Janvier 1968 : la guerre du Têt, victoire stratégique des Vietnamiens

  

Stéphane Mantoux[1]

L’offensive du Têt de 1968, nommée d’après sa date de lancement au moment de la nouvelle année lunaire vietnamienne, constitue le tournant de la guerre du Vietnam. Le fait que le Viêt-Cong et les Nord-Vietnamiens soient capables de lancer des attaques coordonnées à travers tout le Sud-Vietnam, laisse croire qu’ils disposent de ressources inépuisables. L’opposition à la guerre devient telle, que Johnson renonce à se représenter à l’élection présidentielle de 1968.

Paradoxalement, le Viêt-Cong sort décimé de l’offensive et les Nord-Vietnamiens doivent davantage s’impliquer au Sud-Vietnam. Bien que l’armée américaine ait remporté une victoire tactique, Johnson remplace le commandant en chef du MACV (Military Assistance Command, Vietnam, la structure de commandement américain au Sud-Vietnam), le général Westmoreland, et annonce la tenue de négociations le 31 mars 1968, en même temps que sa renonciation à l’élection présidentielle.

Les nord-vietnamiens avaient pris la décision de remporter une victoire décisive le plus rapidement possible au 13e Plénum du Parti à la fin de 1966. Cette décision conduit à une stratégie agressive sur le champ de bataille, mais qui ne produit finalement que des résultats limités. Au printemps 1967, les dirigeants nord-vietnamiens réfléchissent à la manière de sortir de l’impasse qui est en train de s’installer sur les champs de bataille du Sud-Vietnam. Le débat est virulent. Le Duan, premier secrétaire du Parti et qui a organisé la résistance au Sud, est devenu très critique à l’égard de la stratégie de guérilla prolongée soutenue par Giap, le ministre de la Défense. Pour Le Duan, l’intervention américaine, par les lourdes pertes qu’elle inflige et par la menace qu’elle fait peser sur les infiltrations au Sud, condamne la stratégie de guérilla prolongée. Cependant, il reste deux points faibles chez l’adversaire : l’ARVN (l’armée sud-vietnamienne) et l’opinion publique américaine, qui est de plus en plus critique à l’égard de la guerre. C’est pour cela que Le Duan se fait l’avocat d’une stratégie offensive afin de briser le moral des Américains.

Le Duan est soutenu par le général Nguyen Chi Thanh, le chef de l’Office Central pour le Sud-Vietnam, le quartier général communiste au Sud établi dès 1951. Thanh souhaite également une stratégie plus agressive, en attaquant en particulier les villes avec les forces locales et régulières du Viêt-Cong et les unités régulières nord-vietnamiennes. C’est en fait la troisième phase de la guerre révolutionnaire, que les communistes vietnamiens appellent Offensive générale, Insurrection générale. Le Duan et Thanh trouvent d’autres soutiens dans le Politburo. Giap, au contraire, s’élève contre cette proposition : il croit l’offensive prématurée devant la mobilité et la puissance de feu des troupes américaines. Il craint aussi qu’un échec retarde la victoire au Sud pour de nombreuses années. Au-delà du conflit sur la stratégie à adopter, s’ajoute une vieille rivalité personnelle entre Thanh et Giap, notamment pour le contrôle de la guerre au Sud-Vietnam.

Finalement, Le Duan et Nguyen Chi Thanh ont gain de cause. Le 13e Plénum adopte en avril 1967, la résolution 13, qui appelle à une insurrection spontanée pour remporter une victoire décisive le plus rapidement possible. Mais, le 6 juillet 1967, le général Thanh décède brutalement. Le Comité Central décide cependant de maintenir l’offensive et en confie la planification et l’exécution à Giap. Bien que contre sur le principe, ce dernier s’attelle à la tâche, en précisant d’emblée, toutefois, qu’il ne faut pas s’attendre à une victoire rapide. Il est décidé à lancer l’offensive au début de 1968 pendant le Têt, qui marque le début de la nouvelle année lunaire au Vietnam. Le Têt est une période de fête célébrée par des feux d’artifice, mais c’est aussi le moment où les Vietnamiens se recueillent sur les autels des ancêtres. Durant plusieurs jours, un nombre important de Vietnamiens se déplacent à travers le pays et l’activité économique est temporairement arrêtée ; les Nord-Vietnamiens comptent aussi sur le fait que la moitié de la police et de l’armée sud-vietnamiennes seront en permission, et que Saïgon ne sera pas du tout préparée à une attaque sur l’ensemble du pays.

