Mexique: le gouvernement lance la réforme du monde du travail

Entrevue et compte-rendu de l’intervention de Benedicto Martínez Orozco, coordonnateur national du FAT, au débat midi du Centre international de solidarité ouvrière.

Le premier mai 2019, pour la toute première fois, les forces syndicales indépendantes du Mexique, soit le Frente Auténtico del Trabajo (FAT) et l’Unión Nacional de Trabajadores (UNT), la Nueva Central et le Syndicat Los Mineros manifestaient de façon unitaire sur le Zócalo, la place centrale de Mexico,. Le même jour, les directions de tous les syndicats étaient invitées à une rencontre avec le nouveau président mexicain Andrés Manuel López Obrador (« AMLO ») pour le lancement de son projet de réforme de la législation du travail. Il s’agit bien, pour Benedicto Martínez Orozco, coordonnateur national du FAT, de l’ouverture d’une nouvelle période, qui pose des défis énormes pour le mouvement syndical démocratique et indépendant au Mexique.


Benedicto Martinez, ambassadeur de la gauche sociale et syndicale mexicaine

Benedicto Martínez Orozco, syndicaliste mexicain, coordonnateur national du Frente Auténtico del Trabajo (FAT) et vice-président de l’Unión Nacional de Trabajadores, est un habitué du Québec et de ses organisations sociales. Il est venu à plusieurs reprises au Québec depuis quelques années et a reçu au Mexique, de nombreuses délégations provenant du Québec et d’ailleurs au Canada et aux États-Unis. Opposé au libre-échange de l’ALÉNA, le FAT participe à la coalition Mexico mejor sin TLC, qui participait à la coordination nord-américaine d’opposition aux accords de libre-échange.

Véritable ambassadeur de la gauche sociale et syndicale mexicaine, il témoigne partout où il passe, du combat pour un mouvement syndical démocratique et indépendant. Invité par le CCMM-CSN lors de son congrès, Benedicto est intervenu, le mardi 11 juin, dans le cadre d’une rencontre initiée par le CISO dans les locaux de la FTQ.


 

Le début d’un temps nouveau ?

Le monde du travail mexicain a été dominé par un modèle de corporatisme syndical particulièrement corrompu, antidémocratique et en collusion totale avec le patronat. La création de la CMT dans les années 30, parallèlement à une organisation semblable parmi les paysans et dans le monde communautaire, fut le résultat d’un pacte avec le patronat et de son parti au pouvoir, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). La CMT devait assurer l’asservissement d’une force de travail exploitée, en réprimant tout mouvement revendicatif indépendant.

La loi du travail permettait des contrats collectifs secrets, conclus sans consultation des travailleuses et travailleurs. Ainsi, le patronat pouvait refuser de discuter des revendications spontanées, car les contrats étaient déjà signés avec la CMT. Plus, les licenciements des contestataires et de revendicateurs étaient monnaie courante et des escadrons de la CMT réprimaient violemment les mobilisations. Ce cadre législatif associait les directions syndicales au patronat-gouvernement dans un contexte de collusion et de forte corruption.

Pour Benedicto Martinez, c’est aussi un facteur qui explique les conditions de travail misérables, les emplois mal payés et le chômage élevé. Aujourd’hui, il salue la décision du nouveau gouvernement d’avoir augmenté le salaire minimum de 25 % le 1er janvier dernier, passant de 82 à 102 pesos, soit de 6 $ CAN à 7,50 $ par jour. Comme ce n’est toutefois pas suffisant, les luttes pour réformer le monde du travail doivent aller plus loin.

Au mitan de l’An 1 du gouvernement AMLO : un bilan globalement positif pour les syndicats démocratiques

Benedicto salue la victoire électorale de Morena qui a permis au peuple d’exprimer un « ras-le-bol sans précédent ». Pour lui, le bilan des premiers mois est globalement positif, même s’il reconnaît des limites. D’entrée de jeu, AMLO a mis fin au mégaprojet d’aéroport à Texcoco en banlieue de Mexico, conformément au résultat du référendum populaire qui a eu lieu entre les élections et l’intronisation du nouveau gouvernement. Le patronat mexicain a dénoncé cette décision, accusant le nouveau gouvernement de refuser le développement et menaçant de réduire les investissements.

