Israël : le colosse aux pieds d’argile

Michel Warschawski (Jérusalem) et Pierre Beaudet (Montréal)

L’État israélien semble en ce moment détenir toutes les cartes en main. L’économie fonctionne à plein roulement avec le développement des secteurs militaires et de haute technologie. La crise dans la région de sorte qu’aucune menace ne pèse sur Israël à court et à moyen terme. On a un gouvernement américain plus sioniste que jamais. La résistance palestinienne est atomisée et réduite. Le soleil brille, dirait-on. Mais…

Continuités et ruptures

Le gouvernement actuel dirigé depuis 13 ans par Benyamin Netanyahou gère tout cela à la fois en continuité et en rupture avec les forces politiques qui ont modelé le pays depuis 1948. La continuité, c’est évidemment 50 ans d’occupation, c’est le colonialisme, c’est l’État de guerre permanente, tout en construisant un État tourné vers les États-Unis et ses alliés-subalternes, ce qui lui donne le statut privilégié d’être le porte-avions fixe et permanent de l’impérialisme dans la région. La rupture, c’est le renversement du discours sioniste antérieur, se prétendant « progressiste », non raciste, une sorte d’« exception démocratique » dans un océan de barbaries arabes. En réalité, Netanyahou depuis quelques années déjà est en train de liquider cet héritage. Je ne serais pas prêt à employer le mot « fascisme » (la comparaison avec les régimes fascistes européens ne tient pas la route), mais il y a des traits qui ressemblent à cela, dont surtout, le racisme ouvert et décomplexé contre les Palestiniens, et la volonté de maintenir, sans compromis, le contrôle sur l’ensemble des territoires, quitte à laisser les enclaves palestiniennes gérer « leurs » affaires, mais encore. Naftali Bennett, l’actuel ministre de l’Éducation, qu’on présente souvent comme le successeur probable (Netanyahou pourrait être forcé à la démission à cause de nombreuses affaires de corruption), le dit dans ses mots : « L’État israélien est juif avant d’être démocratique ». L’impératif de le garder « ethniquement » pur l’emporte sur les autres considérations. L’État est pour les Juifs, pas les autres. Le 20 % de la population israélienne n’a qu’à accepter son statut de deuxième classe. Ce durcissement se traduit en pratique par toutes sortes de nouvelles législations à caractère raciste pour discriminer les Palestiniens d’Israël et permettre toutes les violations de droit imaginables contre ceux de Gaza et de Cisjordanie. Pour assurer ce tournant, le gouvernement actuel mène une guerre prolongée contre la Cour suprême et les médias qu’il veut mâter et ballonner.

Les fractures

Dans cette situation gravissime, il y a des fissures importantes dans la société israélienne. Plus ou moins 45-48 % de la population s’opposer au gouvernement. Ceux-ci ne se reconnaissent pas dans la déliquescence de l’État, d’où l’énorme corruption qui sévit de haut en bas. À Tel-Aviv la riche et moderne métropole, on déteste les Juifs religieux et les colons qu’on juge arriérés et barbares. On consomme, on célèbre la diversité sexuelle, on compare ses succès individuels économiques et technologiques. La jeunesse branchée regarde ailleurs, vers l’Europe et l’Amérique du Nord, ce qui place au cœur des conversations de salon la question de partir. Ce n’est pas tellement « politique » au sens direct, dans une critique de l’État et de ses politiques militaristes, encore moins par solidarité avec les Palestiniens. C’est juste que pour une grande partie de la jeunesse, il n’y a plus de sens, il n’y a plus de projet, il n’y a plus de raison de se sacrifier puisque l’utopie sioniste est en lambeaux. Justement parce que cette opposition surtout jeune et diplômée n’a pas de projets, c’est ce qui permet à l’« autre » majorité (50 et un peu plus en %) d’être confortablement accrochée au pouvoir. S’il y avait des élections le mois prochain, la coalition de droite et d’extrême droite serait probablement réélue sans problème.

Résistances

Les Palestiniens vivant dans l’État israélien restent dans l’opposition. Ils ont unifié leurs formations politiques dans une Alliance (la Liste arabe unie), qui dispose de 13 parlementaires (12 % des voix), et qui est relativement bien organisée. Puisqu’on ne peut plus s’illusionne sur le sionisme « démocratique » et « inclusif », on sait qu’on ne fera jamais partie de cet État. Dans les territoires, la population est revenue à la stratégie d’avant l’intifada, le « sumud », qui veut dire quelque chose comme « tenir bon ». Puisque l’OLP transformée en « Autorité nationale palestinienne » se contente de gérer l’occupation, il n’y a plus d’illusion ni d’attente. On essaie de faire fonctionner, le mieux qu’on peut, les écoles et les hôpitaux et de garder un minimum de cohérence dans la société dite « civile ». On ne peut pas dire que les partis de gauche attirent beaucoup de monde non plus. Avec la crise qui sévit dans le monde arabe, personne n’attend une aide de ce côté. Il reste le faisceau des groupes, associations et ONG, de même que la famille élargie, qui prend le relais. L’été passé, lors des manifestations contre la tentative de fermer l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem, cette société « profonde » a résisté et finalement, forcé Netanyahou à reculer.

Un « sumud » internationalisé

Il ne fait aucun doute que la lutte palestinienne devra remonter la côte, et ça va prendre quelques années, peut-être un peu plus encore. Les mouvements de solidarité sont alors requis de persister, de faire leur propre « sumud ». La campagne BDS continue de faire mal au dispositif israélien, plus au plan symbolique et culturel. Pour plusieurs jeunes Israéliens, on prend mal l’idée qu’on vit dans un État considéré comme un voyou par une grande partie du monde. Les actions de boycottage qui ont le plus de retentissement sont celles des artistes, musiciens, universitaires et autres habitués du web et du YouTube, qui refusent de venir performer. L’impact n’est pas négligeable.

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