Le plan de l’offensive Tet Mau Than (nouvelle année du Singe) est finalisé durant l’été 1967. L’objectif de l’offensive est de sortir de l’impasse en obtenant trois résultats : soulever la population au Sud-Vietnam, détruire l’ARVN et convaincre les Américains que la guerre est ingagnable. C’est pourquoi l’offensive vise en priorité les villes du Sud-Vietnam. Le plan, baptisé Offensive générale Insurrection générale (Tong Cong Kich-Tong Khoi Nghia, ou TCK-TKN), utilisant l’effet de surprise, prévoit l’attaque simultanée des villes et des bases américaines. Giap sélectionne des centres urbains jusqu’ici relativement épargnés : Saïgon, Nha Trang, Qui Nhon, Quang Ngai ou Hué. Giap compte sur la débandade de l’ARVN, le soulèvement de la population du Sud, qui doit se retourner contre les Américains, et sur le parallèle tactique entre la situation autour de la base de Khe Sanh et celle de Diên Biên Phu en 1954.

Les préparatifs de l’offensive commencent immédiatement après que la décision eut été prise. Giap coordonne un intense effort logistique pour concentrer troupes et matériel au Sud. Les hommes et les armes se déversent littéralement au Sud-Vietnam via les zones de concentration au Laos et au Cambodge. Les forces du Viêt-Cong sont réorganisées pour le combat en ville. Certaines unités de sapeurs s’entraînent au combat de rues, mais le secret oblige à restreindre le processus à quelques formations seulement. Des reconnaissances serrées sont montées sur les cibles de l’attaque. Pour obtenir la surprise tactique, Giap met en place des mesures actives et passives de secret. Les plans de l’offensive ne sont distribués que le plus tard possible : la zone spéciale de Saïgon-Cholon-Gia Dinh, une des principales concernées par l’offensive, a eu connaissance de celle-ci dès l’été 1967, mais n’en reçoit les directives qu’à l’automne. Le Front National de Libération mène également une intense campagne de propagande à la radio pour rallier la population sud-vietnamienne à l’insurrection.

Le tournant de la guerre

La phase préparatoire de l’offensive du Têt démarre dès l’automne 1967. La base de Con Thien, près de la zone démilitarisée, au nord du Sud-Vietnam, est assiégée et pilonnée par l’artillerie nord-vietnamienne en septembre. En octobre, le Viêt-Cong et les Nord-Vietnamiens assaillent la capitale provinciale de Loc Ninh, au nord-ouest de Saïgon, près de la frontière avec le Cambodge. En novembre, des combats acharnés ont lieu dans la province de Kontum, dans la région des Hauts-Plateaux, en particulier près de la petite ville de Dak To. Enfin, les Américains détectent une concentration de divisions nord-vietnamiennes autour de la base de Khe Sanh, à l’extrémité ouest de la « ligne McNamara », le chapelet de positions américaines qui protège le nord du Sud-Vietnam contre une invasion à travers la zone démilitarisée. Ces attaques n’arrivent pas à provoquer le redéploiement permanent des unités américaines près des frontières. En revanche, le Viêt-Cong et les Nord-Vietnamiens ont pu raffiner leurs tactiques et les pertes américaines ont été parfois sensibles, comme à Dak To.

