La pandémie a renforcé le pouvoir bureaucratique de l’Etat indien

Entrevue par Côme Bastien avec Ramachandra Guha, Médiapart, publié le 18 mai 2020

Bangalore (Inde), correspondance.Auteur du livre L’Inde après Gandhi : l’histoire de la plus grande démocratie du monde (non traduit), Ramachandra Guha  est spécialiste de l’histoire et de la politique indiennes. Il est aussi un commentateur engagé : il a été arrêté par la police lors de manifestations en décembre dernier. Depuis les Montagnes bleues, dans le sud de l’Inde, il nous a livré son analyse du séisme engagé par le virus et ouvert des perspectives sur l’avenir du sous-continent.

Avant de parler de l’Inde d’après, quelle est votre analyse de la large réélection de Narendra Modi en 2019, sur le thème du nationalisme hindou ?

Ramachandra Guha : Partout dans le monde, les élections se gagnent soit par la rhétorique de l’espoir, soit par celle de la peur. En 2014, la première campagne de Narendra Modi s’est bâtie sur l’espoir : il existait dans la population un ras-le-bol du Parti du Congrès, perçu comme corrompu. Modi s’est imposé en promettant une bonne gouvernance, une prospérité économique et des « jours heureux ».

Lors de sa réélection en 2019, c’est la rhétorique de la peur qui s’est installée. Deux mois avant le scrutin, des attaques terroristes à Pulwama, dans le Cachemire, ont permis à Modi de se poser en « Chowkidar », autrement dit en gardien, face au Pakistan qui soutient le terrorisme en Inde depuis de nombreuses années. Le Pakistan étant un État ouvertement islamique, il y avait un fond anti-musulmans dans cette animosité. Mais c’est seulement après les élections que l’on a assisté au déchaînement de l’« hindutsva », l’agenda nationaliste hindou.

Comment cette idéologie s’est-elle manifestée depuis ? 

Depuis sa création, l’Inde a toujours connu des tensions, des émeutes et des tueries intercommunautaires. Mais ce gouvernement a délibérément renforcé ces divisions. La rétrogradation du Cachemire d’un État autonome, avec son propre Parlement, en territoire soumis au gouvernement central en a été le point de départ. Le Cachemire étant le seul État à majorité musulmane de l’Inde, il s’agissait d’un signal clair pour humilier sa population.

Cela a été suivi par l’Acte d’amendement sur la citoyenneté (CAA), une loi discriminatoire favorisant l’acquisition de la nationalité indienne pour les non-musulmans [le CAA a modifié la législation interdisant aux migrants illégaux de demander la nationalité indienne – ndlr]. Le gouvernement a systématiquement écarté les chrétiens et les musulmans des positions de pouvoir. Le choix d’Amit Shah, un idéologue hindou brutal, comme ministre de l’intérieur, ne doit rien au hasard. Tous les coups étaient permis pour que l’Inde devienne un État théocratique. Cette politique a cependant profondément divisé le pays et provoqué d’importantes manifestations.

Le coronavirus et le confinement ont brutalement mis un terme à cette contestation. Quel regard portez-vous sur ce surgissement ?

À part Bill Gates, qui avait mis en garde sur les risques d’une pandémie mondiale, personne ne l’a vue venir, moi encore moins. La deuxième semaine de février, je tenais encore des conférences dans une université américaine ! Ce virus a pris tous les gouvernements par surprise et aucun schéma du passé ne peut nous aider à le gérer. On sait faire face à une crise économique, même à une guerre, mais pas à une telle pandémie.

On la compare souvent à la grippe espagnole des années 1920. Mais à l’époque, notre monde n’était pas aussi interconnecté. Pour l’Inde, comme pour tous les pays, il s’agit d’un séisme psychologique, social et politique. La Seconde Guerre mondiale a transféré le centre de gravité du monde de l’Angleterre vers l’Amérique. Elle a enclenché le processus de décolonisation, dont l’Inde est le fruit. Sur le plan des relations internationales, l’impact du coronavirus sera sûrement aussi important.

