Haïti : une misère infra-humaine

FRANÇOIS BONNET, Médiapart, 26 NOVEMBRE 2019 

Port-au-Prince, de notre envoyé spécial.– On ne se promène plus à Port-au-Prince, une ville qui fut décrite comme la plus belle des Caraïbes. On se presse d’un point à un autre, dans un jeu de hasard dont aucun paramètre n’est maîtrisable. Le moment peut être sympathique, agréable parfois. Il peut aussi être terrible pour ses habitants tous soumis à un chaos général et à une insécurité qui n’épargne, selon les jours et les heures, que quelques quartiers de cette métropole de plus de 2,5 millions d’habitants.

Le drame d’un couple de Français tués par balles, dimanche 24 novembre, illustre de la manière la plus sinistre la situation de la capitale haïtienne. L’ambassade de France à Port-au-Prince n’a fourni, lundi, qu’un minimum d’informations. Les circonstances des meurtres comme les motivations des tueurs restent imprécises.

Mais il semble que ce couple venu adopter un enfant dans le cadre d’une procédure gérée par l’Agence française de l’adoption (AFA) a été tué alors que, tout juste débarqué de l’avion, il se présentait devant un hôtel de Delmas, un vaste faubourg populaire de la ville. Une tentative de vol et d’agression se serait conclue par ce double meurtre.

Delmas est depuis plusieurs mois pris en mains par plusieurs gangs qui, installés dans le bas du quartier, élargissent progressivement leur territoire. Une zone sûre un jour peut être dangereuse le lendemain, sans que personne puisse contenir cette montée en puissance des groupes criminels. La police se distingue par ses absences et son équipement insuffisant face à des bandes surarmées.

Ce dimanche, étaient également découverts morts un policier à Pétion-Ville, un jeune tué par balles dans le centre-ville, et Charlot Jeudy, l’une des grandes figures de la lutte LGBT en Haïti.

Durant plus de deux mois, la ville a été bloquée par une population tout entière mobilisée pour demander la démission du président Jovenel Moïse. À chaque carrefour, des barricades, des pneus en flammes, des tonnes de « fatras », ce mélange d’ordures et de terre et graviers qui envahissent la ville lors de la saison des pluies, interdisaient tout déplacement. La consigne avait été lancée le 15 septembre, comme elle l’avait été également en août, en février, en novembre 2018 : « Pays lòk », « Pays bloqué » (voir et lire ici l’historique de cette crise).

« Pendant dix jours, je n’ai pas pu sortir de ma rue, même les motos-taxis [principal moyen de déplacement] ne pouvaient pas franchir les barrages », dit Pierre-Michel, un étudiant du quartier pourtant huppé de Turgeau. Manifestations tournant à l’émeute, affrontements avec les policiers, bandes criminelles en profitant pour sortir de leurs zones pour élargir leur territoire… « La situation a été quasi insurrectionnelle et Port-au-Prince, comme le reste du pays, était une ville morte », dit Altidor, un commerçant de l’avenue Christophe.

Depuis deux semaines, l’étau s’est desserré. Les innombrables petits marchands de tout et de rien, les cuisinières de rue, les artisans sans locaux ont pu reprendre leur place sur les trottoirs. Les cochons fouillent les tas d’ordures, les chèvres arpentent les jardins de maisons en ruines ou rasées après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Partout, signe de reprise d’activité, des gardes brandissent leur fusil à pompe à l’entrée des banques, des stations-service, des restaurants haut de gamme, des grandes propriétés, des hôtels, des supermarchés.

Quelques quartiers de la capitale ont ainsi retrouvé un petit semblant de normalité. « L’insécurité et la très forte dégradation socioéconomique fragilisent forcément le mouvement », estime Etzer Émile. Ce jeune économiste est l’auteur d’un récent essai, Haïti a choisi de devenir un pays pauvre, dans lequel il dénonce les élites prédatrices qui ont dévoré le pays. Il est aussi un de ces milliers de « Petrochallengers » qui, depuis août 2018, dénoncent la corruption massive liée au programme PetroCaribe  et ont été à l’origine du soulèvement de tout le pays contre le pouvoir.

