La Chine et la mondialisation

Michel Husson

La Chine a été le principal vecteur du grand basculement mondial. La valeur des exportations chinoises a ainsi été multipliée par 9 entre 1995 et 2008. Cette performance exceptionnelle s’accompagne d’une « remontée des filières », autrement dit d’un positionnement croissant sur des biens de haute technologie « qu’on n’aurait normalement pas attendu à voir produits, et encore moins exportés, par un pays pauvre et abondant en travail comme la Chine ».

Ce succès ne résulte pas de l’application des préceptes du « Consensus de Washington ». Il n’est pas le fruit du libre jeu du marché ou de l’initiative privée, mais au contraire d’une politique industrielle qui s’est appuyée en premier lieu sur les entreprises d’État. Celles-ci occupent une place dominante dans des secteurs tels que l’acier, les télécommunications ou le transport et réalisent environ la moitié de l’investissement.

Le second volet de cette politique industrielle a été une ouverture maîtrisée aux capitaux étrangers : ces derniers ont été contraints de s’associer à des capitaux chinois, et l’accès au marché chinois a été conditionné à des transferts de technologie. En 2006, 39,5 % des exportations chinoises sont ainsi réalisées par des entreprises étrangères, 18,7 % par des coentreprises (joint ventures), 24 % par des entreprises chinoises publiques et 17,8 % par des entreprises chinoises privées.

La question essentielle est alors de savoir si les entreprises chinoises bénéficient des investissements étrangers pour monter en gamme. La réponse est mitigée et fait l’objet de controverses. Bruce A. Blonigen et Alyson C. Ma (2010) y répondent par la négative en observant que la valeur unitaire des exportations réalisées par les entreprises étrangères augmente plus vite que la moyenne. Selon eux, « les tendances observées entre 1997 et 2005, vont exactement à l’encontre de ce que l’on s’attendrait en cas de rattrapage des entreprises chinoises ». Dans le cas de la Chine, il existe une forte corrélation entre la valeur unitaire des exportations et celle des biens intermédiaires importés (Dirk Pilat et alii, 2012) qui laisse à penser que la Chine a amélioré la qualité de ses exportations dans la mesure où elle importait des biens intermédiaires de qualité élevée.

 

Vers la fin de l’« émergence » ?

 

Le modèle chinois est par bien des côtés déséquilibrés. En 2009, l’investissement représentait 48% du PIB chinois, et la consommation privée seulement 35 %, le reste correspondant à la consommation publique (13 %) et à l’excédent commercial (4,4 %). La relative étroitesse du marché intérieur est donc l’autre face du poids important de l’investissement : un cinquième de l’investissement mondial est réalisé en Chine.

La croissance de l’économie chinoise est donc de plus en plus coûteuse en capital. Si l’on compare la période 1998-2007 à la décennie précédente, on constate que des performances de croissance comparables sont obtenues avec une croissance beaucoup plus élevée du capital par tête : 4,3 % par an contre 2,5 %.

Cet alourdissement du capital est particulièrement marqué dans le secteur étatique où les restructurations permettent de dégager de forts gains de productivité, mais au prix d’une très forte accumulation de capital qui représente plus de la moitié de l’investissement fixe et conduit certains analystes à pointer une mauvaise allocation du capital. Dans le secteur privé, l’efficacité du capital tend à progresser moins vite, de telle sorte qu’on assiste à une baisse du taux de profit.

Les plans de relance massifs conçus pour faire face à la crise (4000 milliards de renbimi, soit environ 640 milliards de dollars US) ne peuvent qu’accentuer cette tendance, d’autant plus que des dépenses d’infrastructure sont annoncées pour le montant considérable de 3200 milliards de dollars US. Cette relance de l’investissement, dopée par des taux d’intérêt réels très faibles, a débouché sur un boom dans l’immobilier et sur une hausse rapide des prix dans ce secteur. L’éclatement des bulles immobilières et bancaires représente aujourd’hui un risque majeur pour l’économie chinoise.

