Haïti : une zone franche contre les paysannes

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Sabine Lamour, coordinatrice générale de Solidarité des femmes haïtiennes-SOFA

La Solidarité des femmes haïtiennes-SOFA proteste énergiquement contre l’arrêté du 8 février 2021 qui fait de la Savane Diane une zone franche.

En premier lieu, cet arrêté est daté du 8 février 2021, alors que le mandat de l’ancien président a pris fin le 7 février. En second lieu, ils sont tellement pressés dans l’exécution de leurs combines, qu’ils font mal même le mal qu’ils veulent faire à la population. L’Arrêté a été pris le 8 février mais porte la signature d’une ministre qui ne fait plus partie du gouvernement de facto, doublée de celle de sa remplaçante.

Petit rappel pour la vérité et pour l’histoire :

Des agricultrices, membres de la SOFA, disposent de 13 hectares de terres concédées par l’État haïtien, à travers le Ministère de l’Agriculture et de l’INARA,[1] en 2017. Ces 13 hectares étaient destinés à l’agriculture biologique. Les membres de la SOFA ont signé un protocole d’accord avec le ministre de l’Agriculture qui dirigeait le ministère à l’époque, après 2 ans de plaidoyer et de négociation avec le ministère. En mai 2020, Monsieur Apaid a fait son apparition pour réclamer cette propriété. Il a payé une bande de jeunes hommes pour briser les clôtures érigées par les membres de la SOFA et des bandits pour molester les femmes de la SOFA. L’actuel ministre de l’Agriculture, Monsieur Patrick Sévère, à la suite d’une lettre que nous lui avons fait parvenir, nous a rencontrées et nous a demandé de négocier avec Apaid. Nous lui avons répondu que si ce dernier avait voulu négocier, il n’aurait pas fait saccager nos possessions et n’aurait pas payé des voyous pour nous agresser.

Nous profitons de l’occasion pour dénoncer l’attitude du ministre Patrick Sévère qui a choisi son camp, en août 2020, quand il a mis de côté le protocole d’accord de la SOFA, signé avec le ministère de l’Agriculture, suite aux pressions de la Stevia SA Group, de l’industriel André Apaid Jr. pour avoir ces terres. À la suite d’une mise en garde du ministre, la SOFA a dû suspendre son programme de formation et un concours que INFP[2] allait réaliser au profit des paysannes de Saint-Michel de l’Attalaye. De 2017 à 2020, SOFA avait pu former 240 paysannes en agriculture biologique et  différentes techniques leur permettant d’améliorer la culture et d’obtenir un meilleur rendement pour les cultures vivrières dans la région de l’Artibonite. Au moment où le ministre Patrick Sévère nous a demandé d’arrêter notre travail sur ces 13 hectares de terres, notre travail avait déjà permis de récolter 350 marmites de pois Congo, utilisées comme semences et redistribuées aux membres de SOFA dans toute la commune et à d’autres paysannes qui avaient participé à la production, 200 marmites d’arachides, ajoutés à une grande quantité de gombo. Les 13 hectares relevant du protocole d’accord avaient été mis à la disposition de notre organisation pour le renforcement de l’école d’Agriculture Biologique de la SOFA à Saint-Michel L’Attalaye.

En raison de l’importance agricole de Savane Diane, le ministère de l’Agriculture l’a classée en 2018 parmi les 5 domaines prioritaires dans l’objectif d’assurer l’autosuffisance alimentaire du pays. Pourtant, ce 8 février 2021, l’ancien président, qui a gagné les élections sur la base du discours qu’il allait nourrir toute la population, et l’ancien ministre de l’Agriculture, qui est payé par la population pour définir des stratégies afin de réaliser cet objectif, prennent un arrêt déclarant cette même Savane Diane une zone franche pour cultiver de la Stevia.

