Le laboratoire chilien : peut-on réinventer la politique ?

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Le laboratoire chilien : peut-on réinventer la politique ?

Salvador David Hernandez, 25 janvier 2021

Le processus constituant chilien, bien qu’il ne puisse encore être qualifié de victoire pour les forces progressistes du pays, apparaît comme la partie émergée d’un iceberg dans un processus beaucoup plus profond d’accommodation des forces politiques de la région. Ce processus a débordé les systèmes de partis et la représentation politique traditionnelle de ce pays. L’explosion sociale de 2020 a remis en question non seulement la structure des institutions créées par la constitution de 1980, rédigée pendant la dictature, mais aussi la manière de comprendre la politique et la démocratie dans la région.

L’assemblée constituante chilienne convoquée le 11 avril 2021 permettra l’élection de 155 membres avec une représentation paritaire hommes-femmes et 17 sièges réservés aux peuples autochtones. Dans le contexte actuel, la représentation des partis traditionnels semble fracturée et faible. Plus de 2000 candidats indépendants et plus de 70 listes reflétant les tendances et opinions politiques les plus diverses du pays sont en lice pour cette élection. Qui formera cette assemblée ? Comment les tendances progressistes seront-elles représentées dans ce processus ? Quels sont les points de fracture ? Quelles sont les possibilités dont dispose la droite pour s’imposer ? En attendant ces résultats, il est possible de trouver quelques réponses en analysant la protestation citoyenne au cours des dernières années.

Un processus de changement politique s’est manifesté il y a près de 14 ans lors de la révolution dite « des pingouins » et s’est renforcé jusqu’à devenir le raz-de-marée de l’explosion sociale de 2020 qui a résulté en la convocation de l’assemblée constituante. Ce processus a été nourri, entre autres, par les manifestations étudiantes massives de 2011 et la mobilisation féministe de 2018. Ces manifestations ont permis de rassembler dans les rues différents acteurs et luttes menées par plusieurs secteurs de la population qui se sentent exclus des décisions politiques du système actuel et des avantages économiques découlant de l’application du modèle chilien.

Depuis 2006, les lycéens se sont rassemblés autour de demandes concrètes en matière de politique éducative, et c’est alors que la distance et les désaccords entre les manifestations dans la rue et les politiciens chiliens est devenue incontestable. Les représentations horizontales, les porte-parole et les assemblées démocratiques des jeunes Chiliens ne traduisaient pas seulement une mode, mais une critique profonde de la forme d’exercice du pouvoir qui remettait en question la démocratie représentative et le modèle des partis. Les manifestations qui ont suivi celles de 2006 ont mobilisé des acteurs ayant une histoire importante et variée de mobilisation identitaire, tels que les mouvements LGTBI, les différents courants féministes et les mouvements sociaux indigènes qui ont mis à l’avant-plan un nouveau regard critique de la réalité. Ainsi, les institutions chiliennes semblent être débordées par la réalité des protestations et cela n’a pas été compris dans sa profondeur par les partis traditionnels, ni de gauche ni de droite, jusqu’en 2020 avec la convocation de l’assemblée constituante.

Je voudrais soulever quelques hypothèses générales, non exclusives entre elles, qui pourraient aider à mieux comprendre le processus constituant qui dépasse la simple conjoncture institutionnelle et qui, d’après ma compréhension, les frontières du Chili.

Première thèse : le processus de changement politique au Chili a mis en évidence une transformation des logiques de mobilisation et des processus de représentation politique des jeunes et des femmes qui échappent aux logiques traditionnelles et questionnent particulièrement les partis de gauche. La critique des mouvements LGTBI, des féminismes du Sud et des mouvements indigènes à l’égard de l’exercice du pouvoir devrait se traduire par un modèle de démocratie territoriale inclusive, avec de nouvelles procédures dans la prise de décision (i.e. multiculturalisme, décentralisation du pouvoir, budgets participatifs, autonomie des territoires autochtone).

Deuxième thèse : Le processus de changement obéit à un processus de transformation des hégémonies construites au cours des 40 dernières années sous l’empire des politiques néolibérales connues sous le nom de « modèle chilien ». En effet, la construction d’un consensus institutionnel sur la nécessité de continuer à croître en termes macroéconomiques dans le cadre néolibéral qui n’offre que quelques concessions économiques aux secteurs les plus pauvres pour prévenir la révolte est aux soins intensifs. Le processus constituant doit conduire à la construction de nouvelles hégémonies et alliances entre groupes progressistes qui devraient construire une nouvelle promesse de développement économique et territorial. Quelle forme prendront ces nouvelles hégémonies ? Comment la gauche se recomposera-t-elle dans ce processus ?

Troisième thèse : Le processus de changement n’est pas seulement une réalité chilienne. Au contraire, il est à la base de ce qui se passe au niveau régional. L’ampleur de la contestation des étudiants et des femmes en Colombie, en Argentine, au Pérou et, dans une certaine mesure, en Équateur et en Bolivie entre 2018 et 2020 ne doit pas être considérée comme une conjoncture, mais comme une critique structurelle des modèles économiques et de représentation politique dans la région.

Quatrième thèse : Le processus de changement implique une réflexion sur le rôle de la gauche qui permettrait de construire des ponts passerelles entre l’ancien militantisme et les nouveaux mouvements des jeunes. D’une part, le marxisme économiciste prédominant dans l’ancienne gauche est critiqué pour son manque d’intégration de dimensions identitaires liées à l’ethnie et à l’identité sexuelle. Par ailleurs, on reproche à la gauche latino-américaine, représentée par les Lula, Bachelet et Correa, de capituler devant un modèle néolibéral et extractiviste en échange de réformes sociales limitées. La construction d’une nouvelle hégémonie de gauche impliquera la mise en place d’un nouveau paradigme politique tenant compte de l’approfondissement de la démocratie participative, qui prenne davantage en compte les différences et les identités, et d’un nouveau paradigme économique qui intègre les questions environnementales, la production d’énergies propres et une nouvelle conscience écologique.