La violence sexiste à l’ère du néolibéralisme

Tithi Bhattacharya

 

Les économies extérieures aux pays du centre économique jouent donc un rôle essentiel dans le processus global d’accumulation du capital. C’est la raison pour laquelle il n’est pas possible de parler de violence sexiste et de discipline de travail sans évoquer les Export Processing Zones (EPZ) – une conséquence unique et particulière de l’ordre néolibéral –, dont le lieu d’élection est en grande partie le Sud mondial.

L’instrumentalisation d’une force de travail féminine dans des « zones économiques spéciales », libérées de tout droit du travail par rapport au pays dans lequel elles sont mises en œuvre, a d’abord été tentée en Corée du Sud à l’occasion de son « miracle économique ». Ces zones sont la réplique macabre du foyer domestique en régime capitaliste. Comme le foyer, il s’agit d’espaces privés, fermés à toute investigation sociale ou étatique, produisant des objets emblématiques du social provisioning (habillement, chaussures, aliments conditionnés, jouets), avec un travail prioritairement féminin, et qui sont le théâtre occulte d’une violence latente.

Les femmes travaillant dans les EPZ sont victimes de violences verbales diffuses, d’heures supplémentaires impayées, de harcèlement sexuel, de rapports sexuels contraints et de violences physiques. Les femmes qui souhaitent y être employées ont été forcées à subir des examens de santé, et notamment des examens de grossesse, examinées nues et interrogées, « avez-vous un petit ami ? », « à quelle fréquence avez-vous des rapports sexuels ? » Au Kenya plus de 40 EPZ employant plus de 40 000 travailleurs et travailleuses produisent près de 10 % des exportations du pays. Dans un contexte de concurrence face à l’emploi entre hommes et femmes, ces dernières sont fréquemment contraintes d’avoir des rapports sexuels – malgré les risques de transmission du VIH – pour être sûres d’être embauchées. L’International Labor Rights Fund a montré que 95 % des femmes kenyanes subissant des harcèlements au travail ne portent pas plainte ; les femmes travaillant dans les EPZ représentaient 90 % de la population de femmes étudiée dans ce rapport.

À Lesotho, les femmes des EPZ sont elles aussi fréquemment soumises à des fouilles au corps complètes, pour vérifier qu’elles n’ont rien volé sur leur lieu de travail, y compris jusqu’à leur demander de retirer leurs serviettes hygiéniques pendant qu’elles ont leurs règles. Aux abords des États-Unis, les usines maquiladoras sont les lieux d’une violence des plus brutales contre les femmes. Ces EPZ, mises en place dans le cadre des Accords de libre échange nord-américains (ALENA) en 1992, se trouvent à Ciudad Juarez à la frontière entre Mexico et les États-Unis. Depuis 1993, plus de 400 femmes travaillant dans ces EPZ ont soit « disparu » soit été assassinées, donnant à Ciudad Juarez le titre de « capitale du féminicide ». En 2003, les EPZ de 116 pays ont employé plus de 43 000 000 de personnes.

Le contrôle de la sexualité et le contrôle du travail sont donc les deux maillons inséparables d’une discipline qui contraint les franges les plus vulnérables du monde du travail. Mais qui est l’agent de ce contrôle ? Il est nécessaire de répondre à cette question complexe en distinguant bien les enjeux. Il faut d’abord relever que les salariés masculins ne sont en rien innocents dans ce processus.   Dans son étude désormais classique des travailleuses des maquiladoras, Maria Fernanddez-Kelly a réellement pris en considération les craintes diffuses autour de la sexualité des femmes à Juarez, et tisse un lien entre ces différentes paniques morales et la visibilité de plus en plus nette des femmes dans l’espace public. Dans la mesure où le travail salarié procurerait aux femmes un certain degré d’indépendance financière, travailler dans cette industrie, selon Fernandez-Kelly, constituerait pour le regard social une menace aux formes « traditionnelles » de l’autorité des hommes. Les craintes suscitées par cette remise en cause potentielle du contrôle social se « manifestent explicitement, bien que de façon incohérente », par des discours pointant du doigt l’intimité trop grande des femmes entre elles. Nous aurons l’opportunité de mieux conceptualiser ce recours précis à la « tradition » dans la suite de cet article.

Combattre

Dans la crise actuelle du capitalisme, le genre est une arme idéologique essentielle pour dissimuler les lignes de fractures de classe. La montée des figures autorisées qui excusent le viol, l’avalanche de décrets et de lois qui s’attaquent aux droits reproductifs et aux droits des personnes LGBTQ, le slut shaming, l’accusation portée sur les victimes de violences, tous ces éléments sont les différentes façons de réorganiser la féminité et réinvoquer la mythique famille duale du soutien de famille et de la ménagère, alimentant des attentes genrées et des modèles irréalistes pour les hommes et les femmes de la classe ouvrière. Comment combattre les valeurs familialistes du capitalisme ? Pour conclure, il vaut la peine d’examiner les défis auxquels nous sommes confronté⋅e⋅s aujourd’hui pour régénérer notre analyse marxiste de la société et du monde actuel. Il y a principalement trois défis interdépendants que nous avons à traverser aujourd’hui en tant que militant⋅e⋅s révolutionnaires : 1°) comprendre la nature précise du capitalisme comme système de production ; 2°) identifier le sujet de la transformation révolutionnaire du système ; et 3°) déterminer la nture de ce processus de transformation – qu’est-ce qui initie ce changement, quels sont les lieux qu’il investit, etc. Répondre à ces trois questions doit nous aider à déterminer si l’on peut et comment changer la trajectoire du genre dans le monde actuel.

 

(Extrait de « Comprendre la violence sexiste à l’ère du néolibéralisme, Période, 7 mars 2014

[2] Maria Patricia Fernandez-Kelly, For We Are Sold, I and My People: Women and Industry in Mexico’s Frontier (Albany: State University of New York Press, 1983)

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