Comment jugez-vous la réaction du gouvernement jusqu’ici ?

Il serait injuste d’être trop critique car ce gouvernement a été, comme tous les autres, dépassé. Plusieurs erreurs sont néanmoins manifestes. La première est de décréter le confinement en Inde avec un délai de seulement quatre heures. À la mi-mars, très peu des travailleurs qui souhaitaient retourner dans leur village, faute de travail en ville, étaient infectés. Six semaines plus tard, alors que le gouvernement veut se racheter tardivement en organisant des trains pour les migrants, des dizaines de milliers de rapatriés sont porteurs du virus.

La deuxième erreur a été de communautariser la gestion de la crise. Il y a eu un rassemblement irresponsable et malheureux dans une mosquée de Delhi. Mais c’est un cas isolé, dont le gouvernement a fait un affrontement entre hindous et musulmans. Cela a conduit à un déchaînement de fake news autour d’un prétendu projet de « coronadjihad » et à des violences islamophobes.

La troisième erreur de Modi a été de centraliser encore plus son pouvoir. Il a lancé une collecte de fonds à son propre nom. Il n’a pas dialogué avec les autres partis. Il a trop peu consulté les chercheurs et les scientifiques, dont il se méfie, car il se voit en self made man. Son ignorance et son arrogance vont nous coûter cher.

Est-ce que l’ennemi commun que constitue la pandémie renforce la cohésion du peuple indien ou aggrave au contraire ses divisions ?

La politique de Modi fait malheureusement le jeu des divisions. Il a mal planifié le confinement, ce qui a renforcé les inégalités qui existaient entre les classes sociales et les communautés. Par ailleurs, son manque de transparence à l’égard du peuple est total. En six ans de règne, Modi n’a pas donné une seule conférence de presse !

D’un autre côté, on assiste à un formidable élan de solidarité d’une partie de la classe moyenne. Partout, de simples citoyens se sont transformés en bénévoles pour distribuer de la nourriture et soulager le calvaire des plus pauvres. Les terribles images des travailleurs jetés sur les routes et battus par la police vont longtemps hanter nos cœurs, comme celles de la partition avec le Pakistan.

Dans votre devise « Liberté, égalité, fraternité », le dernier mot est le plus important. Du fait de l’héritage des castes, l’Inde en a toujours manqué. J’espère que cette crise va nous permettre d’être enfin plus fraternels, même s’il est prévisible que la classe moyenne retournera à sa routine une fois la crise passée.

Malgré la reprise économique décidée par le gouvernement, bon nombre de travailleurs migrants semblent décider à revenir dans leurs campagnes. Qu’est-ce que ce retour dit de l’avenir de l’Inde ?

Une partie du rêve urbain des dernières décennies en Inde s’est brisé et une peur psychologique des migrations va s’installer. La pandémie a considérablement renforcé le pouvoir bureaucratique de l’État indien. Contrôler, tester, harceler les citoyens est devenu habituel. Avant, les ruraux voulaient rejoindre les grandes villes dans l’espoir d’une vie meilleure. Vu le sort qui leur a été réservé, ils vont être moins enclins à le faire.

Mais c’est peut-être une des occasions offertes par cette épidémie : décentraliser le pouvoir, créer des emplois et des perspectives en dehors des grandes métropoles. Alors que la terre respire, que l’eau et l’air se purifient, il est temps de repenser la façon dont nous traitons la nature. On peut rêver d’une deuxième révolution verte fondée sur un développement rural écologiquement responsable.

Vous avez vanté les mérites du « modèle kéralais », un État dont la gestion de l’épidémie a pour l’instant été exemplaire. Comment peut-il inspirer l’Inde ?

Le Kerala a un modèle social à part, avec un système éducatif et hospitalier avancé et égalitaire, notamment à l’égard des femmes. Grâce à des campagnes de santé publique, la mortalité féminine a drastiquement baissé. Le Kerala possède aussi l’indice de développement humain (IDH) et le taux d’alphabétisation le plus élevé d’Inde.