Liban : une mobilisation historique

JUSTINE BABIN ET NADA MAUCOURANT ATALLAH, Médiapart, 21 octobre 2019

Le Liban connaît des manifestations majeures et inédites après l’instauration d’une nouvelle taxe sur l’utilisation des applications de messagerie. Lundi, le gouvernement a annoncé une série de mesures pour tenter de calmer la contestation populaire.

Beyrouth (Liban), correspondance.– Quand on lui demande pourquoi il est dans la rue aujourd’hui, Ziad marque une pause, comme s’il n’y avait pas besoin de mots pour expliquer l’évidence : « Donne-moi une raison, une seule raison qui ferait que je ne sois pas dans la rue aujourd’hui ? » Comme Ziad, ils étaient des centaines de milliers de Libanais à manifester dimanche 20 octobre, dans tout le pays, afin d’exprimer leur colère contre le gouvernement pour le quatrième jour.

L’annonce jeudi de l’instauration d’une nouvelle taxe sur l’utilisation des applications de messagerie instantanée, comme WhatsApp ou Skype, a mis le feu aux poudres quelques jours après, cette fois, de véritables incendies de forêts, face auxquels les pouvoirs publics s’étaient montrés impuissants. La mesure, très mal reçue en raison des tarifs déjà élevés des télécoms dans le pays et annulée dans la foulée, a donné naissance à un plus vaste mouvement de contestation dénonçant l’inaction du gouvernement face à la dégradation de la conjoncture économique, le coût de la vie et la corruption endémique dans le pays.

L’affluence a atteint une ampleur inédite depuis 2005. À l’époque, près d’un million de personnes avaient battu le pavé pour réclamer la fin de l’occupation syrienne. « Même les manifestations sur la crise de la gestion des déchets à Beyrouth et dans la région du mont Liban, en 2015, n’avaient pas réussi à rassembler autant de monde », note Ali Mourad, maître de conférences en droit public à l’université arabe de Beyrouth. Face à la pression populaire, quatre ministres ont annoncé leur démission samedi soir. Le premier ministre Saad Hariri a de son côté annoncé lundi une série de mesures en réponse au mouvement de révolte : réduction de moitié des salaires des responsables officiels, contribution de plus de trois milliards de dollars des banques libanaises, privatisation du secteur des télécoms et refonte du secteur de l’électricité.

Les deux premières soirées de manifestations ont été émaillées de tensions. Deux travailleurs syriens sont notamment morts asphyxiés dans un incendie jeudi, à Beyrouth, selon la Croix-Rouge libanaise, qui a également dénombré près d’une centaine de blessés sur le territoire dans les premières heures de la contestation. Dans un communiqué publié samedi, l’organisation de défense de droits Human Rights Watch a dénoncé une utilisation « excessive » de gaz lacrymogène par les forces de sécurité intérieures. Un comité d’avocats volontaires pour la défense des droits des manifestants a dénombré 132 arrestations jeudi et vendredi, toutes ayant mené à des remises en liberté le samedi.

Les forces de l’ordre ont, elles, compté quelque 60 blessés dans leurs rangs après la première nuit de tensions jeudi. Une fusillade a par ailleurs fait deux morts vendredi à Tripoli, quand les gardes du corps d’un ancien député ont ouvert le feu, alors que ce dernier tentait de rejoindre les manifestations.

Les tensions étaient toutefois largement retombées ce week-end et l’atmosphère dans la rue était festive et pacifique. À Beyrouth, beaucoup de familles et de jeunes, de toutes classes sociales, confessions religieuses et horizons politiques, ont rallié la place des Martyrs et la place Riad El Solh, au centre-ville, où les drapeaux libanais flottaient au rythme de chants révolutionnaires et de l’hymne national : « Tous ensembles pour la patrie. » 

La créativité et l’humour sont présents. Sur une pancarte indiquant la direction du Sérail, où siège le Parlement libanais, on peut lire : « Direction le conseil des voleurs. » Parmi les slogans scandés par les manifestants, on entend ceux des Printemps arabes : « Révolution ! »« Le peuple veut la chute du régime ». Dans un registre plus typiquement libanais, on pouvait également entendre : « Chrétiens, musulmans, contre les politiciens ! » Une démonstration d’union nationale significative dans un pays qui a connu 15 ans de guerre civile interconfessionnelle (1975-1990). « Si je ne portais pas l’uniforme, je serais avec eux… », glisse même discrètement un militaire participant à l’encadrement des manifestations. Des scènes similaires ont eu lieu à travers tout le pays et notamment dans les grandes villes comme Tyr, Nabatieh ou Tripoli, la deuxième ville du pays, à majorité musulmane sunnite, dans le nord, où un DJ s’est mobilisé samedi soir pour l’occasion.