Dans la controverse et surprenant tout le monde, AMLO a convoqué les grands médias pour leur demander de le conseiller sur la question de l’aéroport, ce qui a temporisé la charge du capital mexicain. Au bout du compte, malgré les craintes, le Mexique connaît une stabilité économique depuis l’entrée en fonctions d’AMLO, sans dévaluation du peso, tout en réalisant des promesses électorales: annulation de l’aéroport, malgré l’agrandissement accordé ailleurs à celui de Santa Lucia, introduction de cinquante initiatives de lois, dont l’annulation de la réforme de l’éducation promue par le gouvernement précédent et réforme des lois du travail, lancée le premier mai.

Un Forum international sur la nouvelle loi du travail

Depuis quelques années, les discussions que menait le Mexique en vue de conclure des accords de libre-échange impliquaient des obligations de réformer le monde du travail pour le gouvernement. Dire que la réforme actuelle tient à ces seules discussions serait abusif, tant les luttes des syndicats indépendants mexicains furent importantes. Elles ont permis, entre autres, de faire connaître une condition ouvrière scandaleuse du point de vue même des règles élémentaires de l’OIT, qui a multiplié les recommandations au gouvernement.

Pour Benedicto, la nouvelle loi du travail est le résultat du combat pour un renouveau syndical et de la solidarité internationale, non seulement de la part du mouvement syndical nord-américain, notamment québécois et canadien, mais aussi international. La CSI, et l’IÉ à l’occasion, notamment, des batailles menées à Oaxaca, sont intervenues auprès des gouvernements précédents pour faire modifier les règles et demander des comptes sur les droits du travail. La reconnaissance de l’UNT mexicaine par la CSI fut un pas important dans cette longue marche de reconnaissance du syndicalisme indépendant.

C’est là une des raisons qui a motivé le FAT d’organiser un Forum international sur la nouvelle loi du travail, prévu les 5 et 6 juillet prochain à Mexico, qui devrait permettre de formuler un plan d’action et de renforcer la solidarité internationale, tout autant que le mouvement de démocratisation du monde du travail en cours avec la réforme.

Vers une démocratisation du monde du travail ?

Il est vrai que la Banque mondiale et généralement les accords de libre-échange, dont le chapitre 23 de l’ACÉUM, créent des exigences pour le gouvernement mexicain d’engager un mouvement de libéralisation du monde du travail. Pour les administrations américaine et canadienne impliquées dans les discussions sur l’ALÉNA, l’objectif de cette démocratisation est de permettre un relèvement des conditions de travail au Mexique, afin de freiner la délocalisation des entreprises et des emplois vers ce pays. C’est ainsi que nous devons interpréter les dispositions concernant le minimum de production dans le secteur automobile nord-américain à partir d’un salaire minimum de 15 $ de l’heure. Cette approche a toutefois des limites, du moins à court terme, comme en témoigne la fermeture des usines de GM en Ontario.

Néanmoins, le patronat mexicain et les syndicats d’affaires ont toujours résisté aux changements. Depuis 20 ans, les différents gouvernements mexicains, Fox, Calderon ou Peña Nieto, ont introduit des législations, afin d’être en phase avec ces demandes des institutions et accords internationaux, mais sans aboutir. Les dernières tentatives de Peña Nieto ont d’abord été suspendues avec l’élection de Trump. Puis, la CTM a tenté de bloquer la dernière réforme introduite par Peña Nieto, en parallèle aux négociations en vue de renouveler l’ALÉNA, ce que le gouvernement avait consenti. L’élection d’AMLO a permis de reprendre la réforme.

Pour Benedicto, la nouvelle réforme est la tentative la plus avancée que le Mexique ait connue et elle va le plus loin possible, dans le cadre des contraintes auxquelles le gouvernement doit faire face. La réforme ne peut pas accorder une semaine de 36 heures et un salaire minimum de 30 $ par jour. Même si ces demandes sont justes, ce n’est pas réaliste.

Des batailles importantes restent à mener. Sous sa forme actuelle, la réforme du travail ne réglemente pas la sous-traitance ; or la moitié des travailleuses et travailleurs jouit de certaines protections, et l’autre moitié, en sous-traitance, n’en a aucune. Par ailleurs, il importe de reconnaître que toutes et tous ont droit aux libertés syndicales et de négociation. Par exemple, il n’y a pas de reconnaissance du droit à la grève dans le service public.

