Le Zimbabwe après Mugabe

En 1980, ce pays d’Afrique australe devenait indépendant, après des décennies de pouvoir colonial. Dans les années 1960, la minorité blanche refusait les pourparlers d’indépendance et mettait en place une « république » raciale, à l’image de l’Afrique du Sud. S’en suivirent plus de 15 ans de guerre durant laquelle des milliers de Zimbabwéens, en grande majorité des Africains, furent tués et violentés. Après cette crise interminable, des négociations aboutissaient à la passation du pouvoir au profit de deux mouvements nationalistes, la Zapu et la Zanu, cette dernière étant dirigée par Robert Mugabe.

Les deux mouvements ne se distinguaient pas beaucoup l’un de l’autre, en termes de projet si ce n’est que par leurs appuyeurs extérieurs : la ZAPU était appuyée par l’URSS, la Zambie et l’ANC ; la ZANU était appuyée par le Mozambique et la Chine (un peu). Par contre, il y avait des clivages régionaux et ethnolinguistiques : la ZANU était basé sur les populations de l’est et du centre, les Shonas ; et la ZAPU sur les populations de l’ouest et du sud, les ndébélés. Lors de la guerre d’indépendance, les deux mouvements ont développé des bases relativement faibles, axées sur la lutte armée, donc dépendantes des pays où les mouvements étaient réfugiés (la Zambie pour la ZAPU et le Mozambique pour la ZANU). Néanmoins, ils ont réussi à miner le dispositif colonial.

Une indépendance qui a mal commencé

Au début du processus de négociation à la fin des années 1970, les deux mouvements nationalistes ne s’entendaient pas, faisant de la surenchère pour apparaître plus déterminé l’un que l’autre, alors qu’ils ne l’étaient pas. Tant la ZANU que la ZAPU ont subi des scissions internes et au bout de la ligne, ils se sont retrouvés encore plus affaiblis. Devant la pression des impérialistes anglais et américains, ils sont alors entrés dans une logique de capitulation. Et c’est ainsi que, pour avancer dans la négociation, ils ont accepté de ne pas nationaliser la terre. Les régions agricoles les plus fertiles et industrialisées, étaient alors possédées par les colons. Cette concession, contenue dans les accords dits de Lancaster House, a conduit à l’accession à l’indépendance.

En réalité, les paysans africains étaient relégués sur les anciennes « terres tribales » (l’équivalent des bantoustans en Afrique du Sud), souvent sans infrastructure ni services. Le système colonial était pensé ainsi, pour faire des Africains une masse appauvrie, sinon clochardisée, disponible pour travailler sur les terres des colons.

Parallèlement, dès la mise en marche du nouvel État, le nouveau Zimbabwe a été pris en tenaille par la Banque mondiale. On l’a forcé de de respecter l’odieuse dette extérieure, qui avait été léguée par l’ancien régime colonial. Les paiements exigés par le remboursement de cette dette étaient si élevés qu’en pratique, cela exigeait de maintenir en place une économie orientée vers l’exportation de ressources naturelles et agricoles, au détriment d’un développement économique qui aurait servi les besoins de la majorité de la population. Ces politiques d’« ajustement structurel » ont fait très mal, en imposant, par exemple, des coupes drastiques dans des domaines comme l’éducation et la santé. Les avancées dans ce domaine au début de l’indépendance ont été érodés au point où, dès la fin de la décennie, le secteur public était en ruines.

Par ailleurs, la petite base industrielle du pays a été rapidement démantelée, selon les sacro saints principes de l’ouverture des frontières commerciales. Le Zimbabwe « ancien » (qu’on appelait la Rhodésie) est donc né avec sur une base économique beaucoup plus vulnérable.

Et ainsi, rapidement, les tensions sociales se sont aggravées. En partie à cause de la fracture ethnique-linguistique du pays, ces tensions ont pris une tournure particulière. En 1983, un grave conflit a éclaté entre la ZANU qui dominait le gouvernement et le deuxième mouvement d’opposition, d’où une violente guerre civile qui a fait plusieurs milliers de morts. En réalité, ce conflit « ethnique » avait rapport au pouvoir, dans un contexte où le nouvel État s’avérait très faible et incapable d’accomplir les promesses des mouvements de libération. Au bout du compte, la ZAPU a été éliminée laissant le parti de Mugabe seul à la tête de l’État.

Descente aux enfers

Durant les années subséquentes, le Zimbabwe a été engouffré dans le conflit avec le régime de l’apartheid qui a déstabilisé toute la région avec une série d’agressions militaires et de pressions politiques et économiques. Le régime sud-africain, avec l’appui des États-Unis et de la Grande-Bretagne, a littéralement mis à feu l’Angola et le Mozambique, en établissant contre les autres pays dont le Zimbabwe un dispositif militaire et économique pour les empêcher de se développer. Les puissances et leurs alliés comme le Canada dénonçaient l’apartheid, tout en fermant hypocritement les yeux sur cet effondrement et en évitant d’imposer des sanctions contre l’apartheid, comme le demandaient les États africains.