Ce n’est pas la première fois que le pays est secoué par d’importantes vagues de contestation. Mais pour Joey Ayoub, doctorant à l’université d’Édimbourg et membre de l’organisation des manifestations de 2015, celles-ci se distinguent par leur caractère spontané. « En 2015, c’était surtout les groupes de la société civile qui avaient organisé les manifestations. Aujourd’hui, ils sont dans la rue mais pas en tant qu’organisateurs. Le mouvement est vraiment parti du peuple, malgré les tentatives de récupération par certains partis », explique-t-il.

Une spontanéité qui réunit dans une même foule des jeunes motards des quartiers défavorisés de la banlieue sud de Beyrouth, à majorité chiite, et des manifestantes des quartiers bourgeois chrétiens de l’est de la capitale. Un grand écart qui a parfois été délicat par le passé, rendant difficile la définition d’une identité commune au sein des précédents mouvements de contestation. « Aujourd’hui, la solidarité entre les communautés est plus forte », assure l’activiste Joey Ayoub.

Autre grande particularité de ce mouvement de contestation inédit : sa décentralisation. « Tout le pays est concerné, alors qu’habituellement, les protestations se limitent surtout à la capitale », explique le maître de conférences en droit public Ali Mourad. « Un tabou a été brisé, notamment en dehors de Beyrouth, dans le rapport de plusieurs grands partis comme les partis chiites Amal et le Hezbollah avec leurs supporteurs, qui n’hésitent plus à manifester », ajoute l’expert.

Cette décentralisation ne se passe cependant pas sans heurts. À Tyr notamment, ville à domination musulmane chiite au sud du Liban, des milices armées ont tenté de s’ingérer parmi les manifestants, donnant lieu à des échauffourées. Même scénario à Nabatieh, fief du parti Amal : « On ne voulait pas que les milices du parti descendent dans la rue ; on ne veut pas leur être redevables », critique Hussein, un jeune manifestant ne revendiquant pas d’affiliation politique.

« Les mentalités sont en train de changer, mais on dénote encore une certaine réticence à inclure le Hezbollah dans la dénonciation globale de l’élite politique, tempère Joey Ayoub. En effet, le “parti de Dieu” [considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis – ndlr] jouit d’une aura particulière, en plus des réseaux clientélistes qu’elle alimente, car elle incarne la résistance contre Israël et la défense de la Syrie par l’envoi de ses combattants. » En témoigne la réaction de Mohamed, 18 ans et habitant de la banlieue sud, au discours du secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, retransmis à la télévision samedi : « Il parle toujours juste, il est le seul à ne pas être corrompu. » Mais, dans la rue, les slogans accusant Hassan Nasrallah de corruption sont désormais aussi nombreux.

« Le chaos peut-il être pire que celui dans lequel on vit ? »

Des années de stagnation économique et d’immobilisme politique ont contribué à faire gonfler cette exaspération populaire. Depuis le début du conflit syrien en 2011, le pays connaît une croissance atone. En 2018, elle n’a pas dépassé 0,2 %, contre environ 9 % avant le début du conflit. La guerre s’est notamment traduite par l’afflux au Liban de plus d’un million de réfugiés sur son territoire et la fermeture d’une partie des routes terrestres vers ses partenaires commerciaux régionaux.

L’épuisement du modèle rentier de l’économie libanaise depuis l’après-guerre civile, porté par les services et le secteur bancaire, a également contribué à détériorer la conjoncture. La balance des paiements affichait ainsi un déficit cumulé de plus de 3 milliards de dollars fin avril, témoignant à la fois de la faiblesse des exportations de biens et de services libanais à l’étranger et d’un ralentissement des flux de capitaux de la diaspora libanaise dans le pays. Cette situation, faisant peser un risque de dévaluation de la livre libanaise à terme, est allée jusqu’à provoquer une pénurie de dollars fin septembre sur les marchés des changes, ajoutant à l’inquiétude des Libanais sur la situation économique du pays.