Mais ces jours de répit ne font pas une fin de crise comme le montrent le drame de dimanche et les autres morts quotidiens. Port-au-Prince s’asphyxie dans l’indifférence et l’impuissance complète du pouvoir. Le président fait mine d’engager des discussions en vue d’un « gouvernement opérationnel d’union nationale », comme l’exigent les États-Unis. Les partis d’opposition posent comme préalable sa démission. La plupart d’entre eux se sont mis d’accord sur une plateforme commune pour organiser la transition après le départ de Jovenel Moïse.

Ces tractations d’une classe politique déconsidérée n’ont rien changé, à ce stade, aux infernales conditions de vie des habitants de la capitale et à une criminalité galopante.

La rentrée scolaire de début septembre n’a pas eu lieu. Écoles, lycées, universités demeurent fermés. Dans ce pays de onze millions d’habitants, ils sont donc des millions d’enfants et de jeunes qui attendent chez eux ou dans les rues. Le système scolaire étant à 95 % privé, une grande majorité d’enseignants ne peuvent pas être payés.

Bon nombre d’hôpitaux manquent de tout et multiplient les alarmes. Les États-Unis ont abondamment communiqué ce mois-ci sur les trois mille malades graves pris en charge dans leur navire hôpital spécialement envoyé à Port-au-Prince. Seul l’hôpital universitaire de Port-au-Prince, le plus grand établissement de soins du pays, fonctionne à peu près depuis quelques semaines.

« Après avoir lancé un appel au secours à la mi-septembre, le ministère nous a quand même livré du carburant, de l’eau, de l’oxygène. Les gens reviennent et nous arrivons à mieux fonctionner », dit sa directrice générale, Jessy Adrien Colimon. Ce lundi 25 novembre, l’accès à l’hôpital est rendu difficile par une barricade soudainement improvisée. Jets de pierres, police, gaz lacrymogènes : une cartouche de gaz tombe dans la cour de l’hôpital créant un mouvement de foule dans les bâtiments hors d’âge.

« Oui, notre problème est la vétusté des bâtiments, c’était du transitoire qui dure depuis 2010 et le séisme », dit la directrice. Sur la parcelle voisine, le panneau annonce le nouvel hôpital moderne de Port-au-Prince : « Fin des travaux, mars 2018 ». Ils sont à l’arrêt depuis des mois – « une négociation financière avec l’entreprise », dit la directrice – et les presque deux ans de retard pourraient bien se prolonger quelques années encore. Autour, des champs d’ordures et de ruines posent de « graves problèmes d’hygiène ».

« Il peut tout se passer aux barrages »

Mais le problème principal de Jessy Adrien Colimon est aujourd’hui « la ressource humaine ». Les 1 200 salariés de l’établissement hospitalier subissent comme tout le monde la criminalité, les gangs instaurant des droits de péage sur les routes. « Beaucoup de nos employés habitent très loin et les routes sont souvent bloquées. On ne peut pas savoir, il est impossible de programmer, c’est au jour le jour, en fonction de l’effectif », ajoute-t-elle.

Car l’essentiel de la capitale et les grandes communes qui l’entourent demeurent bloquées, transformant tout déplacement en un incertain marathon. La plupart des radios ont créé une nouvelle chronique, « Traverser les rues ». « À 5/6 heures du matin, quand la journée démarre, tout le monde écoute ça. Est-ce que ça passe ou non et à quelles conditions », raconte Fritz Alphonse, qui vit à Carrefour, un immense faubourg de 500 000 habitants à la sortie sud de Port-au-Prince.

Ce matin-là, Fritz Alphonse a pu rejoindre le centre-ville de la capitale, c’est-à-dire franchir un autre faubourg, Martissant, qui tient tous les accès sud de la capitale. Or entre les gangs qui ont installé des droits de péage ou des comités de quartiers qui décident d’un coup de bloquer, traverser Martissant est une loterie. « Parfois, les chefs de gangs appellent les radios pour dire “on ouvre, on ferme, il faut payer”. C’est très dangereux », dit-il.

