spectacle des «fakes news» et une culture de la consommation qui en est venue à jouer le rôle d’une idéologie, d’où l’idée d’un fascisme culturel marqué par l’adhésion des masses à des conduites conformes aux exigences des pouvoirs économiques et politiques sans contrainte explicites et sans que nous en étions pleinement conscients. Ce fascisme culturel serait plus forcément plus difficile à reconnaître et en cela plus pernicieux.

George Orwell décrit dans son célèbre roman, « 1984 », une femme à la maison qui doit se présenter devant son écran de télévision interactif pour participer, comme figurante, à une sorte de téléroman.  À un moment précis, elle doit dire deux mots et la scène se poursuit. Cette femme est la fabricante, à son insu, du fascisme culturel qui la rend prisonnière du système, tout en lui faisant croire que sa participation la rend libre. Avec les médias sociaux, nous sommes, d’une certaine manière, les acteurs et les constructeurs de notre propre domination et de la pérennité d’un régime fasciste d’un type nouveau. Neil Postman[4] dans « Se distraire à en mourir » nous dit que c’est nous même qui faisons appel à cette figure mythique du « Big Brother ».  Notre culture de masse nous a tellement infantilisés que nous devons, pour nous sentir vivants, faire appel d’une façon inconsciente à une figure que nous pouvons décrire comme paternaliste apte  à prendre en main nos vies et régler tous nos problèmes. C’est ce type de fascisme qui s’installe aux État-Unis : Trump incarnant le symptôme d’un capitalisme rendu à un autre stade de son développement où il n’est plus simple mécanique économique, mais culture.

Le fascisme religieux, une nouvelle utopie?

Les États-Unis constituent une puissance fondée sur une véritable mythologie (liberté individuelle, utopie de la réussite personnelle et de l’égalité) qui a contribuée à maintenir vivant leur exceptionnalisme faisant du rêve américain un idéal dont la force d’attraction est indéniable. Or le sentiment de trahison à l’égard des élites met en péril ce rêve fondateur d’où la quête d’une nouvelle direction susceptible de redonner de la «grandeur» (comme le promettait Trump) à un pays qui semble se chercher. Cela explique pourquoi, les droites américaines, quelles qu’elles soient, se rejoignent sur le terrain des discours salvateurs. Après la droite milicienne, républicaine et politique, l’extrême droite religieuse peaufine aussi son discours. Il n’est plus question de sauver les âmes et de servir le Christ, mais de construire, en terre des croyants, une utopie religieuse exclusive destinées à préserver la pureté du sol et de la nation des menaces venues d’ailleurs.

Chris Hedges[5] nous dit que l’extrême droite religieuse a une peur maléfique de perdre ses certitudes morales, dans un pays envahi par d’autres religions. La menace est à leurs yeux un peu partout. Elle provient du milieu des scientifiques («sataniques») au service de l’incroyance, que des juges qui refusent de sanctionner l’avortement en pavant la voie à immoralité. Manichéenne, la droite religieuse se représente le monde comme étant profondément divisé entre ceux qui souffrent du désespoir de tout perdre dont leur liberté de croyances et les ennemis de dieu. Cette peur de la chute pousse la droite religieuse à relancer l’idée d’un nouveau rêve américain qui ne reposera toutefois plus  sur les idées des Lumières et le libéralisme politique. La «reconquête» du Nouveau monde s’inspire d’un christianisme ultra-conservateur animé par une espèce de pulsion revancharde à l’endroit du melting-pot qui a nui aux vraies valeurs américaines. Inspirés par l’ancien testament et l’image d’un dieu vengeur, ses adeptes attendent – pour ainsi dire – la venue d’un homme assez fort pour empêcher le déclin. Cette version chrétienne de la droite dure, s’accommode parfaitement d’un fascisme à l’italienne, mais actualisé, qui ferait obstacle à une immigration jugée dangereuse au sein d’une Amérique renaissante[6].

Un fascisme doux

Bertram Gross[7] en 1980 a publié un livre intitulé « Friendly Fascism ».  Au moment de sa publication, le livre de Gross était plutôt vu, à l’instar du roman de Sinclair Lewi, comme une fable un peu fantaisiste. L’arrivée de Trump au pouvoir, redonne au livre de Gross tout son propos.