Face au marasme, les bailleurs de fonds internationaux se sont engagés lors de la conférence CEDRE, tenue à Paris en avril 2018, à verser une aide de 11 milliards de dollars au Liban sous forme de dons et de prêts en l’échange de réformes budgétaires. Le gouvernement cherche aujourd’hui à renflouer les caisses, pour combler son déficit public. La tentative par le gouvernement libanais d’imposer de nouvelles taxes, dont celle concernant les appels via les applications de messagerie instantanée, s’inscrit ainsi dans le cadre de l’examen d’un nouveau projet d’austérité pour 2020, dans la continuité de celui de 2019, qui prévoyait déjà de nombreuses mesures fiscales.

Cette tentative de rééquilibrage, par le biais d’impôts indirects, se fait toutefois au détriment des classes moyennes et populaires, déjà particulièrement touchées par la crise économique. « Ce système de taxation régressif affecte de manière disproportionnée les plus démunis et favorise les segments les plus aisés de la société », pointe Sami Atallah, directeur du Centre libanais d’études politiques (LCPS). Par ailleurs, « les catégories de taxes pesant davantage sur les classes moyennes et populaires, comme l’impôt sur le revenu et les taxes indirectes sur la consommation, ont crû plus rapidement entre 2008 et 2016 que les catégories de taxes affectant les revenus élevés comme les bénéfices des sociétés, les gains en capital et dividendes et la propriété », ajoute-t-il.

Or, malgré l’effort fiscal demandé, les services publics sont aujourd’hui loin d’être à la hauteur, rappellent certains manifestants avec amertume. « Vous savez ce que c’est de vivre ici ? Rien ne marche : ni les hôpitaux, ni les écoles, ni l’électricité. On doit tout payer de notre poche, on n’en peut plus », se désespère un manifestant. Depuis la fin de la guerre civile, le Liban ne parvient par exemple pas à assurer la production nécessaire en courant électrique pour répondre à la demande du pays, obligeant les particuliers et entreprises à avoir recours, à des prix prohibitifs, à des générateurs fournis par des sociétés privées.

« Les contribuables ont également l’impression que l’argent de ces impôts est volé par l’État, du fait de la corruption », ajoute Sami Atallah. Ainsi, en 2018, le Liban occupait la 138place sur 180 du classement des pays les plus corrompus, selon l’organisme Transparency International. Comme ce fut le cas lors des manifestations de 2015 sur la crise des déchets, la corruption est ainsi au cœur des plaintes des manifestants. « Les politiciens voient l’État comme un gros gâteau dont ils se partagent les parts », déclare Rita, enseignante.

Un dysfonctionnement inhérent au système de gouvernance spécifique du Liban : une démocratie consensuelle, où chaque communauté religieuse est assurée d’une représentativité politique. « L’État est réduit à cet équilibre entre les différentes factions confessionnelles qui redistribuent les rentes. Le confessionnalisme et le clientélisme fonctionnent l’un avec l’autre », affirme Joey Ayoub. Un modèle aujourd’hui en perte de vitesse, la capacité de redistribution des différentes factions politiques s’étant en partie tarie en raison de la dégradation de la conjoncture.

Les attentes sur les suites à donner au mouvement divergent, bien que le rejet de la classe politique soit unanime. Malgré les slogans réclamant la démission du gouvernement, certains préfèrent encore considérer ces interpellations comme une mise en garde à l’égard des représentants politiques. Le plan a présenté lundi par le premier ministre Saad Hariri devrait donner le ton des prochains jours et décider des suites du mouvement.

Les Libanais mobilisés ne semblent en tout cas guère réceptifs aux discours politiques jouant sur la peur du chaos comme seule alternative. « Imaginez une situation sans gouvernement, sans sécurité, sans argent dans les banques ni sur le marché, sans farine ni pétrole… Où emmène-t-on le pays ? », s’est interrogé le ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, lors d’une conférence de presse vendredi. Une situation qui n’effraie pas Mireille, à l’image de nombre de ses concitoyens : « Le chaos peut-il être pire que celui dans lequel on vit ? »

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