La crise au Cachemire : pourquoi l’Inde s’en sort (pour l’instant)

Didier Chaudet Réseau international, 24 août 2019

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Quelle est la crise politique la plus importante cet été pour l’avenir de l’Asie, si ce n’est pour la stabilité internationale ? Si vous répondez autre chose que « le Cachemire », vous vous trompez. Le territoire est disputé entre deux puissances nucléaires, qui sont déjà entrées en guerre pour lui. La décision du Premier ministre indien Narendra Modi de retirer son autonomie au territoire va avoir des conséquences importantes, autant pour l’Inde que pour le Pakistan. Ce n’est sans doute que le début de tensions de plus longue durée, avec des impacts diplomatiques durables, en Asie du Sud et au-delà. Quant à la situation des droits de l’homme sur ce territoire, le problème est reconnu par tous comme étant au cœur de l’instabilité locale. Comme bombe à retardement géopolitique, il n’y a pas plus dangereux que le Cachemire en ce moment. Plus largement, que signifie cette crise pour le monde musulman ? Quelles seront les conséquences pour l’Inde, le Pakistan et les Cachemiris ?

La crise du Cachemire vue du Moyen-Orient : évolution des alliances historiques

L’affaire du Cachemire montre l’évolution des relations « particulières » de l’Inde, comme du Pakistan, avec les États considérés comme leurs partenaires traditionnels. Alors que l’Iran est vue comme proche de l’Inde, le positionnement du premier personnage de la République islamique, Ali Khamenei, a toujours été très clair : il a constamment dénoncé les atteintes aux droits de l’homme subis par les Cachemiris musulmans. La décision indienne n’a pas entraîné un reniement de ces propos, bien au contraire. Même si cela ne diminue pas forcément les relations cordiales entre Inde et Iran, les pouvoirs militaire comme civil à Téhéran insistent sur l’importance de prendre en compte les désirs et la sécurité de la population locale au Cachemire. Cela va globalement dans le sens de la position défendue par le Pakistan et par les représentants politiques des Cachemiris.

Ce qui se confirme ici, c’est que la relation Inde-Iran est plus un mariage de raison que d’amour. La situation n’est pas vraiment étonnante : le maintien de bonnes relations avec Téhéran entre de plus en plus en conflit avec les liens très forts de l’Inde avec Israël et les États-Unis. Cela ne signifie pas un « retournement d’alliance », et un soudain rapprochement avec Islamabad. Les relations entre les deux pays musulmans restent compliquées, faites d’intérêts en commun mais aussi de conflits selon les sujets. Mais le Cachemire fait bien partie des points sur lesquels Iraniens et Pakistanais peuvent s’entendre. Le pouvoir iranien a fondé sa diplomatie publique, depuis la révolution de 1979, sur le soutien à d’autres peuples musulmans combattant leurs « oppresseurs ». Ce n’est donc pas un hasard si l’université Al-Mustafa de Machhad a ouvertement commémoré la mort de Burhan Wani, le symbole de la lutte armée cachemirie contre les forces indiennes.

Cependant, ce que le Pakistan « gagne » avec Téhéran, il le perd dans la péninsule arabique : l’Arabie Saoudite a été très prudente et neutre dans sa réaction, quand les Émirats Arabes Unis se sont, au moins au début, par la voix de leur ambassadeur en Inde, alignés sur New Delhi. Même si Abou Dhabi a tenu un discours un peu plus équilibré par la suite, le fait est que cette capitale musulmane est la première à recevoir officiellement le Premier ministre indien après sa décision de retirer son autonomie au Cachemire (les 23 et 24 août). Lors de cette visite, Narendra Modi recevra même la décoration la plus importante des EAU, l’Ordre de Zayed. Preuve que la question cachemirie est bien secondaire pour ce pays clé de l’Organisation de la Coopération Islamique.

En réalité, l’attitude des Émirats n’est pas surprenante. Si la relation entre Islamabad et Abou Dhabi est historiquement bonne, elle s’est singulièrement refroidie ces dernières années. En effet, le Pakistan a refusé de se laisser entraîner dans la désastreuse guerre du Yémen (un sujet de mécontentement pour l’Arabie Saoudite également), ou de suivre Abou Dhabi (et Riyad) dans son opposition au Qatar. Voilà un pays proche de la Turquie, autre allié traditionnel du Pakistan, et qui a développé de bonnes relations avec Islamabad.

Par ailleurs, les Émirats Arabes Unis voient d’un très mauvais œil l’émergence de Gwadar, un futur concurrent sérieux pour Dubaï, comme port et comme centre d’affaires. Globalement, les pays clés au Moyen-Orient n’ont pas voulu se brouiller avec la grande puissance économique qu’est devenue l’Inde, d’où un ton diplomatique très mesuré. Une telle attitude devrait porter un coup dur aux forces qui, au Pakistan, insistent encore sur un alignement avec le royaume saoudien et son allié émirati face au Yémen ou à l’Iran.

L’Inde va-t-elle se mettre à dos le monde musulman ?