Dans le même temps, les avantages comparatifs de la Chine sont en train de se réduire. La raison essentielle est la progression des salaires qui ont augmenté en moyenne de 15 % par an sur la dernière décennie, pour une inflation de 2 à 3 % par an, tandis que la monnaie chinoise se réévalue progressivement, contribuant à réduire la compétitivité des exportations chinoises. Ce rattrapage salarial est un levier décisif dans le rééquilibrage de l’économie mondiale, et notamment de son pivot central qui relie la Chine et les États-Unis. Il se produit à un rythme bien supérieur à ce que l’on pouvait prévoir il y a quelques années encore, et des cabinets comme McKinsey ou le Boston Consulting Group envisagent ou recommandent des relocalisations vers les États-Unis. Cette perte relative de compétitivité est illustrée par le récent projet du groupe H&M de délocaliser des usines en Éthiopie. Elle conduira à une réorientation du commerce extérieur et des investissements chinois vers d’autres pays bénéficiant de salaires encore plus bas ou de ressources en matières premières et en énergie, dont la Chine a besoin pour maintenir son rythme de croissance.

Au total, la plupart des études prospectives tablent sur un ralentissement de la croissance

Le recentrage sur le marché intérieur envisagé par les autorités chinoises suppose un rééquilibrage en faveur de la consommation. Il est d’abord rendu nécessaire par la très forte progression des inégalités. Le coefficient de Gini est passé de 0,25 en 1985 à 0,47 en 2008, devenant l’un des plus élevés du monde. Le revenu urbain équivaut en 2008 à 3,2 fois le revenu rural contre 2 en 1985, alors même que la part des travailleurs dans l’agriculture est encore de l’ordre de 50 % en 2005, contre70 % au début des années 1980. La réduction de ces inégalités devrait passer par une augmentation programmée du salaire minimum et par un effort du côté des dépenses publiques visant à élargir le système de protection sociale, notamment en ce qui concerne les retraites, compte tenu des perspectives de vieillissement.

Cependant, ce rééquilibrage se heurte à plusieurs obstacles. Le premier est l’épuisement du mécanisme de remontée des filières et des gains de productivité : l’alourdissement capitalistique et la réduction des avantages compétitifs pourraient conduire à un ralentissement des transferts technologiques. Mais surtout, la reconversion vers le marché intérieur d’entreprises produisant pour le marché mondial n’a rien d’automatique, compte tenu des différences dans la gamme des produits et dans les processus productifs.

Le deuxième obstacle, sans doute plus important encore, réside dans les résistances à une redistribution moins inégalitaire des richesses. Derrière les paramètres économiques de la Chine, il y a les privilèges acquis par la petite couche sociale qui dirige ce qu’Au Loong-Yu appelle un « capitalisme bureaucratique » et à laquelle la fameuse classe moyenne fournit une base sociale finalement assez étroite.

La Chine est le « pays émergent » par excellence. Mais son mode de développement original diffère de celui des autres émergents et n’est pas forcément reproductible, pour plusieurs raisons. Il y a d’abord l’effet de taille qui permet d’établir un rapport de forces équilibré avec les firmes multinationales, mais aussi la mise en œuvre d’une stratégie volontaire d’industrialisation reposant sur une accumulation de savoir-faire et de formation de la main-d’œuvre. Ces conditions n’existent pas forcément dans toute une série de pays – pourtant qualifiés d’émergents – et dont l’insertion dans la division internationale du travail reste plus classique, en ceci qu’elle ne présente pas les mêmes possibilités de croissance relativement autonome.

À la fin de cette décennie 2000, marquée par une profonde mutation dans la structure de l’économie mondiale, de nombreux exercices de prospective cherchent alors à imaginer ce que deviendra l’économie mondiale en 2030, 2050 ou 2060. La prolongation des tendances observées conduit en effet à des résultats impressionnants : selon l’OCDE, le PIB par habitant des économies aujourd’hui les plus pauvres aura plus que quadruplé en 2060, tandis que celui des économies les plus riches aurait « seulement » doublé. Le poids des pays émergents deviendrait largement majoritaire, au détriment des vieux pays capitalistes. Toujours selon l’OCDE, les BRIC pèseraient 52 % du PIB mondial en 2060, contre 30 % en 2010, tandis que la part de la « Triade » (États-Unis, Japon, zone euro) passerait de 48 % à 28 %.

 

 

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