Jérusalem : entre folie et provocation à la guerre

par Robert Fisk –
 
Au milieu de trois guerres catastrophiques au Moyen-Orient, il serait difficile d’imaginer quelque chose de plus provocateur, dangereux – ou tout simplement délirant – que l’initiative des États-Unis de déplacer leur ambassade de Tel Aviv à Jérusalem. Pourtant, c’est exactement ce que Donald Trump est en train de faire cette semaine. D’une certaine manière, nous aurions dû nous y attendre : des présidents fous font des choses folles.

Mais n’y a-t-il personne à la Maison Blanche qui puisse le retenir ? Pas même Jared Kushner, qui est censé être la main de Trump au Moyen-Orient ? Ou Kushner est-il trop impliqué dans son dernier scandale – tel que révélé par Newsweek : qu’il n’a pas fait connaître sa co-direction d’une fondation finançant des colonies juives illégales en Cisjordanie quand il a déposé ses dossiers financiers au Bureau de l’Éthique gouvernementale cette année – pour oser se faire entendre ?

Car ce n’est pas que l’ambassade elle-même ne soit qu’un geste symbolique. Cela signifie que les États-Unis reconnaîtraient que la ville de Jérusalem, sacrée pour les musulmans, les juifs et les chrétiens, est la capitale de l’État israélien et que les Palestiniens ne pourront jamais la partager. Le moribond « processus de paix » – abandonné par les Israéliens, puis par les Palestiniens puis par les Américains il y a des années, bien que « les hommes d’État » en parlent encore dans le monde virtuel dans lequel ils vivent – n’existerait plus, même dans nos imaginations.

C’est pourquoi tout le monde de Macron à Erdogan, des Saoudiens à l’Union Européenne, et bien sûr les malheureux Palestiniens, ont critiqué et condamné de diverses manières la décision à venir de Trump. S’il ne signe pas de report officiel – qui doit être renouvelé tous les six mois – à la loi américaine pour déplacer l’ambassade, alors il va en effet, pour reprendre les termes des dirigeants palestiniens, prendre le risque d’un conflit « ethnique ».

N’y a-t-il pas assez de guerres au Moyen-Orient pour occuper la Maison blanche même dirigée par un fou ? Trump a depuis longtemps pris le parti sunnite dans le conflit sunnite-chiite – mais maintenant il risque d’augmenter les tensions en les exaspérant tous les deux. Les Arabes savent tous – et beaucoup d’Israéliens sont d’accord – que le président Trump est dingue. Mais les implications de tout déplacement de l’ambassade – ou en d’autres termes l’acceptation par Trump que Jérusalem est en effet la capitale d’Israël – seront énormes. Cela revient à signifier aux Arabes, musulmans et chrétiens, que leur deuxième ville la plus sainte appartient aux Juifs d’Israël et non à eux. Cela dira aux Iraniens la même chose. Cela signifiera la même chose pour tous les pays musulmans du monde.

Trump espère-t-il un autre accueil chaleureux et une autre danse traditionnelle à l’épée à Riyad ? Est-ce que les Saoudiens achèteront toutes ces milliards d’armes américaines s’il livre Jérusalem aux Israéliens ? Les musulmans croient généralement que le Prophète, né en Arabie, est monté de Jérusalem au ciel.

En Occident, cela va pourrir davantage les relations entre Washington et l’Union Européenne, cela nuira aux relations canado-américaines – car Ottawa ne suivra sûrement pas l’initiative de Washington – et l’UE, qui croit encore cruellement au fameux « processus de paix » , ne va certainement pas répondre en déplaçant ses propres ambassades à Jérusalem. Il y a, bien sûr, des consulats européens à Jérusalem – mais pour couvrir Jérusalem-Est et la Cisjordanie, pas Israël.

Bibi Netanyahu et son gouvernement israélien extraordinairement « extrême-droitier » seront certainement heureux, car cela déclenchera une nouvelle et bien plus grande expansion des colonies juives – que nous appelons étrangement des « implantations » – sur les terres arabes, dépouillant encore plus les Palestiniens. Les Israéliens ont volé des terres à leurs propriétaires arabes légaux pendant des années, mais le président Trump enlèverait alors aux Palestiniens l’espoir même d’une capitale à Jérusalem-Est.

Et comment vont réagir les Palestiniens des camps de réfugiés au Liban ? Il n’y a guère d’habitation palestinienne sans une photo de la mosquée Al-Aqsa apposée au mur. Comment le Hezbollah répondra-t-il ? Peuvent-ils simplement se contenter de la rhétorique – ou devront-ils tirer des missiles sur la frontière israélo-libanaise pour exprimer leur colère ?

Et les Russes, le plus grand allié de la Syrie – où Bachar al-Assad déclarera sûrement son régime comme porte-drapeau dans une nouvelle bataille pour une « Jérusalem libérée » – ne peuvent guère laisser passer une telle initiative sans prendre le parti arabe. Et en vendant aux Arabes les navires de guerre, les avions de chasse et les missiles que ceux-ci achetaient jusqu’ici aux Américains.

Un rêve israélien pourrait devenir réalité si Trump annonce Jérusalem comme étant la capitale d’Israël. Mais ce sera aussi un cauchemar arabe. Au moins, quand Jérusalem restait l’objet de négociations israélo-palestiniennes, les Arabes de Cisjordanie pouvaient s’accrocher au vague espoir de disposer un jour d’une partie de la ville. Mais si Trump va de l’avant, l’Amérique ne pourra plus jamais prétendre mettre en place un autre « processus de paix », même imaginaire. « Une erreur colossale » sera le moins que le monde pourra dire à propos des États-Unis si Trump ne signe pas la dite suspension.

A1Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

 

5 décembre 2017 – The Independent – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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