Nous vous rappelons que toute production dans une zone franche doit être vendue à l’étranger. Ces entreprises n’ont aucune taxe à payer auprès de la douane ni de la DGI durant 15 ans, des prèlèvements qui pourraient être utiles au développement du pays. La Savane Diane est située parmi les 3 plus grands départements agricoles du pays : le Nord, le Centre et l’Artibonite. Elle s’étend sur environ 28 000 hectares et on y produit toutes sortes d’aliments, comme l’avocat, la mangue, le haricot du Congo, le gombo, le riz, les arachides, la canne à sucre en plus des plantes médicinales. De nombreux produits fabriqués à Saint Michel sont achetés pas les Dominicains pour être servis dans les grands restaurants comme de produits bio. Après la plaine des Cayes, Saint Michel est la deuxième plus grande zone de production de maïs du pays. La région est aussi connue pour son eau-de-vie de canne à sucre, le clairin Saint-Michel. Le plus grand lac collinaire du pays se trouve au milieu de Savane Diane et couvre 14 hectares, soit l’équivalent de 14 terrains de football. Il y en existe un autre plus petit. Ces lacs produisent du poisson pour la nourriture et le commerce. Ils sont également utilisés pour irriguer les terres et abreuver le bétail.   Déclarer Savane Diane comme zone franche revient à détruire l’environnement, détruire l’agriculture, détruire le bétail et condamner les agriculteurs à aller travailler dans des usines, notamment l’usine de stévia pour alimenter Coca Cola, et mourir ensuite dans la misère. Déclarer Savane Diane comme zone franche, c’est contraindre davantage des citoyens et citoyennes du Plateau Central, du Nord et de l’Artibonite à quitter le pays pour aller travailler dans les champs de canne à sucre de la République dominicaine ou devenir des boat people et exposer leur vie aux risques liés à la mer.

Nous pouvons donc affirmer que déclarer Savane Diane comme zone franche revient à :

–        Détruire la biodiversité de la région en passant de la pluriculturel à la monoculture ;

–        Abandonner l’agriculture biologique pour passer à une agriculture industrielle intensive susceptible d’empoisonner l’environnement, la terre, le bétail, la nappe phréatique ;

–        Éliminer l’une des plus grandes plaines qui alimentent le pays en production des denrées d’exportation ;

–        Condamner le pays à importer davantage de conserves qui nuiront à la santé du peuple haïtien ;

–        Augmenter le coût de la nourriture car on aura besoin de plus de dollars pour importer les produits ;

–        Obliger les agriculteurs-trices à rechercher un salaire de misère dans l’industrie de la stévia.

« Lè nen pran kou, je kouri dlo »[3]. Quand la production des départements du Nord, de l’Artibonite et du Centre disparaîtra et sera remplacée par la stévia, beaucoup plus de gens dans le pays qui tomberont dans la pauvreté, et la population entière paiera les conséquences. Les activités mises en œuvre par la SOFA à travers l’École d’agriculture biologique, visant le renforcement l’agriculture dans la commune de Saint-Michel, ne pourront pas être poursuivies. Le 7 février 2020, la FAO a classé Haïti comme un pays en insécurité alimentaire urgente. Haïti comptait alors 3,7 millions de personnes en insécurité alimentaire. La FAO prévoyait que si aucune mesure ne serait prise dès mars 2020, ce nombre passerait à 4,1 millions. Un an plus tard, le 8 février 2021, rien ne fait en conséquence. Au contraire, les autorités étatiques actuelles du pays et de grands industriels comme Apaid, veulent enfoncer la population dans la faim et la misère.

C’est tout le peuple haïtien qui doit dire non à l’arrêté de l’ex-président Moïse, adopté après la fin de son mandat, visant l’expulsion  des paysannes et des paysans de la terre qu’ils cultivent au bénéfice de toute une population, une décision qui n’engendra que  l’augmentation de  la faim dans le pays.

Nous, les membres de la SOFA, croyons fermement que tout le peuple haïtien doit dire non à ce plan de mort.

La lutte des femmes est la lutte du peuple haïtien.!

 

[1] Institut national de la réforme agraire

[2] Institut national de formation professionnelle.

[3] Des larmes coulent des yeux lorsqu’on reçoit un coup sur le nez.