Le général Westmoreland est persuadé que la bataille décisive va se jouer autour de Khe Sanh, une base isolée qui, dans une certaine mesure, rappelle le contexte de Diên Biên Phu. Par conséquent, dès janvier 1968, il a conçu avec son état-major l’opération Niagara pour fournir un appui aérien massif aux Marines qui défendent la place, et écraser les assiégeants sous les bombes de la terrible puissance de feu américaine. Ses prévisions semblent confirmer lorsqu’un pilonnage et des assauts terrestres se déclenchent dans la nuit du 21 janvier 1968. Bien que les indices laissant croire à une offensive généralisée à l’ensemble du Sud-Vietnam, s’accumulent, Westmoreland reste pourtant focalisé sur Khe Sanh. Il ne prend pas les mesures suffisantes pour véritablement anticiper une offensive, qu’il sait imminente, en dépit d’attaques prématurées du Viêt-Cong, le 30 janvier.

La surprise est donc quasi complète lorsque les 80 000 soldats communistes s’élancent aux premières heures du 31 janvier. À Saïgon, ce sont les bâtiments clés qui sont visés, dont l’ambassade américaine. Les attaques sont anéanties en quelques heures ou en quelques jours, car une fois les objectifs atteints ou pris, les assaillants ne bougent plus et attendent des renforts qui ne viendront jamais. Cependant, les images dramatiques de la reconquête des jardins de l’ambassade américaine, où les sapeurs Viêt-Cong font le coup de feu, faute d’être parvenus à rentrer dans le bâtiment, jumelées à celles du siège de Khe Sanh, ont un impact sans précédent aux États-Unis. L’opinion publique réalise en effet que le gouvernement et l’armée ont menti sur le déroulement du conflit, et a le sentiment que le Sud-Vietnam menace de s’écrouler devant l’assaut communiste.

Dans le reste du Sud-Vietnam, les communistes attaquent 36 des 44 capitales provinciales. L’ARVN assume, en fait, le gros de la bataille face au Viêt-Cong et aux Nord-Vietnamiens. Sa performance est inégale : plutôt bonne dans la région des Hauts-Plateaux, médiocre dans le delta du Mékong. À Hué, la troisième ville du Sud-Vietnam, à 100 km à peine au sud de la zone démilitarisée, c’est l’équivalent d’une division communiste qui s’empare de la place aux premières heures du 31 janvier. Mais la 1ère Division d’infanterie de l’ARVN tient bon dans la partie nord de la ville, la vieille citadelle impériale, tandis que les Marines arrivent au sud pour nettoyer la partie moderne. Hué, reconquise le 2 mars, comptera néanmoins parmi les plus sanglantes batailles de la guerre du Vietnam : les Nord-Vietnamiens ne reculent que pied à pied dans un combat urbain dantesque. La ville est réduite en ruines par l’artillerie américaine et les communistes, en se retirant, laissent les cadavres de plus de 2 000 civils froidement exécutés. Au nord-ouest d’Hué, la base de Khe Sanh tient jusqu’en avril 1968, ravitaillée par air et protégée par le parapluie aérien américain. Ce sont 100 000 tonnes de bombes qui sont déversées, notamment par les B-52, sur les communistes, et qui ont probablement laissés entre 10 à 15 000 tués dans les collines autour de Khe Sanh.

Le Têt ne s’est cependant pas arrêté avec la levée du siège de Khe Sanh, le 8 avril. Ainsi,  le 5 mai, les Nord-Vietnamiens, qui ont acheminé de 80 à 90 000 hommes en renfort au Sud-Vietnam, lancent la deuxième phase, en particulier à Saïgon. Le mois de mai 1968 est le plus meurtrier de la guerre pour l’armée américaine. Cependant, l’effet de surprise ne jouant plus en leur faveur, les communistes subissent de lourdes pertes jusqu’à l’automne. Pourtant, ce pari risqué a payé : aux États-Unis, l’opinion est découragée. Walter Cronkite, le ténor de CBS, déclare le 27 février que la guerre est ingagnable. De guerre lasse, Johnson jette l’éponge : le 31 mars, il annonce qu’il ne se représentera pas à l’élection présidentielle de 1968, et annonce l’ouverture de négociations avec Hanoï, tout en signifiant l’arrêt des bombardements sur le Nord. Si les Nord-Vietnamiens et le Viêt-Cong ont subi un échec militaire, déplorant 37 000 morts et 5 000 prisonniers pendant l’offensive, le succès politique et psychologique est important. Certes, le régime de Saïgon et l’ARVN ne se sont pas effondrés, mais le choc de l’offensive a provoqué une secousse terrible aux États-Unis, qui ne vont désormais songer qu’à se désengager du Sud-Vietnam. En ce sens, le Têt constitue bien le tournant de la guerre.