En bref, l’Inde, par sa puissance économique, évite globalement de voir les pays musulmans du Moyen-Orient s’opposer à elle. Mais cette « victoire », toute relative, sera-t-elle de courte durée ? Selon les événements à venir, des acteurs politiques ou religieux moyen-orientaux pourraient trouver un intérêt à dénoncer la politique indienne, surtout si elle choque au point de mobiliser la population. A partir de là, si le gouvernement de Narendra Modi n’apporte pas rapidement la paix au Cachemire, le contrecoup diplomatique, venant du Moyen-Orient et du monde musulman en général, pourrait être aussi sévère demain qu’il est modéré aujourd’hui.

L’Inde de Narendra Modi peut espérer une réaction modérée quand elle se penche sur le précédent des Rohingyas en Birmanie. L’ONU a pourtant dénoncé la politique menée contre cette minorité musulmane comme un « exemple classique de nettoyage ethnique ». Or l’Inde actuelle partage avec la Birmanie des éléments expliquant une critique relativement faible, des États musulmans et en général. Birmanie comme Inde profitent de la rivalité géopolitique entre Chine et États-Unis : la critique occidentale, dans les deux cas, est vite mise au second plan, au nom de la compétition avec Pékin.

Or, sans impact assez important dans les chancelleries, et de là dans les salles de rédaction occidentales, la cause en question a une visibilité bien moindre. New Delhi comme Naypyidaw bénéficient de la mansuétude, voire du soutien, de pays clés dans la péninsule arabique, notamment l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. Toujours pour des raisons économiques. Enfin, autre point commun entre les deux pays : bénéficier de la force de frappe diplomatique et économique d’une grande puissance pour amener les gouvernements des pays musulmans à une certaine modération dans leurs réactions. Dans le cas du Cachemire, on l’a vu, l’Inde a misé sur ses propres forces. Quant à la Birmanie, elle a profité du soutien de la Chine et de l’Inde.

Cependant, un certain nombre d’éléments peuvent jouer contre New Delhi au sein du monde musulman. Tout d’abord, contrairement aux Rohingyas, les Cachemiris musulmans ont un État qui ne peut qu’être leur allié naturel, quoi qu’il arrive : le Pakistan. Ce pays a été fondé comme un refuge pour les musulmans du sous-continent indien. Et ce qui s’est passé au Cachemire dernièrement mais aussi dans le passé, confirme le sentiment chez les Pakistanais d’une guerre implacable à lza fois contre le séparatisme cachemiri et contre leur pays et l’Islam d’Asie du Sud en général.

Contrairement aux Rohingyas, les Cachemiris ont donc un « champion » au sein du monde musulman, qui continuera à mettre en avant leur situation politique et humanitaire, y compris diplomatiquement, notamment face aux autres pays musulmans. Ensuite, alors que les Rohingyas ont été chassés en partie de leur territoire en Birmanie, les musulmans cachemiris sont toujours sur leurs terres, se sentent confrontés à une situation de colonisation, et ne comptent pas se laisser faire. Cette dangereuse combinaison risque de produire des images de résistance et d’atteintes aux droits de l’homme qui marqueront les esprits dans le monde musulman.

Par ailleurs, le rejet des Rohingyas par la Birmanie est lié à des tensions entre Birmans ethniques et autres minorités. Par contre, les tensions au Cachemire sont directement liées à son statut de seul État indien à majorité musulmane. Ici, pour les populations musulmanes, difficile de ne pas voir que c’est l’appartenance à leur religion qui fait des Cachemiris des victimes. D’autant plus que depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir, c’est l’ensemble des musulmans indiens qui se sentent en danger face à un nationalisme hindou qui renie la logique du sécularisme voulu par Nehru. Cela pourrait avoir des conséquences diplomatiques, à terme, avec le monde musulman.

Enfin, l’impact sécuritaire n’est pas à négliger. Le nationalisme hindou est un ennemi rêvé pour les forces jihadistes transnationales. En effet, pour le jihadisme comme pour le nationalisme hindou (comme pour l’extrême-droite où qu’elle soit dans le monde), la logique de « choc des civilisations » va de soi. L’attaque des nationalistes hindous contre le sécularisme en Inde, contre l’islam indien en tant que tel, et la politique indienne au Cachemire, sont donc autant de divines surprises. Ce qui pourrait aider le mouvement jihadiste à plus court terme est aussi, paradoxalement, le choix des autorités indiennes. Ces dernières semblent montrer une grande tolérance face à la diffusion d’un islam ultra-conservateur, intolérant mais supposé apolitique, soutenu par l’Arabie Saoudite au Cachemire-même. Or, on l’a vu ailleurs dans le monde, la diffusion d’un wahhabisme prêchant la haine du chiite, mais aussi de tout musulman non-wahhabite et du non-musulman, est forcément un terreau pour le jihadisme. Associez à cela le fait qu’Al-Qaïda et Daech ont fait le choix de s’impliquer particulièrement en Asie du Sud, le danger sécuritaire ne peut être qu’évident.

Sur le court terme, grâce son statut incontestable de puissance économique, l’Inde n’a pas vraiment souffert de ses choix au Cachemire dans ses relations avec les États du monde musulman. Mais la logique politique nourrie par le nationalisme hindou risque d’avoir un coût, en matière d’image, mais aussi au niveau diplomatique et sécuritaire, à plus long terme. Une situation pour le moins dangereuse pour la stabilité de l’Asie du Sud.

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