Golfe : la guerre a déjà commencé 

Alain Gresh, Orient XX1, 28 juin 2019

 

 

Les médias n’arrêtent pas de le ressasser : ni le président américain Donald Trump ni le Guide de la révolution l’ayatollah Ali Khamenei ne souhaitent déclencher des hostilités à grande échelle. Pourtant, la guerre a déjà commencé, comme en témoignent les incidents dans le Golfe et les cyberattaques américaines contre l’Iran.

À l’origine, le retrait des États-Unis du traité sur le nucléaire iranien signé en juillet 2015, qu’ils avaient pourtant paraphé et qui avait été avalisé dans deux résolutions par le Conseil de sécurité des Nations unies. Et, surtout, Donald Trump a adopté une série de sanctions contre l’Iran, bien plus dures que celles en place avant 2015, frappant toute entreprise qui ferait affaire avec ce pays, qu’elle soit américaine ou non, interdisant de facto à Téhéran de vendre son pétrole et ses produits pétrochimiques. C’est un étranglement progressif d’un pays membre des Nations unies, une agression qui a suscité, il faut le reconnaître, bien peu de réactions de la « communauté internationale ».

Cédant aux injonctions américaines, les entreprises européennes ont peu à peu quitté le pays, de Total à Renault, de Peugeot à Volkswagen et Daimler. Airbus a suspendu ses projets de vente d’avions de ligne, sans même attendre la création du mécanisme Instex (Instrument for Support of Trade Exchanges) créé par Londres, Berlin et Paris et censé protéger les sociétés européennes. Celles-ci savaient qu’il n’en serait rien, tant ce mécanisme apparaît comme une coquille vide. Pour qu’il en soit autrement, il aurait fallu qu’il existe une volonté politique d’affronter les États-Unis de Donald Trump, comme l’y engage l’ancien premier ministre Dominique de Villepin sur BFM. Son appel à « dire son fait à Donald Trump., (…) à élever la voix, (…) pour établir un rapport de force » n’a suscité aucune prise de conscience. Comme le note le chercheur Farhad Khosrokovar dans Le Monde du 28 juin, « L’Europe a, dès le début, rejeté la vision américaine de sortie de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. Mais dans les faits, c’est comme si elle avait suivi l’Amérique : impuissante, elle a assisté au départ de ses industries et à la fin des relations économiques avec l’Iran. »

« L’éradication de l’Iran sera totale »

Pourtant, les Européens exhortent Téhéran de ne pas sortir du traité nucléaire. Or, il faut le rappeler, cet accord était fondé sur un « donnant-donnant » : l’Iran mettait des limites strictes à son programme nucléaire ; et comme l’a rappelé à maintes reprises l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Téhéran a respecté ses engagements en échange de la levée des sanctions. Dans ces conditions, il a annoncé qu’il commencerait à se dégager de ses obligations nucléaires, qu’il allait dépasser le stock prévu de 300 kilos d’uranium enrichi et qu’à partir du 7 juillet, il enrichirait l’uranium au-delà du seuil autorisé de 3,67 % et relancerait la construction d’un réacteur à eau lourde à Arak. Une dernière tentative pour mettre l’Europe devant ses responsabilités. Malgré les visites de diplomates de haut niveau allemand, français et britannique à Téhéran, il y a peu des chances que l’on assiste à un retournement européen.

Au-delà des conséquences humanitaires de l’embargo imposé, qui frappe avant tout la population, les objectifs de l’administration américaine apparaissent flous et contradictoires. Les « faucons » qui entourent Donald Trump visent le renversement du régime. Mais jamais dans l’histoire, des sanctions ont provoqué des révolutions internes1. L’exemple récent de l’Irak de Saddam Hussein entre 1991 et 2003 en témoigne. Appauvrie, souvent affamée, privée de médicaments, la population irakienne avait déjà bien trop de mal à survivre pour penser à se révolter. Alors que les élites continuaient à vivre comme avant, l’État se vidait de toute substance, ce qui accéléra son effondrement en 2003, effondrement dont le pays ne s’est pas relevé. En Iran aussi, les sanctions font passer au second plan les critiques très vives contre le régime qui sait, de plus, mobiliser un nationalisme bien vivace.

Alors quelles sont les autres options américaines ? « Une guerre avec l’Iran serait de courte durée », a prétendu Trump sur CNN le 26 juin. Mais à quoi ressemblerait une guerre si le président n’est pas prêt à envoyer des centaines de milliers de soldats sur le terrain, comme George W. Bush l’avait fait en 1990 contre l’Irak ? « Je ne veux pas la guerre, mais si cela se produit, l’éradication sera totale », avait-il dit à NBC2. La seule option serait alors des bombardements intensifs visant les centres militaires et stratégiques de l’Iran. Il est peu probable que la direction iranienne capitule d’emblée (on ne peut imaginer, bien sûr que les États-Unis fassent usage de l’arme atomique comme ils l’ont fait au Japon en 1945). Par conséquent, l’application de la doctrine israélienne dite « Dahiyeh »3 officialisée par Gadi Eizenkot, le chef d’état-major israélien en 2008, mais inaugurée au Liban lors de la guerre contre le Hezbollah en 2006 est à craindre : l’utilisation d’une force disproportionnée, y compris contre des objectifs civils (infrastructures de transport, d’eau, d’électricité) pour ramener l’Iran « à la raison ».

Frapper partout les intérêts américains

Mais l’Iran ne restera pas inactif et dans une guerre asymétrique, il a le choix de la riposte : un pétrolier dans le Golfe, le port du Dubaï, les soldats américains en Irak, sans même parler d’une éventuelle extension du conflit à Israël. L’Iran dispose d’un réseau solide d’alliances, qui va de Gaza à la Syrie en passant par le Liban et l’Irak, et qui lui donne la possibilité, s’il le souhaite, de frapper des intérêts américains, ou des alliés des États-Unis. Dans la crise actuelle, les Émirats arabes unis se sont distingués de leur voisin saoudien par leur modération : ils savent qu’un conflit armé aboutirait à un effondrement économique, Dubaï étant en première ligne. Enfin, la menace contre le trafic pétrolier à Ormuz reste suspendue, même si Téhéran joue cette carte avec prudence. Le problème est que, soumis à un quasi-blocus, l’Iran n’a pas beaucoup de choix et que la prolongation de l’impasse n’est pas tolérable, car elle revient à mourir à petit feu.

Alors, la voie de la diplomatie ? Le président Hassan Rohani a accusé, mardi 25 juin, les États-Unis d’avoir coupé de façon « permanente » les rares canaux diplomatiques qui pouvaient encore subsister entre les deux pays après l’annonce de sanctions visant non seulement Ali Khamenei, mais aussi Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des affaires étrangères. « En même temps que vous appelez à des négociations, vous cherchez à sanctionner le ministre des affaires étrangères ! Il est évident que vous mentez », s’est indigné Rohani.

À défaut d’une mobilisation européenne — mais aussi russe et chinoise — rapide et déterminée pour faire reculer Washington, ce qui reste, malheureusement, très improbable, le plus grand risque, désormais, est que quelles que soient les vicissitudes du débat en cours au plus haut niveau à la Maison Blanche entre partisans d’une intervention armée et partisans d’une sortie de crise, on aboutisse, une fois toutes les portes fermées, « mécaniquement » à un déclenchement des hostilités, volontaire ou même involontaire. Les conséquences, pour l’Iran et en premier lieu pour son peuple, seraient certainement dramatiques. Elles pourraient aussi l’être à l’échelle de toute une région qui ne s’est pas remise de l’invasion américaine de l’Irak.

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