Il y a quelques jours, un autobus a été stoppé net par une bande armée : pillage général des passagers, puis demande de rançon, trois mille dollars pour rendre le bus. Des camions qui viennent des campagnes livrer leurs produits sont embarqués. Tout ce qui peut être pris l’est.

« Je vais à un premier barrage en moto-taxi, là, je passe, je continue à pied jusqu’à un autre barrage, je passe, je reprends une moto-taxi et ainsi de suite », dit Fritz Alphonse. Il faut souvent payer : 25 ou 50 gourdes (25 ou 50 centimes d’euro) le passage. Espérer qu’une fusillade n’éclate pas. Le hasard toujours…

Il en est de même pour les sorties nord de l’agglomération. Elizabeth vit à Croix-des-Bouquets, commune de 250 000 habitants à la sortie nord-ouest de Port-au-Prince. Ce matin-là, elle a mis quatre heures pour gagner le centre de la capitale. La veille, cela ne passait pas et elle ignore aujourd’hui ce qui se passera pour rentrer. Les tap-taps, ces petites camionnettes qui font office de transports en commun, hésitent à faire le trajet.

« C’est très, très difficile », dit-elle, « on ne sait pas ce qui peut se passer. Je travaille souvent à la mairie de Cité Soleil, je ne pouvais que très rarement y aller durant ces mois. Oui, les gens ont peur, l’insécurité est générale, il peut tout se passer aux barrages. »

Et c’est ainsi pour bien d’autres zones de la métropole. La route de Delmas, artère stratégique qui traverse toute la ville, continue à être régulièrement bloquée. Même la justice est paralysée depuis deux mois. Cour d’appel, parquet, ordre des avocats, tribunal de première instance sont dans le bas de la ville, transformé depuis des années en un long bidonville autour du boulevard Jean-Jacques-Dessalines.

Les gangs tiennent cette zone et interdisent l’accès aux institutions judiciaires. Une fusillade y a encore éclaté vendredi quand des hommes d’affaires étaient convoqués au parquet et qu’une voiture blindée de la police a tenté d’accéder aux bâtiments. Dans les rues adjacentes et vers Bicentenaire où s’accumulent commerces et ateliers dans un désordre indescriptible de ruines et de fatras, les habitants expliquent qu’il faut y aller très tôt le matin et avoir quitté la zone avant midi.

« Pas d’école, pas de santé, pas de justice, les gangs sont mieux armés que la police et le pouvoir laisse faire tout cela, quand lui-même est impliqué dans des massacres de population », dit Marie Rosy Auguste, une responsable de l’organisation Réseau national de défense des droits humains. Les massacres de La Saline, le 13 novembre 2018, et de Bel Air, en novembre 2019, où des proches du président ont été à chaque fois présents, ont achevé d’effrayer la population.

Les journaux haïtiens aiment la formule « misère infra-humaine » pour décrire la situation de l’immense majorité de la population de Port-au-Prince. La disparition de l’État, l’absence d’à peu près tout service public, une criminalité déchaînée, un effondrement économique lié à plus de dix-huit mois de protestations, ne semblent nullement déstabiliser le président Jovenel Moïse.

Le président s’est d’ailleurs acheté ces dernières semaines les services d’un cabinet de communication de crise et une garde privée de mercenaires surarmés, dont ceux de la firme américaine Blackwater, comme l’affirme dans une lettre rendue publique l’un de ses opposants, le sénateur Youri Latortue.

La gourde, monnaie haïtienne, a perdu 30 % de sa valeur depuis le début de l’année. La croissance extrêmement faible des années précédentes (1 %) est devenue une récession. L’inflation, aujourd’hui à 20 %, menace de s’envoler plus encore et les prix des denrées alimentaires de base à Port-au-Prince explosent.

Le pouvoir, avec le soutien de la communauté internationale, délivre tous les signes qu’il se satisfait parfaitement de cette stratégie du pire. La catastrophe à venir, pense-t-il, fera oublier l’incurie généralisée et les milliards de dollars volés depuis des années.

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