Une victoire stratégique

Militairement, l’offensive sonne comme une défaite du Viêt-Cong et du Nord-Vietnam. En attaquant les villes, les communistes espéraient remporter une victoire symbolique, en montrant à la population que l’ARVN et les Américains, en dépit de leur énorme puissance de feu, étaient incapables de la protéger. Ils escomptaient également que la population du Sud, et en particulier les activistes bouddhistes opposés au régime, se soulèvent. Une insurrection, combinée aux attaques du Viêt-Cong et des unités nord-vietnamiennes, aurait pu renverser le gouvernement de Saïgon et entraîner le retrait immédiat des Américains. En réalité, sur le champ de bataille, le Têt est une sévère défaite tactique. Giap a sous-estimé la mobilité tactique et stratégique de l’armée américaine. Pour sa part, Westmoreland a pu expédier ses forces sur les frontières pendant la phase de diversion, mais les rapatriera très vite ensuite vers les villes avant l’offensive, une fois celle-ci déclenchée. Le plan de Giap est trop compliqué et empêche les unités de coordonner leurs actions, d’autant qu’en raison du secret, elles n’ont pas eu l’occasion de s’entraîner à monter des attaques combinées. Les succès initiaux ont été nombreux, mais les communistes n’ont pas pu les exploiter faute de connaissance du plan d’ensemble et de directives claires. En outre, le secret et les problèmes de coordination ont sans doute entraîné une certaine confusion. Ce qui explique les attaques prématurées du 30 janvier 1968. Giap a également n’a pas respecté le principe de concentration des forces en attaquant partout à la fois : ses unités remportent des succès spectaculaires mais deviennent très vulnérables à des contre-attaques, sauf à Saïgon et Hué, où les forces en jeu sont plus importantes. Enfin, les communistes s’exposent à la puissance de feu américaine en attaquant de front, contrairement à leur habitude. La plus grave erreur de Giap a été de parier sur l’effondrement de l’ARVN, qui ne s’est pas produit.

Le prix à payer est lourd : sur les 80 à 90 000 hommes engagés dans l’offensive du Têt, les communistes en comptent 40 000 hors de combat, dont plus de 30 000 tués.  Le Viêt-Cong, en particulier, a beaucoup souffert : ses forces régulières sont décimées et l’encadrement politique fragilisé, sauf dans certains bastions comme le delta du Mékong. Côté allié, si la surprise initiale s’est vite dissipée, la victoire tactique n’a pas été obtenue sans pertes : fin mars 1968, les Américains comptent déjà plus de 1 000 morts et les alliés sud-vietnamiens et autres plus de 2 000. Si l’ARVN a tenu bon, en revanche, l’offensive a complètement anéanti le programme de pacification dans les campagnes. La population des villes, comme à Saïgon, n’a pas toujours montré un enthousiasme débordant pour le gouvernement sud-vietnamien. En outre, l’offensive du Têt a été montée dans un timing parfait. Elle survient juste avant les primaires de l’élection présidentielle américaine de 1968, et son résultat persuade Johnson et ses conseillers que la guerre est ingagnable. Elle a brisé de ce fait la volonté du président américain et la confiance de la population des États-Unis dans les déclarations de l’administration Johnson. Si le Nord-Vietnam et le Viêt-Cong ont perdu une bataille, le gouvernement américain, lui, a perdu sa crédibilité face à l’opinion américaine. Au niveau stratégique, l’offensive du Têt se présente donc comme une campagne basée sur un risque calculé qui a obtenu une grande victoire politique et a changé le cours de la guerre.

 

[1] Agrégé d’histoire, auteur de L’Offensive du Têt, 30 janvier-mai 1968 (Tallandier, 2013). Extrait d’un article paru dans Stratégique, 2014/2 (N° 106)

 

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