L’ascension des inégalités mondiales  

Jacques Cossart, extrait d’un texte paru dans la Revue Possibles (ATTAC), 21 mai 2019

https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-20-printemps-

Branko Milanovic a été, pendant plus de vingt ans, économiste au département de recherche de la Banque mondiale. Au cours de toutes ces années, les inégalités ont constitué le point nodal de ses préoccupations et investigations. Il publiait en 2016 Global inequality. 

 

Milanovic ne prétend pas indiquer ce qui va se passer dans l’avenir mais, plus modestement, articule une sorte de conclusion à son ouvrage autour de dix réflexions :

  • Quelles forces sont en présence pour influer sur les inégalités mondiales au XXIesiècle ? On se souvient que BM montrait, assez facilement au regard de l’histoire, que l’hypothèse de Kuznets selon laquelle les inégalités étaient d’abord faibles dans les pays à faibles revenus, pour croître avec l’augmentation de ceux-ci et finalement décroître dans les pays à hauts revenus, se révélait fausse. C’est la raison pour laquelle il a forgé l’expression vagues de Kuznets, alternant des phases de croissance et de décroissance des inégalités. Ces vagues et la convergence économique sont déterminantes pour ce siècle sur un fond du déplacement de gravité vers l’Asie.
  • Que vont devenir les classes moyennes les plus riches ? Elles sont prises dans une sorte d’étau les enserrant dans un espace où, d’un côté, elles ne peuvent espérer bousculer les ploutocrates et, de l’autre, elles sont contraintes par les classes moyennes émergentes, moins rémunérées qu’elles. Dans le nouveau capitalisme, les riches ont, pour eux, résolu le dilemme, ils contrôlent capital et travail. Pour les autres, ce risque d’être une sorte de loterie distribuée par la naissance.
  • Quid des inégalités dans les États-providence riches ? Le XXesiècle semble être la seule longue période enregistrant une hausse du revenu moyen et une baisse des inégalités. Son renouvellement au XXIe siècle ne pourrait être envisageable qu’à travers une forte augmentation fiscale sur le capital ; selon lui, cette hypothèse n’est guère envisageable dans l’état actuel de la société.
  • Milanovic se demande si les gagnants continueront à rafler toute la mise. Il soulève ici la question du caractère extensible (jusqu’à quelle limite ?) des biens et services. Il montre les limites de l’exercice avec l’exemple de son n°1 de tennis et du 150e, dont les revenus seront sans commune mesure, et sans rapport avec le savoir-faire de l’un et de l’autre. Il met aussi en évidence comment la mondialisation et la technique changent la donne ; un pianiste virtuose et connu pourra être entendu et rémunéré dans le monde entier. Se posera alors la question du nombre d’activités extensibles.
  • Sur les dangers d’une focalisation sur les inégalités existentielles ou catégorielles au détriment des inégalités de revenus ou de patrimoines, il fait observer que les sociétés riches parviennent beaucoup plus facilement à réduire les premières (ethniques, de sexe, etc.) que les secondes. D’une part, il y a beaucoup à dire en la matière, d’autre part, les propriétaires du capital accepteront toujours plus facilement de reconnaître, légalement, qu’il n’y a pas de différence entre un blanc et un noir, que d’abroger les monstrueuses inégalités de revenus et de patrimoines qui, sont la source de leurs privilèges. Mais il souligne trois raisons à ce qu’il désigne comme l’erreur de ne retenir que la lutte contre les inégalités existentielles. En premier lieu, cette politique « se traduit très vite par des politiques identitaires ». C’est, ensuite, ne pas traiter la problème à la racine ; il retient, à cet égard, la prostitution qui, abordée sous le seul angle de genre, passe sous silence le fait que ceux qu’il nomme les « travailleurs du sexe » le sont, très majoritairement pour des raison de revenus. Enfin, réclamer et même établir une égalité catégorielle est toujours plus facile et même peut se révéler politiquement « payant ».
  • Le travail est-il un facteur de production comme un autre ? Il observe que, sur les questions « de travail et de migration, la gouvernance mondiale est presque totalement absente », alors qu’il existe plusieurs institutions mondiales sur d’autres questions (Banque mondiale, FMI, Organisation mondiale de la santé, OMC). Pendant ce temps, l’Organisation internationale du travail a peu de pouvoir quant à l’organisation internationale des migrations, elle se voit cantonner à tenir des statistiques.
  • Quid de la croissance ? BM se montre sévère à l’égard des critiques de la croissance qui, pour lui, demeure « l’instrument le plus puissant pour réduire la pauvreté et les inégalités mondiales ». Il se révèle sans pitié – à juste titre – envers ceux qui réclament, sans autre forme de procès, la décroissance tous azimuts, dont il compare la pratique « à celle qui consistait jadis à acheter des indulgences pour expier ses pêchés dans l’Église catholique ». Il réclame que soit largement documentée, ce qui est très simple selon lui, la démonstration que « plus de la moitié des toutes les émissions [de GES] sont le fait des 10 % les plus riches du monde ». C’est pourquoi il est tout à fait indispensable de « trouver un subtil équilibre entre trois variables : le taux de croissance des pays pauvres (et peuplés), les flux migratoires et la soutenabilité environnementale ».
  • La question des inégalités demeure un point central du champ de l’économie. L’hétérogénéité fait partie de ses préoccupations qui, dès lors, traitent des inégalités qui ne sont pas que de patrimoine et de revenus.
  • Pourquoi l’État-nation devient-il moins pertinent ? La référence aux États est parfaitement compréhensible, tant c’est à partir d’eux que sont étudiées, jusqu’ici, de nombreuses variables. Mais, pour Milanovic, l’euro et Union européenne sont là pour montrer que les références statistiques peuvent vite changer. Cependant, il n’est pas impossible de rêver à un autre changement radical qui conduirait à une UE qui abandonnerait le néolibéralisme !
  • Les inégalités peuvent-elles disparaître ? Non, en raison de la distribution de ses gains de plus en plus inégale.

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