Incapable de faire face à ces impasses, le gouvernement de Robert Mugabe s’est peu à peu durci, établissant un régime de parti /État quasiment unique. Un mouvement d’opposition, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), formé en partie par des dissidents de la ZANU, a tenté de s’exprimer, mais il a été violemment réprimé, de même que les syndicats et d’autres organisations communautaires. Le MDC, par ailleurs était également affaibli par sa composition hétéroclite, avec des opposants africains issus des mouvements populaires, et des anciens colons nostalgiques du régime colonial.

Au début des années 2000, la situation économique s’est envenimée. Mugabe a alors tenté une fuite en avant en expropriant les fermiers blancs d’une façon désordonnée, pour faire croire aux paysans qu’il se souciait d’eux. Quelques milliers de fermes, encore dans les mains des anciens colons, ont été envahies, plus souvent qu’autrement par des supporteurs du régime, ce qui ne répondait pas à la demande d’une véritable réforme agraire (qui avait été bloquée au moment de l’indépendance), tout en ruinant ce qui restait du secteur agricole.

L’économie s’est effondrée. Des millions de Zimbabwéens ont fui vers l’Afrique du Sud, seulement pour être en mesure de se nourrir. Encore aujourd’hui, le chômage frappe 70 % de la population ; l’inflation atteint des taux astronomiques ; des explosions d’épidémie (le choléra notamment) illustrent l’effondrement du système de santé ; la corruption et les exactions systématiques subies par la population aux mains des policiers et des militaires, sont d’autres indicateurs d’un pays en détresse.

Pour sauver sa peau durant les dernières années, Mugabe a cultivé ses relations avec le gouvernement sud-africain dont les présidents Mbeki et Zuma (l’actuel chef de l’État) se sont manifestés en sa faveur, en dépit d’une vive opposition par plusieurs secteurs de la société sud-africaine. Il est encore obscur pourquoi ils ont fait cela, sinon que pour maintenir le Zimbabwe dans un état lamentable, ce qui permet d’accueillir des centaines de milliers de pauvres gens qui font en Afrique du Sud comme les Mexicains en Californie, confinés dans le cheap labour, corvéables à souhait.

Les puissances du monde entre temps, États-Unis en tête, se sont contentées de condamner verbalement les exactions du régime, sans rien faire pratiquement, et en plus, en réduisant au minimum l’aide au développement, ce qui a eu pour effet de jeter encore plus de gens dans la misère, pendant que les privilégiés du régime s’en s’ont bien tirés.  Le Canada, fidèle subalterne des États-Unis, a fait exactement la même chose.

Après Mugabe

Aujourd’hui, l’armée a de facto renversé le président en le confinant à domicile dans une situation qui demeure encore volatile. Mugabe a encore des supporteurs, mais il ne pourra pas résister trop longtemps, d’autant plus que les militaires vont le laisser tranquille dans son palace.

Derrière le coup d’était, il y a une guerre de succession (Mugabe a 93 ans) qui a empoisonné le cercle du pouvoir. Celui-ci est fracturé entre les partisans de son épouse Grace et une petite coterie autour de Mugabe d’une part, et les cercles dirigeants de l’armée, dont provient le vice-président récemment limogé par Mugabe, Emmerson Mnangagwa, d’autre part. Celui-ci a été pendant plusieurs années le fidèle second de Mugabe et de son système de violence et dès lors, il n’apparaît pas très crédible aux yeux de ce qui reste de l’opposition. Par contre pour la population, le départ de Mugabe est perçu comme le début d’une sortie de l’enfer.

Pour que ce miracle survienne, il faudra cependant plus que le départ du vieux dictateur. Le tissu social et économique de ce pays a été dévasté, cela sera une lourde tâche de le réparer. Une bonne partie de la main d’œuvre active, aussi bien les paysans qui sont devenus des ouvriers agricoles en Afrique du Sud (où ils subissent des conditions misérables) que les classes moyennes (également réfugiées en Afrique du Sud), n’est plus au pays. Il faudrait qu’ils reviennent pour participer à une éventuelle reconstruction. Dans les conditions actuelles, il est douteux qu’une majorité revienne au pays.

Des responsabilités partagées

La crise zimbabwéenne est certes le résultat d’une terrible malgestion par Mugabe et de ses proches. Mais il serait naïf de lui faire porter tout le blâme. Les conditions qui ont été imposées lors de l’indépendance, puis les politiques économiques de l’« ajustement structurel » prescrites par la Banque mondiale et les pays riches, la nonchalance dans laquelle ces puissances ont laissé l’Afrique du Sud de l’apartheid détruire la région jusqu’en 1994, ont largement contribué à la faillite de l’État.

Il faudra que le peuple zimbabwéen défie ce dispositif du pouvoir dont les fils passent par des régimes répressifs liés à et/ou tolérés par ce qu’on appelle, à tort selon moi, la « communauté internationale ». Le MDC pourrait être, avec des gros changements, le vecteur de cette transformation. Originellement proche de la Confédération syndicale et de mouvements de base, ce parti a durant ces dernières années adopté des programmes de réforme suggérés par les puissances, soit une démocratie de façade avec des politiques économiques ouvertes sur l’extérieur. Il serait également difficile que l’opposition soit en mesure de s’opposer à un simple relookage du régime Mugabe, ce qui serait probablement la tentation des militaires.

Tout cela peut évoluer. Il est tôt pour affirmer des certitudes.

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