La transparence par la reddition de compte est essentielle. Les travailleurs ont le droit de savoir : le projet de loi demande aux syndicats de déposer leurs états financiers dans un espace public et d’en donner une copie à leurs membres! Il s’agit d’une mesure radicale au Mexique et la CMT est très hostile à cette disposition. Par ailleurs, la réforme permet la création d’un mécanisme transparent et indépendant de conciliation des différends qui doit permettre de réduire les délais de cinq ans à six mois.

La représentation syndicale ne sera plus automatique, mais un processus de reconnaissance sera mis en place qui prévoit que l’appui de 30 % de salarié.e.s dans une entreprise déclenche une consultation par un vote individuel et secret de l’ensemble des travailleuses et travailleurs sous une autorité indépendante. Sur ce plan, récemment, le nouveau gouvernement d’AMLO a ratifié une demande historique faite par l’OIT depuis des années concernant la reconnaissance du vote secret. De plus, le projet de loi prévoit aussi un vote secret sur l’élection des directions syndicales !

À partir de novembre prochain, ces nouvelles libertés syndicales et de négociations collectives seront alors en vigueur. Toutefois, pour Benedicto, la lutte n’est pas terminée. La CTM demande des modifications et le Sénat veut ouvrir un débat public sur le projet de loi. Les syndicats traditionnels demandent, entre autres, de ne pas consentir au vote secret ni d’exiger le dépôt des comptes, prétendant qu’il s’agit de l’ingérence dans les affaires syndicales et qu’il s’agit de prérogatives des représentants des travailleuses et travailleurs. Actuellement, des accusations de corruption sont portées contre des dirigeant.e.s de ces syndicats « charros ».

Pas de démocratisation sans mobilisation

Benedicto demeure lucide. Son soutien aux réformes entreprises par AMLO ne l’empêche pas de reconnaître qu’il faille se mobiliser et rester critique. Par exemple, l’engagement du nouveau gouvernement à éradiquer la corruption rencontre des obstacles importants, mentionne-t-il. La militarisation est un enjeu très complexe et la police est en collusion totale avec la corruption et les gangs organisés. Le degré de violence est plus grave que prévu selon les déclarations d’AMLO, qui a décidé que la Garde nationale jouerait un rôle dans la nouvelle force de sécurité publique du Mexique. Maintenant, ce sera un tribunal civil qui jugera des accusations faites à la Garde nationale. Des poursuites sont d’ailleurs engagées contre des militaires qui font des exactions dans la rue.

Du côté du monde du travail, les obstacles sont aussi importants. Depuis l’élection en juillet 2018, des travailleurs pro-AMLO ont été congédiés. Aussi, dans l’arbitrage des consensus, AMLO a nommé une femme, secrétaire gouvernementale pour le travail, qui est la fille d’un des dirigeants historiques du FAT. Du même coup, il a désigné un chef du PAN, un parti de droite, dans une institution de surveillance de la réforme du travail. Il l’a toutefois limogé récemment. La mobilisation des travailleuses et travailleurs est décisive pour que la réforme du travail se fasse dans leurs intérêts.

«Malgré les bonnes intentions du nouveau président, les structures de pouvoir économique corrompues contrôlent encore beaucoup le pays. Le nouveau gouvernement n’est pas une garantie du changement, affirme-t-il, il faut renforcer la mobilisation ».

Merci Benedicto, le 11 juin 2019 dans les locaux de CISO.

Lexique

ACÉUM : Accord Canada, États-Unis, Mexique, qui a remplacé l’ Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA)
ALÉNA : Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA)
CCMM-CSN : Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM) affilié à la Confédération des syndicats nationaux (CSN)
CISO : Centre international de solidarité ouvrière (CISO)
CSI : Confédération syndicale internationale;
CTM : Confédération des travailleurs du Mexique)
FAT : Front authentique du travail
FTQ : Fédération des travailleuses et des travailleurs du Québec (FTQ)
GM : General Motor
IÉ : Internationale de l’Éducation
OIT : Organisation internationale du travail, un organisme de la famille de l’Organisation des Nations unies (ONU)
PAN : Partido Acción Nacional (Parti action nationale)
UNT : Union nationale des travailleurs

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