La concentration du pouvoir financier  (avant la dernière crise immobilière de 2006 à 2010, les très grandes banques étaient en nombre de 6, aujourd’hui elles sont 4) reflète assez bien aujourd’hui la concentration du capital en général, réalité que personne n’a contesté pas même le soi-disant économiste progressiste Paul Krugman. Le silence est complet parce que les banques ne sont pas vues par la vaste majorité comme des ennemis, mais comme des pourvoyeurs de cette fabuleuse économie capitaliste qui nous enrichit tous. Barack Obama n’a-t-il pas contribué à la survie des banques avec les 700 milliards de dollars donnés aux institutions de Wall Street ? En fait, la concentration du capital et le développement des grandes fortunes  à l’origine de l’empire financier américain comme celles des Rockefeller, Dupont, Carnegie ou plus récemment des Gates, Koch, Adler, bénéficient d’une surprenante acceptabilité sociale qui confirme la thèse d’une «fascisme doux» au sens où les oligarques, tels que le «généreux» Bills Gates, suscitent admiration et sympathie. D’un côté, des masses de gens aliénés par un système qui les dépossède, mais qui attendent des privilégiés de ce même système des réponses à leur malheur. De l’autre, les élites qui promettent des changements et parlent de refondation sans rien perdre de leur position et de leur prestige.

L’office de la présidence est un autre exemple qui peut très bien illustrer le phénomène. L’office de la présidence et le président lui-même, indépendamment du parti au pouvoir, sont pour la population le plus important symbole de la démocratie américaine. Si nous considérons les pouvoirs que possède un président, nous comprenons pourquoi les Étatsuniens se réfèrent sans cesse au président et à l’office de la présidence.  Ainsi quand le Sénateur Barry Goldwater a convaincu Richard Nixon de quitter la Présidence, ce n’était pas pour protéger Nixon, mais pour protéger l’office de la présidence. C’est la raison pour laquelle Gross écrivait que l’amour qu’a la population pour l’office de la Présidence pourrait facilement être manipulé par un Président qui se servirait de cet amour pour introduire, par un discours séducteur et protecteur, des mesures fascisantes.  Toute la question de l’immigration illégale à la frontière mexicaine et le discours du Président Trump pour solidifier sa Présidence autour de cet enjeu sont des exemples frappants de ce type de fascisme et de son influence auprès de la population américaine.

Une société sur la voie du fascisme?

Si nous prenons en compte les trois variantes du fascisme qui traversent la société américaine, nous pouvons affirmer que la société américaine (incluant la classe capitaliste et la classe politique), est sur la voie d’un fascisme d’un  nouveau genre à la fois phénomène culturel et religieux.C’est cette culture fasciste qui rend possible un Donald Trump dont la posture raciste et agressive (envers la presse notamment) semble aujourd’hui banalisée. Désormais apôtre de la «droite alternative» en Europe, l’ancien conseiller du président américain, Steve Bannon, avait su reconnaître ce terreau fertile en sol américain en s’assurant de la pérennité  des alliances nécessaires à la consolidation de ce fascisme entre la classe économique dominante et la classe politique assurant aux franges les plus dures au sein du parti républicain la conservation du pouvoir. Cela explique pourquoi, l’opposition de gauche (dont le parti démocrate) et les organisations progressistes ont devant elles un immense défi quant à leur capacité à traduire en mouvement large les frustrations des plus marginalisés des américains encore séduits par le chant des sirènes de l’extrême droite.

[1] Lire Sinclair Lewis, It Can’t Happen Here, New York, Penguin Classics, (1935), 1963.

[2] Dylan Riley, « What is Trump? », New Left Review, 114, Novembre-Décembre 2018. Max Boot, un conseiller pour les Républicains, écrit « Je ne dis pas que Trump est Hitler : néanmoins il est un fasciste ». Le néoconservateur Robert Kagan a écrit dans le Washington Post du 18 mai, 2016 «  C’est ainsi que le fascisme est venue en Amérique ». Pour Mark Bray, un anarcho-syndicaliste, « Je ne dirais pas que Trump est un fasciste, mais il démontre qu’il a les qualités d’un fasciste ». Dans le Monthly Review du mois d’avril 2017, John Bellamy Foster, un des éditeurs de la revue, écrit « Le néofascisme à la Maison-Blanche ».  Mediapart suit aussi la tendance et, dans le numéro du 18 décembre 2016, écrit « Pourquoi Trump est un phénomène fasciste? ».

[3] -Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard, 1967.

[4] Voir Neil Postman, Se distraire à en mourir, Paris, Pluriel, 1985.

[5] Voir Chris Hedges, American Fascists: The Christian Right and the War on America, New York, Free Press, 2006.

[6] Depuis 2002, il y a eu une augmentation de 41% des inscriptions dans les écoles chrétiennes et conservatrices. 72% des parents qui se déclarent chrétiens et conservateurs estiment que la nouvelle utopie passe par l’enseignement moral et religieux.

Ibid., p. 156.

[7] Bertram Gross, Friendly Fascism: The New Face of Power in America, Montreal, Black Rose Books, 1980.