Le « modèle » turc

 

Éditorial de New Left Review, avril-mai 2018

Pour les gardiens de la sagesse établie en Occident, la montée en puissance du Parti de la justice et du développement (AKP) en Turquie a été l’une des grandes réussites de notre époque. Obama avait classé son leader Erdoğan parmi ses cinq amis les plus fidèles sur la scène mondiale ; David Cameron avait promis d’être le « plus grand défenseur possible » d’Ankara pour l’adhésion à l’Union européenne (UE). Le New York Times saluait l’émergence d’une « démocratie dynamique et compétitive » donnant  un exemple constructif à l’ensemble des musulmans [1] L’Union européenne a donné son sceau d’approbation en ouvrant officiellement les négociations d’adhésion avec Ankara, malgré la présence de 30 000 soldats turcs sur le territoire de l’un de ses États membres, Chypre. Le « modèle turc », supposé allier la piété islamique à l’adhésion aux normes démocratiques, a atteint son apothéose après les rébellions arabes de 2011, lorsque les partis islamistes en Égypte et en Tunisie se sont engagés à suivre l’exemple de l’AKP

La puanteur de la tyrannie émanant du sol turc est maintenant si écrasante que même les commentateurs les plus flagorneurs sont forcés de murmurer leur désapprobation et de déplorer la supposée régression de l’AKP. En réalité, il n’y a jamais eu d’âge d’or de la libéralisation sous Erdoğan. Les louanges qu’il a reçues des élites occidentales en tant que « modéré » et « réformateur » étaient surtout motivées par la politique étrangère résolument pro-américaine de l’AKP et sa volonté de maintenir de bonnes relations avec Israël (comme le régime saoudien. Erdoğan répondit aux attentes en faisant sorte de changer les orientations de la Turquie vers le néolibéralisme tout en alignant sur les priorités des États-Unis et de l’OTAN. Évidemment sur les tabous de la Turquie – le génocide arménien et l’oppression des Kurdes – l’AKP n’avait pas l’intention de desserrer les chaînes. Les libéraux turcs espéraient que le gouvernement d’Erdoğan couperait les ailes de l’armée, mais les purges du corps des officiers visaient à assurer son emprise sur le pouvoir, et non à établir la suprématie civile. Les journalistes critiques ont rapidement découvert les limites du « libéralisme islamique » tant vanté de l’AKP.

Comme on pouvait s’y attendre, dès qu’Erdoğan a été confronté à divers défis, lors des manifestations de Gezi en 2013 par exemple, la réponse a été une répression brutale. Cela a coïncidé avec une rupture de l’alliance entre l’AKP et le réseau religieux de Fethullah Gülen, dont les partisans sont désormais devenus des cibles, alors que pendant longtemps ils avaient apporté un soutien essentiel à Erdoğan. Menacé sur le front intérieur, avec ses ambitions régionales en Égypte et en Syrie, Erdoğan poursuivait son plan d’établir son règne grâce au renforcement d’une présidence façonnée à son image. À sa grande fureur, ce projet a d’abord été contrecarré par l’émergence d’une nouvelle force électorale, le Parti démocratique populaire (HDP).), faisant revivre un courant de gauche dans la politique turque qui avait été considérée comme éteinte, et s’appuyant principalement sur une population kurde dont les espoirs de réforme démocratique avaient été complètement trahis par l’AKP.

Dans le panorama des nouvelles forces de gauche, le HDP constitue à la fois un cas à part en Europe. En juin 2015, le parti – qui n’avait alors que trois ans – a obtenu le plus haut taux de vote pour la gauche en Turquie, et en niant à l’AKP une majorité de sièges au parlement. La revanche d’Erdoğan ne tarda pas à venir. Des centaines de membres du HDP ont été arrêtés et les chefs du parti envoyés dans des cachots turcs. Pendant ce temps, les guérilleros du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ont repris leur guerre après avoir été soumis à une intense pression militaire de la part de l’État turc. La deuxième plus grande armée a déclenché un carnage dans les régions à majorité kurde du sud-est, réduisant des cités entières à des décombres et tuant des centaines de civils, sans un murmure de protestation des alliés occidentaux d’Ankara.

L’assaut d’Erdoğan a commencé immédiatement après les élections de juin 2015; une tentative de coup d’État bâclée l’été suivant a fourni le prétexte à une répression intensifiée. Les détails de ce putsch avorté restent enveloppés d’obscurité. Ce qui n’est pas en question, c’est la manière dont Erdoğan a exploité l’opportunité d’écraser la dissidence. Plus de 250 000 personnes ont perdu leur emploi. Plus de 50 000 ont été emprisonnés. Des journalistes et des universitaires ont été emprisonnés pour avoir remis en question la guerre du gouvernement dans le sud-est, Les forces de sécurité de l’État infligent systématiquement des tortures à leurs prisonniers. Cette pression d’en haut pour éradiquer la contestation est renforcée par la mobilisation agressive de la base de masse de l’AKP derrière les ambitions de son leader.

Le despotisme de l’AKP atteint un sommet, mais les gouvernements occidentaux continuent de regarder de l ‘autre côté. Pour l’UE, Erdoğan rend un service inestimable en déployant son mécanisme de répression pour étouffer le flux de réfugiés du Moyen-Orient, et en acceptant les déportés d’Europe dans un système de camps où la maltraitance est routinière. Pour l’OTAN, les considérations stratégiques l’emportent sur les scrupules de la démocratie. Comme l’a remarqué l’ancien secrétaire général de l’alliance, Anders Fogh Ramussen, « nous avons besoin de la Turquie autant que la Turquie a besoin de nous ». En définissant le PKK comme une organisation « terroriste », l’UE et les États-Unis endossent toujours le refus d’Ankara de reconnaître l’existence d’une nation kurde et la légitimité de ses revendications en faveur de la liberté politique. Les discussions sur l’entrée de la Turquie dans l’UE ne sont toujours pas arrêtées. Le négociateur en chef d’Erdoğan a récemment distingué la Grande-Bretagne comme « une véritable alliée, un modèle ». La police espagnole a arrêté des journalistes d’origine turque sur des mandats forgés de toutes pièces, émis par les autorités à Ankara.

[1] PI , 21 mars 2008, 28 juillet 2008; NYT , 8 juin 2010, 28 janvier 2004.

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